Zibelyne - Mais qui a volé le réveillon ?

Mais qui a volé le réveillon ?

 

Chat table

Illustration : Zib

conte de Noël, pour grands, ou petits ! Joyeuses fêtes à tous !

 

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Mais qui a volé le réveillon ?

Brr, brr, crotte de rat!
Pscht, pscht,frrt, frrt, frrt, atchâ!Rrrr, Rrrr, gla, gla, gla.

 

Poubelle se frotte les moustaches. Atchâ ! Qu’il fait froid !

 

– J’ai les pattes toutes engourdies. Atchâââ…

 

Poubelle a les moustaches humides et le bout du nez gelé. Vite, cherchons une cachette abritée pour ronronner en paix... La rue est noire, presque verte, comme un crapaud de terril. Poubelle en a assez de cet hiver qui ne fait que commencer.

Mais, les poubelles sont pleines de bons restes. Les femmes préparent les fêtes de Noël et donnent de bons morceaux, même pas pourris.

Bien sur, elles donnent moins que du temps de l’arrière grand chatte Lulu. Elles ne font plus cuire le fumet de poisson qui embaumait les arrières cuisines. Le magasin le prépare pour elles et les belles arêtes de Noël deviennent rares. Poubelle sait bien qu’il n’y perd pas au change, après les fêtes, les queues de langoustines, crevettes, homards vont lui emplir la panse...

 

Ce qu’il adore, c’est le bon gras jaune du foie gras de canard. La mère Poulard lui en donne de beaux morceaux dans une petite écuelle. La mère Poulard vend des volailles délicieuses. Elle les expose en vitrine, la tête cachée sous l’aile comme si elles dormaient.

 

Poubelle s’en pourlèche les babines, assis sur l’avancée de la vitrine. Les clients rient de le voir gratter à la vitre, et parfois, ils lui jettent un petit bout de jambon en sortant.

 

C’est que Poubelle est un beau chat. Une magnifique bête au poil blanc comme la neige. Les dames fondent devant ses yeux bleus et les enfants caressent son poil tout doux. Poubelle vit dehors, depuis que sa maîtresse est partie. Elle a oublié de l’emmener dans le camion, mais elle lui a laissé son panier au bas de l’immeuble. L’ennui, c’est que le méchant concierge l’a jeté.

 

Alors Poubelle a rejoint la Confrérie des Chats Hurlants. Pas besoin de changer de quartier et de fournisseur. Qui aurait pu soupçonner que ce beau matou tout propre vivait seul, abandonné, en rêvant de son canapé ?

La mère Poulard, peut-être.

Mais ce soir, Poubelle se sent bien seul dans le froid mouillé. Les vitrines brillent. Les maisons habillées de couleurs se remplissent de bruits joyeux.

C’est le soir du réveillon.

C’est le deuxième réveillon que Poubelle passe dehors. Il est triste. Sa maîtresse lui manque, les bons petits plats aussi.

Une boule de poils le heurte en miaulant.

– Carcasse !

Une chatte efflanquée court derrière la boule. Elle s’arrête net en voyant Poubelle.
– Qui es-tu ? Je ne te connais pas ?

La chatte souffle. – Pscht, pscht…

 

Poubelle répond par une chanson :

 

Brr, brr, crotte de rat !

Pscht, pscht,frrt, frrt, frrt, atchâ!

Rrrr, Rrrr, gla, gla, gla.

 

Surprise, la chatte cesse de souffler. Le chaton curieux dresse ses oreilles pour apprendre la chanson.

 

Brr, brr, crotte de rat !

Pscht, pscht,frrt, frrt, frrt, atchâ!

Rrrr, Rrrr, gla, gla, gla.

 

La glace est brisée, et La Grise conte son histoire. La même que celle de Poubelle, ou presque. Elle était cachée dans le hangar à bateaux depuis quelques mois, avec ses petits.

Il ne lui reste que Carcasse. Les autres ont disparu, mystérieusement.

La faim et les odeurs du réveillon l’ont fait sortir de son abri, mais Carcasse ne tient pas en place.

