Zibelyne - Les poules du Père Noël

Les poules du Père Noël

 

De drôles de choses flottent en l’air ! Polystyrène ? Coqueluche happe la friandise au vol. Étrange, elle ne croque pas sous le bec ! Elle… fond dans la bouche ? Une autre ! Encore une autre ! Rien à faire. C’est détestable, sans goût, et si froid !

Vexée, Coqueluche abandonne sa chasse et court se réfugier sous l’abri des thuyas. Les immenses arbres étendent leur ramure en parapluie, au plus loin qu’ils puissent. Mais les volis s’accumulent, poussés par le vent.

Le sol blanchit. Cracoucas en est bien aise. Enfin ! Il se sent moins seul ! Lui, le coq nègre soie si blanc, moqué, houspillé par le maître de la basse cour !

Flitox, le gros coq roux à queue empanachée de vert… lui seul, règne sur la basse-cour. Le paltoquet coloré s’est perché sous les arbres. Le pleutre !

Cracoucas, lui, est juché sur un rondin poudreux. Lui, règne sur le blanc ! Il pousse un cri rauque de vainqueur.

— Ce n’est que de la neige ! Moi ! Cracoucas ! J’ai invoqué le ciel, et la neige est venue !

Les jeunes poules de l’année s’agitent. Qu’est-ce donc, ce discours ? Le Cracoucas parlerait aux Dieux ?

Coqueluche, imperturbable, s’assoupit. Perchée sur une patte, elle enfouit sa tête sous son aile. Elle rêve, perdue dans la neige. Avec sa tête de linotte, elle avait oublié la neige. Le manteau blanc qui recouvre la terre est bien froid, mais si joli.

Le père Noël ne devrait plus tarder. Il amènera une hotte de coquilles d’huitres encore bien vertes, piquetées de petits coquillages, et ses bouquets de crevettes rose orangé si savoureuses ! Elle adore les yeux ! Elle se damnerait pour ces friandises d’un noir brillant et du corail délicieux qui lui ravit le jabot !

Flitox, tétanisé par l’audace de Cracoucas, regarde s’abattre le silence ouaté. Dans un sursaut d’orgueil, il lance un vigoureux « Cocoricooooo », qui s’étouffe, absorbé par le revêtement neigeux.

Impressionné, il trépigne en se rengorgeant devant ses poulettes qui ne lui prêtent pas attention.

— Chante, beau merle ! marmonne Cracoucas. La cocotte t’attend, si tu fais ton malin…

Il faut dire que si Cracoucas n’est pas le coq de ses dames, il est celui de sa maîtresse. Le petit blanc tout doux aux joues bleues est un animal de collection. Un bijou ! Il a déjà vu passer deux hivers et nombre de poulets partir vers le grand voyage. La petite Coqueluche est aussi un bijou.

La chouchoute de la patronne ! Lui arrive-t-il de grommeler, un peu jaloux. Il y a aussi Poulnareff, la grosse blanche à la tête d’aigrette. Eux, et eux seuls savent. Les autres volailles sans cervelle ne font pas long feu et finissent dans le grand bouillon !

Elles en perdent leurs plumes et finissent toutes nues, comme des moins que rien !

 

Le petit coq s’ébroue. La neige lui poudre les ergots. Un fumet de poisson lui parvient aux narines. Il en claque du bec !

Majestueux, il saute de son piédestal et annonce, grandiloquent.

Mesdames, demain, nous aurons des crevettes au menu ! Voici venu le temps de Noël ! - Croyez-moi, demain, la gamelle sera bonne !

Curieuses, les poules s’agglutinent comme des mouches sur de la vermine.

Côôôaaa ? Des creux verts ? Mais il n’y a plus d’herbe ! Le couvercle blanc a tout enfoui !

— Mais non ! Pas des creux verts ! Des CREVETTES ! Des crevettes roses avec de beaux yeux et des antennes, et des pattes, mille pattes au moins !

Cracoucas ne sait pas compter, mais il sait que les crevettes ont plus de pattes que lui…

— Et, c’est bon ? Une poulette naine le regarde avec de grands yeux de biche qui sautent sous leur paupière.

Elle a bonne mine la petite, bien ronde et plumée juste comme il faut !

D’un bond, Cracoucas lui frétille sur le dos en lui chatouillant les oreilles du bec. C’est bon ma cocotte, c’est même délicieux, ahhh !

— Et un œuf de fait dans le dos de Flitox, un !

L’autre le regard d’un air rogue, mais ne bouge pas.

— Et après ? Chante la poulette en s’ébrouant ? Après, il y aura quoi ?

