TippiRod - Arrêt sur images - L'étoile de mer

L'étoile de mer

 

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Photo source inconnue

 

 

La Marie Océane est rentrée au port à l'aube un matin d'automne. Un pavillon tristement significatif en berne.

Ils sont partis, cinq hommes à bord. Qui ne va pas rentrer chez lui ?

Elle retient son souffle, ce ne peut pas être lui ; le vent glacé fouette son visage et ses cheveux la giflent sans douceur. Elle sait qu'il va rentrer, qu'il va lui raconter le triste péril d'un compagnon de bord.

Il n'y a pas eu gros temps, peut-être une mort naturelle, une sale maladie... Sûrement un des plus vieux. C'est la vie, on ne meurt pas souvent marin dans son lit.

Elle imagine les femmes, comme elle, qui attendent au quai la peur au cœur.

Elle ne se mêle pas à elles ; il la rejoint toujours ici dans le quart d'heure qui suit son arrivée.

Le grand mousse aux guitares, qu'on l'appelle ! Il est jeune, grand et sec. Ses yeux sont bleu marin, ses cheveux sont des grands traits de soleil. Un visage émacié et un sourire très fin font de lui ce garçon qui ne ressemble à personne.

Une heure est passée, le glas a déjà sonné. Peut-être est-il de la cérémonie ?

Il faut qu'il se dépêche, elle ne doit plus lui cacher la nouvelle. Sinon la prochaine fois, dès qu'il l'apercevra, elle n'aura plus rien à lui avouer... Son corps parlera de lui-même.

 

 

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Deux jours plus tôt

 

Grand mousse prend sa guitare et répète sa douce mélodie pour séduire sa sirène aux cheveux d'or. Le capitaine et les autres le charrient un peu, mais au fond, ce n'est pas méchant. Ils aiment ce qu'il joue et ce qu'il chante, ils font tous semblant de ne pas voir l'instrument monter à bord ! C'est devenu un jeu de cache-cache entre eux.

« Le grand mousse aux guitares ! »  Et ils éclatent de rire en se frappant les cuisses ! Fiers qu'ils sont de leur jeu de mots, qui souligne ses grandes guiboles et sa guimbarde comme ils disent. Au début, le grand mousse ne le prenait pas trop bien, depuis quelques embarquements, il a compris qu'ils l'estimaient et qu'ils étaient même, lui et sa guitare, une sorte de mascotte.

Le travail est pénible et les pauses se font rares, d'autant qu'il faut plutôt en profiter pour dormir. Il se fait enguirlander souvent pour ça. Mais plus le jour du retour arrive, plus le besoin de répéter se fait intense.

Il est presque, presque au point. Les gars l'écoutent et font fuser les quolibets et autres plaisanteries scabreuses. Nul ne sait qui est sa belle. Elle est farouche et revêche autant qu'elle peut être belle, si sauvage et si fougueuse comme il l'a connait. Elle le tuerait s'il dénonçait leur aventure. Elle dit que les vieux, leurs vieux même, ne peuvent pas comprendre, qu'on les traiterait de gosses vicelards et qu'on polluerait leur romance.

Les matelots sont tenaces et ne le lâchent pas facilement — on va le passer à la question, le grand mousse aux guitares ! Il va cracher le morceau avant de reposer le pied à terre ! Et les chopes trinquent entre elles, ponctuant leurs moqueries bien viriles.

 

Le grand mousse a besoin d'intimité. Pas de cabine individuelle, le pont fera un confident idéal.

Il sait bien qu'il n'a pas trop le droit de s'aventurer seul la nuit. Il ne va pas aller trop loin et il connait les lieux pour les avoir arpenter en long en large par tous les temps.

Cependant, par crainte d'être entendu et dérangé, il se rend tout au bout où personne, il est certain ne viendra le trouver.

Il compose pour elle et l'imagine si heureuse de le voir et de l'entendre. Il raconte dans sa chanson, comment elle vole sur les rochers sans jamais se blesser. Comment tous les deux, aux petits matins frileux et secrets, ils dégustent des huitres cueillies de la fraîche marée. Elle se moque de son couteau fidèle, tout en avalant si goulument l'eau de mer du coquillage. Comme elle est belle et désirable quand elle fait ça !

Il lui chante, cette fois où il lui a offert la légende des étoiles de mer *. « Chaque fois que tu en trouveras une, tu sauras que c'est un signe de moi que tu me renverras à ton tour, en sauvant la petite imprudente. Elle avait applaudi en souriant tendrement : ce sera comme un « bisou coucou » de moi, s'était-elle esclaffée !

 

Un vieux gribou lui avait tatoué ce symbole dans le cou juste sous l'oreille, là où il sent son souffle dès qu'il ferme les yeux. À sa demande, se laissant attendrir, l'ancien lui avait appris à le faire, lui prêtant le matériel le temps d'une escale.

Le grand mousse était tellement ému en  repensant à "sa petite marque secrète" ainsi que malicieusement, elle la nomme.

Son impatience grandissante  l'a fait s'étirer violemment en arrière.

 

Un soubresaut indomptable et irrécupérable s'est saisi de lui. Toutes les plus belles images l'ont accompagné dans l'océan glacé. Il s'est retenu longtemps, très longtemps, tout le temps qu'il a pu, il s'est empêché de respirer puis n'en pouvant plus, il a cédé et ses poumons se sont déchirés en lui comme toutes les photographies de sa vie.

Un dernier cliché, un pressentiment, non... un ressenti plus exactement... Il laisse quelqu'un derrière lui, il le sait, il le sent...

 

Les compagnons l'ont cherché, l'ont appelé, ont fouillé toutes les cabines... en vain.

Personne ne voulait y croire. Pourtant l'évidence grossissait comme des flots en colère alors que la coque paraissait ridiculement se rapetisser en même temps que leurs espoirs d'ouïr les accords de guitare, assortis du timbre tout juste mué.

 

 

*   *

*

 

Elle a attendu que la nuit tombe. Elle a avalé son secret et ses cris. Elle a compris toute seule pourquoi il ne viendra plus.

Une fois dans sa chambre, elle observe son ventre à peine arrondi dans le miroir et elle pleure lentement sur le dessin d'encre qu'il a déposé comme un baiser étoilé tout près du creux de son aine droite.

Quand ses yeux se sont croisés dans la glace, les larmes ont séché instantanément.

La fureur qu'elle y lisait lui crachait : plus jamais je n'aimerai.

 

 

 

 

* La légende de l'étoile de mer, une belle leçon de vie :http://fiumorbo.blog.mongenie.com/index.php?idblogp=750000

 

 

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