 

Brr, Brr, caca de rat ! chante Carcasse en sautillant.

 

Un bruit de porte. Une dame sort une poubelle. Vite, les trois félins se précipitent. Les petites pattes de Carcasse s’activent à déchirer le plastique.

– Le petit se débrouille bien ! Admire Poubelle qui trie dans le sac éventré.

Déception… Le sac sent bon, mais il ne contient que du plastique et des briques de carton. Carcasse lèche un sachet de sauce. Rien d’autre que des plats préparés, pas de bonnes choses.

Tristement, les chats errent de maison en maison. Pas de gras doré, pas de crevettes odorantes, pas d’os à rogner.

 

Maman ? Qui a volé le réveillon ? Questionne le chaton.

 

La Grise ne sait pas quoi dire, elle ne comprend pas.

D’autres maisons, des chants, mais pas de réveillon.

 

D’un bond, Poubelle est sur une fenêtre. Il en aura le cœur net ! Les gens causent fort. Ils boivent ce vin qui a la couleur du miel, ce vin qui les rend fous. Sur la table, des gâteaux secs, du saucisson et des olives. En cuisine, une femme s’affaire. Elle ouvre quelques huitres.

Maigre pitance pour des matous, mais ce sera toujours ça de pris. En fin de soirée ils pourront revenir lécher les coquilles. Pas de bonnes odeurs. Mais que vont-ils manger ces gens ? Poubelle voit bien le petit rôti de porc sur la gazinière, mais il y en a juste pour trois chats de bonne taille, pas pour des gens ?

La fenêtre d’à côté ne fait entrevoir que la solitude d’un grand-père assoupi devant la télévision. Ici, pas de réveillon.

Poubelle commence à s’inquiéter. Mais aussi, pourquoi décorer les maisons s’il n’y a pas à manger ?

Non, ils ont dû se tromper de jour ? Pourtant, les gens passent avec des paquets.

Des petits paquets, se dit le chat blanc. Tout à sa faim, il na pas fait attention. Il y a moins de cadeaux.

Poubelle se rappelle ce que la télévision du Bar Tabac raconte. Les gens sont devenus pauvres. Déjà, il y en a qui dorment, comme eux, dans les poubelles.

– Ah non ! Si personne ne remplit les poubelles et que les gens viennent y habiter, ça ne va pas !

La Grise reste interdite. Elle n’avait jamais cru ça possible. Ce que dit Poubelle est effrayant. Vivre avec les gens, bien sûr, mais si personne ne remplit les poubelles, que va devenir Carcasse ?

Une idée horrible lui traverse l’esprit. – Si les gens n’ont plus rien, crois-tu qu’ils nous mangeront, comme les poules et les lapins ?

Poubelle miaule de fureur et de crainte. Il ne faut pas que les gens deviennent trop pauvres. Il en va de leur survie.

Manger du chat ? Oui, ils en sont capables. Ça vous caresse un jour et le lendemain vous êtes dans la casserole en miroton.

 

Brr, brr, crotte de rat !

Pscht, pscht,frrt, frrt, frrt, atchâ!

Rrrr, Rrrr, gla, gla, gla.

 

Carcasse chante en jouant avec une tomate roulée du sac plastique. Poubelle redresse la tête. Non, il faut garder espoir, rien n’est perdu !

– Continuons, ordonne-t-il !

Le froid se fait glace, les cristaux de givre ornent les fenêtres.

Les trois chats se sont enfoncés dans l’ombre d’un parc, à la recherche de quelque souris égarée. Une immense maison allumée de toutes parts attire nos compères. Ici, la fête est fastueuse. Poubelle n’en revient pas.

Des jambons, des buissons de langoustines, des langoustes décorées de papillotes blanches, des rôtis juteux, longs comme une limousine, des chapons, des pains de lotte…

Les chats hument avec délice les délicieux fumets. Ainsi, c’était donc ça. La fête, c’est ici et ces gens ont dû inviter tout le monde pour déguster ces somptueuses victuailles. Les braves gens !