— Il y aura les huitres, et la peau du poisson rôti. Et puis, les clémentines pourries, les épluchures d’avocat, les arêtes, et le chapon…

Cracoucas stoppe son élan. Les poules le regardent, interrogatrices.

— Oui ? Le chapon ? Et après ?

 

Le petit coq soupire. Comment leur dire qu’il est cannibale ? Qu’elles aussi, sans le savoir, mangent les restes de leurs congénères… Il en faisait des cauchemars, au début. Tout perturbé, il en chantait au beau milieu de la nuit.

Et puis, il en avait pris son parti. C’est si bon, la peau dorée du chapon ! Il regarde Flitox par en dessous. Le gros coq a de beaux mollets. Si la maîtresse lui coupe les boules, il fera un beau chapon pour l’an prochain…

 

— Et après… Il reprend ses esprits.

— Après, il y a le traineau du Père Noël !

Un grand silence se fait. Le traineau du Père Noël ?

C’est un légume ? Un fruit exotique ? Non, ce doit être un homme ! La maîtresse a un manteau de Mère Noël !

— Oui, mais un homme, ça ne se mange pas ? La petite poule clôt le babillage de sa voix fluette.

— Mais alors ? Après ? Il y aura quoi, après ?

Cracoucas lève le bec au ciel. Ces poules ! Quelles têtes de piafs !

— Chaque année, le Père Noël descend du ciel sur son traineau tiré par les rennes.

— Les rennes ? Ça se mange, les rennes ?

— Oui… ça se mange. Mais c’est trop gros. Et ça souffle fort, ça rue, ça donne du sabot !

 

En extase, les poules imaginent un plat de rennes, fumant.

— Moi, je veux bien manger dans la rue, et le sabot, c’est bon ! dit la grosse rousse tachetée.

— Du sabot ! Du sabot ! Reprends en chœur la basse-cour.

— Il suffit !

Cracoucas saute sur le tas de fumier et gratte des ergots.

— Allez vous écouter ! Les rennes ne sont pas pour les poules ! Même les hommes ne les mangent pas, alors il n’y aura pas de restes, et pas de sabot au menu !

Flitox profite de l’agitation pour défier le coq blanc.

— Tu parles pour ne rien dire ! On a du bon blé, du maïs et du pain ! Que vas-tu inventer avec ton Père Noël et tes rennes ? Prouve-nous leur existence, et tu seras le roi du poulailler ! Sinon, tu peux numéroter tes abattis, car je te plumerai !

— Je relève le défi ! Et mieux ! Ce seront les poules qui tireront le traineau, et, moi, je tiendrai les rênes !

Impressionné, Flitox fait la moue. Il n’a pas tout compris. Pourquoi ce petit présomptueux veut-il tenir les rennes, puisque ça ne se mange pas ?

— Et après ? Il y aura quoi, après ?

Cracoucas baisse les plumeaux. C’est épuisant d’être chef.

Le soir tombe. Les deux rivaux poussent les poulettes vers l’abri de la cabane. La neige a cessé de tomber. Les pattes impriment une frise stylisée dans le coussin neigeux.

Les petits petons d’une souris frangent le tracé. C’est son heure. Elle va quérir du blé pour ses petits. Tandis que la volaille s’endort, rats et souris s’activent allègrement.

 

Le gros rat gris a bien entendu le discours de Cracoucas. Il n’aime guère l’autre coq, ce gros lard imbu de son autorité. Il a dévoré un de ses petits, débusqué par la fourche à fumier. Ratougris a une revanche à prendre ! La poulaille n’est pas assez futée pour s’en sortir seule. Il aidera ce petit coq courageux !

Il bat le rappel sur un tuyau de cuivre.

— Ding, ding, ding !

Ébouriffée, une poule grise, pas encore endormie, saute au sol, ventre à terre. C’est une nouvelle, arrivée depuis peu au poulailler. Une poule de la ville, couvée sous lampadaire… avait coutume de dire la grosse rousse.

La grise n’était que de passage, comme la rousse tachetée. Elles venaient de Saint-Avertin, une bourgade bourgeoise où elles avaient chacune leur clapier personnel. Leur maître avait eu un accident. Il avait essayé de voler, comme elles, quand une voiture l’avait percuté sur le trottoir. Un homme volant ! Il avait fait dix mètres d’un vol enlevé, oubliant de battre des ailes. Bien évidemment, il s’était écrasé, le menton dans le caniveau. Les hommes sont des animaux de piètre condition, juste bons à servir les poules, c’est bien connu !

