Zibelyne - Cueillette

Cueillette

 

 

Je ploie sous le poids des lourds paniers d’osier. Ma peau nimbée de nectar sucré sent bon l’été. Les cerises gorgées de pluie éclatent sous le soleil. J’ai passé l’après-midi sur l’escabeau, étirée vers le ciel bleu à goûter les fruits chapardés à la cueillette.

Délice de happer les plus rouges, de souffler le noyau à la brise, de lécher les éclats d’allégresse des plus dodues qui m’arrosaient de rire.

 

La cuisine est fraîche et reposante. Les paniers rutilants viennent rejoindre les roses du matin sur la table. Des Pierre de Ronsard délicatement ourlées, rosées, en demi-teintes, et une belle carminée pour rehausser le bouquet de son port orgueilleux. Son parfum capiteux inonde la pièce. J’attrape la pulpeuse et l’effeuille en douceur. Les pétales choient sur la toile cirée, velours incarnat, déployant tous leurs arômes. Caresse, paresse, ivresse…

 

Les enfants se sont accaparé les paniers et dénoyautent à grands cris. Un sang rouge ruisselle à mesure que chutent les noyaux dans la coupelle. La bassine à confitures descendue de son crochet accroche un rayon de soleil. Le sucre semoule chante sur le cuivre en cascade.

 

Pétales au sucre ?

Le goût du caramel s’invite en bouche. Le caramel blond qui gonfle et crève en bulles dorées, les tranches de pomme plongées dans le poêlon, nappées aux couleurs du miel… J’en ai l’eau à la bouche. Et les cerises ?

 

Je verse le sucre et le chauffe. La pince à spaghettis attrape les queues de cerises et les plonge une à une dans le sucre en ébullition. Il faut faire vite. Prestement, je roule et égoutte les surprises sur une grille. Miam ! Des cerises craquantes au cœur juteux, c’est un délice.

La bassine de cuivre a fondu son sucre. Les fruits viennent s’y rouler, absorbés par le cratère brûlant. Une pointe de gingembre frais finement haché, des zestes d’orange et de citron pour l’acidulé, et enfin, les pétales de rose viennent se confire de tendresse dans la bassine qui gonfle à gros bouillons.

C’est magnifique ! La cuisine sent bon. Les premiers pots sont renversés que les cerises craquantes disparaissent, sucées par de petites bouches avides. Mais j’ai gardé les plus belles…

Mes dents croquillent la carapace blonde. La cerise ne résiste pas et inonde mon palais de tiédeur liquoreuse. Une autre, encore une autre ! Ma bouche est rouge de confusion et ma langue vermillonne de plaisir, les papilles émoustillées au choc des contraires. Le dur et le tendre intimement liés rien que pour ma bouche, merci, simplement, merci

.

Les sens en émoi, j’ouvre le bar. Une bouteille de gnole, un grand bocal, et me voici à couper les queues des coquines que j’immerge dans l’alcool. Noël et ses agapes font irruption dans la cuisine. Les cerises à l’eau-de-vie y sont rituellement présentes, avec les groseilles et les mûres.

Les huitres fraîches arrosées de Muscadet frappé, le Champagne, le foie gras aux baies roses viennent frapper à la porte en un joyeux tumulte. Mes mains rougies dessinent un pâté en croute sur la table. Et la poularde farcie bien lovée entre ses pommes grenaille rôties !

 

Le réfrigérateur s’ouvre comme par magie. Entre deux tournées de confitures, le beurre, la farine et le sucre prennent place entre mes mains.

Je pétris une belle pâte, j’ai envie de pétrir. Ce toucher charnel, cette fusion de la matière entre les doigts sont un moment de bonheur. La pâte repose, les derniers pots se remplissent. Les petites mains lèchent la bassine, les yeux brillent à cet instant tant attendu. Rien ne survit à l’intensité du nettoyage. La louche, l’entonnoir sont minutieusement dégustés. Les frimousses luisent et les mentons collent, mais que c’est bon ! Je prends part à la curée, le nez rosi de gelée.

J’ai atteint mon point de plaisir créatif. Tendue vers mes appétences, je vole et je râpe, je coupe et je tourne, cuillère en bois et fouet en main, je m’adonne à l’extase. Les œufs montent en neige, icebergs tremblants, la crème au citron onctueuse nappe la pâte épaisse pour accueillir la meringue.

Le four ouvre sa gueule gourmande et avale l’œuvre savoureuse. Je n’ai rien dit. Jalousement, j’ai gardé pour moi les morceaux de pâte sablée. Je mordille les pâtons comme l’enfant que j’étais, du bout des dents, pour apprécier longtemps ce parfum d’enfance…

 

Le chat me regarde, méprisant. Sait-il ce que c’est, lui, de la pâte sablée ? Je fractionne des petites parts pour les enfants, après tout, il y en a bien assez.

Je sors héler les petits qui sont retournés disputer aux merles les derniers fruits. La petite troupe envahit à nouveau la cuisine. Les odeurs mêlées des confitures et de la tarte enveloppent la pièce d’une aura chaleureuse.

 

Hélas ! Un voleur est passé par là ! Sur la table, le chat se pourlèche les babines d’un air méprisant.

Sait-elle ce que c’est, elle, un chat affamé ? La gourmandise n’appartient pas qu’aux humains, et lui aussi, aime la pâte sablée !

 

*           *  

*

Vous avez également accès à la version Audio de Cueillette, lu par Zibelyne, bonne écoute...

 

Tous droits réservés

© Zibelyne Le 20 juin 2013

*

Pour continuer à visiter tout l'univers de la Zibelyne, je vous conseille une visite sur son blog :

http://lesnouveauxpauvres.jimdo.com/

 

3 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Commentaires (3)

1. Aliza (site web) 22/12/2013

Délicieuse lecture, souvenirs d'enfance, un ensemble succulent, belle plume de Zibelyne... Un vrai plaisir.

2. Louyse Larie 21/11/2013

Plaisir suave de retrouver la plume de Zibelyne en ce lieu !

Un véritable bouquet de fraîcheur auquel se rajoute un festival de couleurs et de parfums que les papilles autant que les yeux ne sauraient taire !

3. Tippi 21/11/2013

Hum ! Un bon goût d'été qui ne s'oublie pas.

Les saisons passent chacune charmante et charmeuse comme cette auteure Zibelyne aux adorables saveurs généreuses.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×