Les matous vibrent d’envie. Ils se dirigent vers les cuisines, persuadés de recevoir un plantureux festin de Noël.

Las, quelle ne fut pas leur terreur !

De hideux cerbères affublés de livrées ridicules se jettent sur eux et les chassent à coups de matraque.

D’énormes Bas-Rouges, de gigantesques Dogues se lancent à leur poursuite dans une ronde infernale. Les Rottweilers arrivés en renfort hurlent et déchirent les arbres de leurs crocs férocement acérés.

Les matous n’ont dû leur salut qu’à la proximité du parc. Les troncs généreux ont tendu le dos pour les réfugiés, et les basses branches ont fouetté les chiens. Carcasse a pissé de peur. Poubelle n’en dira rien, mais il s’est fait dessus aussi.

Les molosses ont hurlé, hurlé. Ils ont assailli les arbres en vain. Le refuge était sûr.

 

Lorsque les gens, fatigués de leurs cris, les ont renfermés, nos amis n’ont pas demandé leurs restes…

Ce parc était maudit. La lanterne de bienvenue n’était que mensonge. Ici, pas de partage.

– Ces gens ont volé le réveillon ? Dis, maman ? Ils ont volé toute la nourriture ?

– Oui mon petit chéri, je crois que tu as raison. Ces gens n’ont pas de cœur. Ils ont out pris pour eux, alors qu’il y en aurait pour tous. Ce sont eux les coupables.

Parvenu à la poterne, Poubelle se chauffe sous la lanterne en réfléchissant. Il a sur les babines le goût des chapons. On ne va pas partir sans se battre, ce n’est pas juste.

 

D’un bond, il saute sur la poterne et regarde au loin. Ses yeux perçants trouent la nuit.

– Il y aura réveillon cette année ! Restez en sécurité, je sais comment faire pour éviter les laquais et les chiens.

Et Poubelle court à toute allure jusqu’à la grande bâtisse. D’un coup de dent, il arrache un gros nœud doré et l’enroule autour de son cou. Les vitres lui renvoient l’image d’un chat de bonne famille habillé pour la fête. Parfait ! On va voir ce qu’on va voir !

 

Poubelle rentre fièrement par la grande porte, ronronnant aux jambes d’une dame emmitouflée de fourrure aussi blanche que lui, au nez et à la barbe du laquais qui le croit accompagné. Il fait du charme de ses yeux bleus, récolte caresses et juteux morceaux de roi. Le réveillon est succulent et il se régale sans retenue.

Mais il faut faire vite avant que quelqu’un ne s’alerte. Un câlin par ci, un ronron par là, et il se glisse sous les tables. Les convives parlent et boivent des bulles. Quelle drôle d’idée. Des bulles, ça ne nourrit pas !

D’un bond, il escamote un chapon. Un autre bond, une langouste, puis deux, un rôti, de la charcuterie descendent sous la table. Un chat blanc sur la nappe immaculée, qui y prêterait garde ? Personne ne l’a vu. Plus vite que l’éclair, Poubelle a amassé un butin de roi.

Il va et vient, et sort faire pipi, passant comme un prince devant le sbire des méchants qui ne se questionne pas. D’un miaulement, il appelle ses compagnons qui accourent. Une étole pour La Grise, un pompon doré pour Carcasse, et la famille entre dignement dans la fastueuse demeure. Enfin presque, car Carcasse fait une glissade extraordinaire sur le sol brillant comme une patinoire.

Comme par enchantement, il s’attire les bravos des dames qui s’extasient devant cet adorable chaton.

– Mais, très chère, vous savez bien ! C’est le petit chat de Carlotta. Elle m’a fait voir sa photo l’autre jour.

– Qu’il est mignon, un amourrrr de peluche !

– Oui, je crois qu’il a le même âge que sa petite fille, c’est un cadeau de la Reine…

Chacun regarde Carcasse avec toute la considération qui lui est due.

La Reine ! Carcasse en a le tournis et s’étale à nouveau pour le plus grand bonheur de La Grise et de Poubelle qui profitent de l’attroupement pour esbigner les provisions sous le nez du laquais qui n’en peut mais.