Les cocottes de luxe ne lui avaient pas tenu rigueur de son peu d’aptitude au vol, mais, elles lui en voulaient d’être parti se faire réparer en les délaissant.

Elles faisaient l’œuf en se nourrissant de peu, jusqu’au jour où on les avait déposées dans ce poulailler de campagne, pour des vacances, leur avait-on dit.

 

— Où ? Où ça ? Où c’est t’y qu’est là ?

L’idiote court en tous sens. Aveugle, elle se heurte partout et renverse la bassine d’eau de pluie qui asperge les rats accourus en nombre.

Les dents luisent de fureur sous le reflet de la lune.

— Qui ? Qui ça ? Qui c’est t’y qu’est là ?

Le rat de service appuie sur le bouton de lumière. Un faible lumignon s’allume dans la cabane. La pouliote s’y précipite, affolée. À la hâte, elle se perche, poursuivie par les cris infernaux des rats mouillés.

— Quand ? Quand ça ? Quand c’est qu’t’y qu’est là ?

Ça proteste sur les perchoirs ! Cette idiote les ferait choir ! Les poules se poussent en maugréant du bec. Les deux coqs ne disent mot, indifférents à ces bêtes histoires de filles.

Flitox s’est approprié d’autorité les nouvelles venues au croupion aguicheur. Il était bien le seul à apprécier ces bêcheuses qui savaient à peine dénicher leurs vers.

La grise glousse un sanglot. Son clapier lui manque. Elle, qui n’a jamais connu sa mère, se prend à regretter le chaud silence de sa lampe. Elle s’endort tête sous l’aile, en rêvant de ce Père Noël tiré par des rennes.

Sans bruit, Ratougris s’est glissé près de Cracoucas. Ce qu’il lui a chuchoté à l’oreille, nul ne l’a entendu. Il est reparti en silence, laissant Cracoucas rêveur…

 

Dehors, les rats encore humides tiennent conseil. L’idée de Ratougris fait son chemin. Ils ont montré les dents à l’idée d’aider les poules voraces. Ces grosses plumées ne leur font pas de cadeau lorsque l’homme débusque les nids. Nombre de leurs petits se font dévorer par ces « bouffe tout » enragées qui les prennent pour des vers ! Ces poules avec leur œil terrible qui se dilate, ils ne les aiment pas ! Mais, ils aiment leurs œufs, et le grain qui coulait d’abondance.

Ratougris termine son exposé. Les rats se lissent les moustaches sous la lune. La neige immaculée a couvert les traces. Ils frissonnent, malgré la poignée de paille chipée dans le pondoir.

Voler la vieille luge en bois accrochée sous l’appentis, ça ne leur déplaît pas. L’amener au poulailler sera plus difficile. Mais la vision du traineau chargé de provisions dépeinte par Ratougris leur fait frémir le poil d’envie. Il y aura des huitres et des crevettes ! Du chapon et des clémentines, et des chocolats…

Le ciel leur sourit. La lune ouvre la marche. La colonne des rats trace dans la neige. Le ventre mouillé, ils arrivent à l’appentis.

Les dents liment les cordes, rongent les liens.

— Scritch, scritch, scritch !

Les plus forts ont glissé des lames de bois sous la luge pour la laisser glisser sans bruit.

Arcboutés aux crochets, les rats forment la queue.

La queue ? C’est une chaîne solide. Une tresse de rats, queues enroulées, petites pattes bien serrées, laisse filer la corde sectionnée. La luge descend en douceur. La queue monte, en contrepoids, et s’éclate tel un feu d’artifice, éparpillement noir sur les planches de bois. Seuls luisent les petits yeux et l’éclat des dents, rougies par l’effort.

Les petits malins ont coupé la corde au plus haut, lui laissant une longueur appréciable pour pouvoir la tirer.

 

Les petits s’en donnent à cœur joie. Perchés sur les lames, ils trottinent en poussant de petits cris de joie. Les grosses mères poussent, les mâles tirent l’engin qui glisse sur la poudreuse.

C’est qu’il y a bien une cinquantaine de mètres à parcourir !

L’équipage contourne le puits du bananier, territoire des lérots. Pas de bagarre ce soir, les rats ont d’autres chats à fouetter ! La famille Rapetou les regarde s’éloigner de leurs grands yeux cerclés de noir. Quel affront ! Passer ainsi devant leur tanière avec cette prise ridicule !

Qu’est-ce qui passe par la tête de ces longues queues ? Voler du bois ? Quelque chose se trame ! Les lérots en auront le cœur net !

Les patins glissent. Les rats tirent.

— Hisse ! Hisse hé ho !

Les rats chantent pour se donner du cœur à l’ouvrage.

— Marche frère ! Tire frère ! De l’aube jusqu’au soir, tire sans espoir !

C’est Renégat, un baroudeur qui leur a appris cette rengaine.

— J’ai parcouru les sept mers et bravé les tempêtes ! S’enorgueillait-il à la veillée.

— J’ai charrié du grain sur les glaces de la Volga et goûté aux vertiges de la vodka. J’ai entendu crisser les cordes gelées ! Allons, mes frères ! Ce n’est pas cette neige qui va nous arrêter !

Les ratons applaudissent. Ils adorent les histoires de ce vieux pirate au poil brûlé par le feu des cambuses.

La luge tourne sur le petit chemin qui longe le bassin. Les carpes, alertées par le tapage dans le grand silence blanc, osent un regard désapprobateur et plongent derechef sur leur lit de sable. Ceci ne les concerne pas. Il n’y a que le poisson rouge, curieux, qui tend les ouïes pour saisir le sel de l’affaire.

Les petites pattes de derrière raclent les dalles gelées. Les pattes de devant commencent à sentir la morsure de la corde.

Étonnés, les lérots reniflent les gouttelettes qui rougissent la neige. Quelle mouche a donc piqué les rats ?

L’équipée sauvage profite de l’ombrage du bambou généreux. Les flocons tombent dru. Les rats secouent leur pelage. Les petits glissent sur la trace des patins, insouciants.

L’air est plus chaud ici, entre le bambou, et la piscine qui freine le vent d’est. Plus que dix mètres en terrain découvert. Ratougris diligente deux jeunes rats pour une mission d’importance.

— Courrez au poulailler et ramenez du maïs !

Les jeunes rats reviennent rapidement, les joues rembourrées. Ils déposent leur butin sous le bambou, et chacun grignote en silence. L’épuisement se fait sentir, et tout reste à faire…

Un lérot trop curieux s’approche dangereusement.

— Qu’allez-vous faire de cette chose ? Pourquoi ne restez-vous pas au chaud ? Et… ça sert à quoi, dites ? Ça sert à quoi ?

Le poisson rouge tend l’ouïe et prend le vent. Il enrage de ne pas avoir de pattes et claque des nageoires dans le froid.

Les rats montrent les dents, furieux de cette impudence, lorsque, soudain, le lérot fait un vol plané et retombe, enfoui dans la neige.

Un éclat de rire général salue la cascade involontaire. Le petit groupe de ratons glisseurs, qui s’est arrêté sur le postérieur de l’imprudent, soupire de soulagement.

Le lérot aplati grimace et secoue son poil. Ces rats !

Une grosse mère vient se planter devant lui.

— Si tu veux savoir, tu prends ta part ! C’est bien joli de faire l’andouille, mais il reste de l’ouvrage !

Elle s’adresse alors à l’assemblée des rats.

— C’est la trêve de Noël ! Acceptez-vous d’oublier vos querelles de noix ? Allons-nous faire ce traineau ensemble ou nous battre comme des rats ? Le froid aura gelé vos pattes avant la fin de la bataille et le Père Noël ne passera pas sur une terre de désolation !

Que l’on soit rat tout noir ou Lérot noir et blanc, souris grise ou musaraigne brune, qu’importe ! Il y a à manger pour tout le monde au royaume des poules ! Et si nous les aidons, peut-être cesseront-elles de prendre nos petits pour des vers ? Peut-être vivrons-nous tous en paix durant le règne du Père Noël ?

 

Les rats restent silencieux. Le poisson rouge en cherche ses oreilles. Ils l’ont oublié ! La famille lérot s’est approchée. La mère fait rouler des noix aux pieds de l’harangueuse volubile qui s’en saisit et entame une danse déboulonnée. Ou, débridée ? Déjantée ? Serait-ce l’heure du thé ?

— Regardez ! Voici les offrandes de paix ! Rassemblez vos mains et tournez les pattes en dehors ! Un entrechat à droite, une virevolte à gauche, et tournez, tournez les noix !

Les petits entrent dans la danse, rats et lérots unis. Les adultes suivent timidement, se reniflant du bout du museau. Les noix craquent de la coque et se retrouvent chapeaux, vissés d’une pichenette sur le crâne des haleurs.

Quelle trouvaille ! Les rats n’en reviennent pas. Ces lérots voleurs ne sont sans doute pas si mauvais que ça…

Tous prennent place autour du traineau. Le sol descend en pente douce, la luge arrive sans encombre à la porte du poulailler. Les mains se frottent, chauffent les engelures tandis que deux audacieux ouvrent le loquet.