Comment pourrait-il pourchasser de nobles animaux offerts par la Reine ?

En fait, il rit sous cape de voir ces imbéciles se faire chaparder les victuailles de leur réveillon par leurs chats, et il a résolu de ne rien dire.

Un miaulement donne le signal de la poudre d’escampette et Carcasse fait la boule de poils jusqu’à la porte dans l’hilarité générale.

Les gens sont retournés à leurs bulles. Les laquais ont remplacé les victuailles sans mot dire, et les chats s’en sont retourné tranquilles, le ventre bien rebondi.

 

Mais les méchants méritaient punition. On ne vole pas impunément le réveillon !

Et de toutes parts, la nouvelle a couru. Les chats sont arrivés de partout. Tous les chats perdus, les abandonnés, les galeux, sont venus.

Les inutiles décorations arrachées aux arbres ont paré leur maigreur et leurs puces de mille feux et la horde grimée est entrée en masse dans la grande salle du festin.
Oh, ils n'ont pas fait les yeux doux !

Oh, ils n’ont pas amusé la galerie !

Ils se sont rués sur le buffet, dérobant les plus beaux morceaux, piétinant les saumons, arrachant les cuisses des poulardes.

Miaulant farouchement, ils ont arraché les nappes blanches.

Ils se sont agrippés aux belles robes des dames qui tentaient de les arrêter.

Ils ont lacéré la peau des hommes qui s’interposaient.

Ils ont brisé les bouteilles de bulles, mais les bulles ne bullaient plus sur le sol glacé. Ils ont arraché les tentures et emporté tout ce qui était consommable sans que les gens puissent les en empêcher.

En quelques minutes, tout était dévasté. Les chiens endormis dans leur chenil ne pouvaient être lâchés dans l’affolement hystérique des gens.

La caméra filmait sans états d’âme le carnage du réveillon.

 

La horde des chats eut tôt fait de sortir du parc des maudits, et toute la nuit, la fête bat son plein dans le hangar à bateaux.

 

C’est le plus beau des réveillons ! Miaulaient les chats galeux.

 

Brr, brr, crotte de rat !

Pscht, pscht,frrt, frrt, frrt, atchâ !

Rrrr, Rrrr, gla, gla, gla.

 

La chanson de Poubelle a fait le tour de la ville.

C’est la chanson des galeux, des exclus, des laissés pour compte, des fainéants, des crasseux, des drogués, des alcooliques, des pédés, des femmes, des parasites, des jeunes, des vieux, des artistes, des taulards, des gouines, des apprentis, des Noirs, des piétons, des Arabes, des Français, des chevelus, des fous, des travestis, des anciens communistes, des abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les voleurs de réveillon.

C’est la chanson de l’espoir, celle qui nous dit que, dans l’adversité, tout est possible, et que les gueux ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

 

En hommage à Coluche, parce qu'on ne doit pas baisser les bras.

 

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Tous droits réservés

© Zibelyne

le 19 12 2011

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Chat arbre 1

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Commentaires (5)

1. AlysonJzx (site web) 11/10/2017

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2. AlysonEjj (site web) 08/10/2017

Oh Heavens. I don't know what to do as I have Lots of work to do next week semester. Plus the university exams are approaching, it will be a disaster. I am already freaking out maybe I should read more to calm down a little bit. Hopefully it will all go well. Wish me luck.

3. Cros Roselyne 24/11/2014

Bravo ! Quelle imagination et quelle leçon !!! Coluche nous manque, c'est clair ! Brr, Brr, crotte de rat !...

4. Louyse Larie 26/12/2013

Un texte très riche en images aussi rebondissantes que colorées !

Merci Zibe pour ce bon moment de lecture !

5. Tippi 24/12/2013

Une réalité qui fait conte et qui règle bien des comptes en distribuant des messages au-dessus des cheminées. Bravo chère Zib et bravo aussi pour tes illustrations qui mettent les points sur nos cœurs.
Apparats et apparences ne s'apparentent pas toujours bien. Ne baissons pas les bras ni les pattes blanches.

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