Une dernière poussée, et l’objet de leur convoitise force le passage, poussant le grillage.

La porte est bien gracieuse de se refermer d’un léger coup de vent.

Les souris accourent, avisées de la trêve.

— C’est quoi, Noël ?

— C’est qui, le Père Noël ?

— À quoi sert cette chose de bois ?

— C’est quoi, un réveillon ?

 

— Silence ! Ratougris domine les curieuses, dressé sur le gros bidon bleu qui renferme le maïs.

C’est lui qui a eu l’idée d’en percer le fond. Il a creusé un tunnel juste en dessous et s’est écorché les gencives à percer le solide plastique. L’homme n’a rien vu. Il remplit toujours le bidon avant qu’il soit totalement vide. Ainsi, la tribu dispose de réserves inépuisables sans prendre de risques. Ce bidon bleu, c’est le symbole de la conquête du rat !

Ratougris laisse leur part aux souris en échange de quelques menus services.

 

— Cette chose est un traineau ! Noël approche et le père Noël va passer chez les hommes. Mais nous, cette année, nous aurons notre Noël ! Quand le vieil homme verra notre traineau, il nous couvrira de cadeaux ! Nous aussi, nous avons le droit de réveillonner !

 

— Réveillonner ? Souricette répète le mot en boucle.

 

Réveillonner !

Ça brille de mille feux !

Ça chante et c’est gracieux !

Ré ve illo nner !

Ça tinte et c’est tant mieux !

Ça met de la poudre aux yeux !

Réveillonnerrrr !

 

L’assemblée reprend la chanson en cœur, insouciante du raffut. La nuit, tout leur est permis, tant que Cachalotobis ne rôde pas. Le matou est gras comme une baleine, et il ne mettra pas ses coussinets dehors par ce temps.

 

La chorale des souris, des lérots et des rats s’épuise à chanter et à danser. La liesse tombe avec le jour qui point. L’homme sera bientôt là ! Il faut agir.

Le traineau est installé en bonne place, prêt à décoller. Caché sous des branchages, il peut attendre.

Le chant du coq donne le signal de la débandade. Seul, Ratougris reste encore, droit sur son bidon.

Les poules sortent, une à une, envolée poussiéreuse. Flitox se dérouille les plumes sur le dos d’une blanche encore endormie. Cracoucas se perche près du rat et pousse un cocorico retentissant. Personne n’a encore vu son petit compagnon…

— Cocoricooo !

La volaille arrive à l’appel, interrogatrice. Il n’y a rien à gratter, là-haut ? Qu’a donc dégotté Cracoucas ? Un rat ?

— Cocorico !

Le petit coq intime le silence et parle. Il leur raconte ce que Ratougris lui a chuchoté à l’oreille cette nuit. Le rat juché sur son cou, il vole vers le traineau et s’y perche.

Les poules n’en reviennent pas.

— Quoi ? Quoi ça ? Quoi c’est t’y qu’est là ?

La poule saint-avertinoise se souvient de son affolement nocturne. C’était donc ça !

Toute fière, elle saute sur la luge.

— Qui ? Qui ça ? Qui c’est t’y qu’est là ? Ah, ah !

Elle ne va pas plus loin, interdite. Mais que voulait-elle dire ? Qu’importe ! Elle y est, elle y reste ! Elle coule un regard doux à ce joli coq blanc. Ratougris a suivi le manège. Cette poule est robuste. Elle sera parfaite pour l’attelage.

Cracoucas hoche du bec. C’est certain. De quelques gloussements bien sentis, il donne ses ordres.

L’escadrille se composera de cinq grosses poules bien musclées. Coqueluche, la jolie poulette nègre soie, dirigera les sessions d’entraînement. Dans trois jours, tout devra être fin prêt !

 

Flitox écoute, le regard mauvais. Il ne voit pas d’un bon œil l’initiative de ces rongeurs poilus. Quel culot ! Une alliance des poules et des rats, a-t-on jamais vu ça ? Persuadé du ridicule de l’histoire, il ne croit pas un instant au succès de Cracoucas. Fadaises ! Noël n’existe que chez les hommes !

Poulnareff se lisse les plumes. Elle a été choisie pour faire partie de l’escadrille. La belle blanche aura fière allure avec sa houppette ! Cracoucas l’a désignée pour être au premier rang. Une poule blanche comme la neige pour conduite le traineau. Ce sera un bien beau Noël !

 

Et voici que les poules, d’ordinaire, cocottes tranquilles, se prennent de voler plus haut qu’elles ont le cul !

Le toit de l’appentis devenu rampe de lancement tremble sous les assauts répétés des poulettes endiablées. Elles ont et viennent, du toit à la clôture, inlassablement.

La journée se passe dans l’effervescence. La maîtresse a eu l’air étonné de voir ses poules perchées si haut, mais elle ne s’est pas attardée à si peu. Le terrain était libre

L’entraînement a repris de plus belle.

Le vol des poules, de balourd, devient gracieux, et c’est une élégante escadrille que Coqueluche fait aligner au garde à plumes devant Cracoucas.

 

Le petit coq passe ses troupes en revue, et, généreux, saute sur le croupion de ses vaillantes messagères ailées pour les remercier.

Ça froufroute de concert. Ce nègre soie est bien gentil, tout compte fait ! Bien plus léger et plus doux que le rude Flitox, qui, lui, leur plume le dos sans vergogne !

 

Les poules se sont couchées, harassées. Elles comptent leurs abattis et tremblent du pilon, les muscles tétanisés par l’exercice.

Les rats ont tressé les rênes. La luge, débarrassée de ses branchages, est mise en position. Le père Noël peut arriver.

 

Le petit matin arrive tard. Les flocons ont recouvert le traineau. La maîtresse survient, dans son manteau de mère Noël. C’est le plus chaud de ses manteaux. On n’y voit pas le bout de son nez, caché dans la capuche bordée de fourrure.

Elle apporte les épluchures de la veille. Carottes, fenouil, courgette et patate douce qu’elle lance à tout va afin que chacun ait sa part.

— Mangez les filles ! Demain c’est réveillon, vous aurez de bons restes tout frais !

Les poules gloussent de joie. C’est donc vrai !

Le mari de la mère Noël arrive dans sa cotte vert jardin.

— Le réveillon ! Le réveillon ! Caquettent les poules en se jetant sur sa caisse de trognons de pommes et d’écorchures d’oranges.

— C’est un lutin, c’est un lutin ! Chuchotent les poulets de l’année qui ont vu les images du journal qui tapisse la cagette. Il a mis un bonnet !

Les pourvoyeurs repartent, inconscients de l’émoi qu’ils ont provoqué.

— La neige les rend folles ! S’esclaffe le lutin vert en allant au bassin.

Les carpes ne se dérangent pas. Le poisson rouge tente vainement de se plaindre. Il ouvre démesurément la bouche dans un cri que nul n’entend.

En guise de réponse, il reçoit une pluie de miettes orangées qu’il dévore de dépit.

— Ces hommes sont si bêtes. C’est à croire que tout passe par leur ventre ! Rage le petit poisson en fouaillant l’eau de sa queue empanachée. Puisque c’est ainsi, il fera la carpe !

L’entrainement reprend sous un soleil mollasson. Les poules ont enfilé l’harnachement tressé dans la nuit. Elles sont magnifiques avec leur harnais, de vrais rennes !

 

Poulnareff se fond un instant dans le grand manteau blanc qui se salit vite, piétiné d’empreintes et de traces de glissades. Le sol est gelé. Les poules trébuchent sous le poids du traineau collé au sol.

L’affaire semble mal partie, mais, contre toute attente, l’orgueilleux Flitox vient à leur aide. Arc bouté sur ses solides ergots, il pousse, et, enfin, le traineau glisse sur la neige.

Les souris et les rats, enchantés, sortent de leurs abris. Les applaudissements crépitent joyeusement.

L’attelage fait un tour, puis deux, et s’élance à grande vitesse.

 

Les poules ébouriffées battent, battent des ailes ! Poulnareff donne un puissant coup d’accélération, et elle décolle, entrainant l’équipage et la luge.

Las ! Elles n’iront pas bien loin ! L’amorce du demi-tour mal négociée, voilà que la belle blanche de tête s’écrase sur le ventre, croupion en l’air ! Les grosses poules s’agglutinent le bec dans son derrière en une envolée caquetante !

Poulnareff se relève, sonnée comme un grelot. Elle voit des étoiles en plein jour. Le ciel serait-il tombé avec la neige ?

 

Coqueluche tourne en rond en dandinant de la tête. La luge est trop lourde et la piste trop courte. Il faut sortir et prendre le chemin. Ratougris a devancé ses pensées. Il a décroché l’attache de la porte grillagée. Personne dehors ? Les maîtres sont occupés dans la maison à préparer le repas. De bonnes odeurs à faire chavirer le cœur parviennent jusqu’au poulailler.

Les deux coqs se ruent sur l’ouverture et frayent le passage.

La ribambelle des rongeurs pousse le traineau derrière les poules essoufflées. L’excitation est à son comble. Les ratons babillent et courent en tous sens. Les lérots de dressent sur les montants de bois et scandent la poussée des hisse hé ho entendus chez les rats.

Certains chantent hissez haut ! D’autres hisse et ho ! Mais, qu’importe qui chante faux, le cœur y est et le refrain court, donnant du courage aux gallinacés.

 

Coqueluche a réquisitionné Flitox avec autorité. La poulette a assez subi la morsure de ses ergots. Elle prend un malin plaisir à donner des ordres à ce vaurien, qui, certes, a une belle queue verte mordorée, mais qui ne sait rien faire d’autre que de la remuer !

Le coq, agrippé à l’arrière de la luge, l’enserre solidement de ses pattes. Il bat de ses ailes puissantes, soufflant un blizzard neigeux derrière son croupion tendu.

Cracoucas applaudit des abattis ! Cette poule a un culot du tonnerre ! Il chante de sa plus belle voix et toutes ailes dehors, le traineau prend son envol.

 

Le spectacle est époustouflant. Le poisson rouge en oublie de fermer la bouche et se gargarise, stupéfait, en bulles d’incompréhension.

Les carpes, alertées par ce langage inhabituel, pointent le bout de leurs barbes, et se fondent en gargouillis admiratifs.

 

Les poules du père Noël passent d’un vol gracieux. Une poule neigeuse tient la tête, coiffée d’une houppette digne d’un ara audacieux. Quatre grosses poules attelées la suivent. Cendre et Noisette, les Saint-Avertinoises, et deux rousses, les meilleures pondeuses du poulailler.

À l’arrière, un géant à la crête carmin déploie des ailes d’aigle qui claquent dans l’air glacé.

Sur le traineau, les carpes reconnaissent les rats du poulailler, les lérots du bananier, et les souris qui vivent sous les lauriers. Certains sont sur les lames, d’autres sur les bois du siège, mais tous clament une étrange chanson qui parle de… hisser l’eau ? Les carpes restent perplexes. Un projectile atterrit dans l’eau et s’enfonce doucement en tourbillonnant. Elles n’y prennent garde, trop occupées à regarder en l’air. La vision s’éloigne.

Ont-elles rêvé ? Vont-elles s’envoler, elles aussi, si on hisse l’eau ?

La horde de petits piailleurs qui poursuit le traineau les ramène sur terre.

— C’est donc bien réel ? Ce curieux de poisson rouge a bien compris ? Le Père Noël va donc passer au bassin ?

— Bien sûr ! Puisque je vous le dis ! Vous les avez vues comme moi, les poules du Père Noël ! Elles ont réussi… bulle le rouge en nageant comme un fou.

Majestueuses, les carpes font des cercles. Elles s’inclinent, mais ne perdent pas la face.

— Nous le savions, c’est évident. C’est tous les ans pareil, Noël revient et s’en va comme si de rien n’était. Ce malotru n’a jamais eu la politesse de venir nous saluer ! Qu’il garde son réveillon, il est l’heure de s’allonger !

Les bêcheuses descendent retrouver leur lit de sable blanc. Le poisson rouge veille. Il croit au Père Noël. Que ces carpes qui croient tout savoir aillent au Diable ! Lui, il attend son cadeau ! Curieux ont-elles dit ? Il plonge sous les hautes herbes, à la recherche de cet étrange objet que les poules ont perdu.

Une des rousses a fait l’œuf en plein vol. Elle n’a pu se retenir. Les contractions de ses muscles ont expulsé un gros œuf qui a chu dans l’eau.

Il trône, à peine enfoncé dans le sable, posé au fond du bassin. Le petit poisson en frétille de plaisir. Il a eu son réveillon. Les poules de Noël ont pensé à lui, quelle chance !

Il tourne et retourne autour de l’objet. Un filet d’or s’échappe par le fendillement du chapeau.

— C’est bon ! Noël, merci ! Que c’est bon !

Le poisson rouge ne demande pas son reste. Il gobe son œuf, béatement, la bouche rivée à son trésor. Les branchies couvertes d’or, il s’endort, rassasié. Le Père Noël est enfin passé.

 

L’agitation est à son comble au poulailler. Le traineau a atterri en douceur sous les applaudissements nourris de l’assemblée. Flitox, tétanisé, est comme soudé au traineau. Il n’a pas la force de répondre aux vigoureux « Cocoricôôôoo » de Cracoucas.

 

Sur le chemin résonnent des cris d’enfants. La petite Éva, suivie de sa sœur Luna, s’époumone à appeler leurs parents.

— On a vu le traineau des poules de Noël ! Le Père Noël ! Le Père Noël !

Les petites dansent de joie, emmitouflées dans leur anorak rouge. Les pompons de leurs bonnets rouges roulent de droite et de gauche. Leurs petites bottes rouges laissent des empreintes de géant dans la neige fraîche.

Les ratons et les petits lérots, tamis sous le bambou, ne voient qu’elles. Ce rouge et ce blanc, les pères Noël sont là !

La nouvelle court comme une traînée de poudre. Les poules s’agglutinent à la porte. Les rongeurs se précipitent sur les hauteurs. Seul le poisson rouge est absent. Il fait des entrechats en rêve. Il sourit des bulles dorées. Lui, il a été gâté!

 

— Regarde comme elles s’amusent, avec leurs petits costumes ! Dit Mamie les poules, attendrie, à travers la fenêtre de la cuisine.

Oui, répond Papy. Elles ressemblent à des petits pères Noëls, les petiotes !

Mamie, affairée à ses fourneaux, en profite.

— Débarrasse-moi donc de ces restes, s’il te plaît. Les poules vont être contentes. C’est fête, tout le monde en profite, et les filles vont être ravies de les nourrir.

Voici Papy en charge de la plus importante des missions. Inconscient de ce qui se trame en face, il se dirige vers les petites avec sa caisse de coquilles d’huitres et son seau de bons restes.

C’est le jour de Noël, et Mamie les poules a mis les petits plats dans les grands. Les épluchures de légumes voisinent avec les têtes et les pattes de crevettes. Les carapaces de crabe dégoulinent de succulente mayonnaise. La peau du chapon est bien au rendez-vous. Bien grasse, bien craquante, comme l’aime Cracoucas.

Luna et Éva portent les restes de tartines pain entamées. Rien ne sera perdu.

Les petits pères Noëls rouges courent devant.

— Le traineau des poules de Noël ! Il est là ! Regarde, Papy… Les poules ont fait un traineau !

— Mais, oui, mes chéries ! Les poules en savent, des choses !

Papy se croit malicieux, mais en fait, il est trop grand. Il se dit que les gamines ont amené la luge au poulailler. Croyant leur faire plaisir, il entre dans leur jeu et pose une cagette vide sur le traineau improvisé.

— Il faut donner des cadeaux aux poules ! Allez, on remplit le traineau de bonnes choses !

Papy donne son seau de victuailles aux fillettes. Elles déposent religieusement les restes sur une épaisseur de journaux pour ne pas salir le bois, tandis que Papy distrait les poules avec les coquilles d’huitres.

Elles restent un peu plus, laissant leur grand-père aller laver le seau à la cuisine. Et là, elles assistent au plus magique de tous les réveillons.

Cracoucas lance le signal des festivités.

— Cocoricôôôoo !

Les poules et Flitox se jettent sur le festin. Des petites bêtes accourent de toutes parts. Des souris par centaines. Luna les reconnaît, mais il y en a des bien grosses ? Des noires et blanches ?

Poulnareff a le bec tout sale et le gésier tout rose de jus de crevettes. Coqueluche glousse de satisfaction. Le poulailler a un nouveau coq, le sien…

Elle picore les pieds des pères Noël en guise de remerciement. Tiens ? Les pères Noël gloussent comme elle ?

Les petites rient de joie quand Flitox leur montre comment il a soulevé le traineau. Les poules enfilent les harnais et font un tour d’honneur.

— Ho ! Hé ! Hissez eaux !

— Ho ! Eh ! Hissent hé, ho !

— Eau ! et ! Hissez haut !

— Oh ! Hé ! Hi, c’est haut !

Les rongeurs chantent à tue-tête, rats, souris, lérots, accompagnés par la voix des petites.

C’est la liesse, le Père Noël est passé.

 

C’est le plus beau des réveillons, et qu’importe l’heure et le jour ! Les poules savent maintenant ce qu’est le partage.

Les habitants du bananier, du poulailler et des lauriers connaissent la force de l’alliance des pouvoirs de chacun. Ensemble, ils sont parvenus à leurs fins…

 

Cracoucas ne dira à personne ce qu’est un chapon. Flitox a encore du temps devant lui…

Papy se demandera longtemps comment les filles ont pu tresser ces harnais attachés à la luge.

Rêveur, il lui arrive de s’asseoir parmi ses poules et de leur parler, mais elles se bornent à glousser gentiment, bien sûr…

 

Les petites parleront encore longtemps de cette fête au poulailler, jamais, elles ne pourront l’oublier…

 

 

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Zibelyne

 

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Commentaires (2)

1. AlysonImq (site web) 11/10/2017

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2. AlysonQfa (site web) 08/10/2017

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