TippiRod - Arrêt sur images

Arrêt sur images

 

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Source photo inconnue

 

 

— Entre-temps ? Tu peux m'expliquer ce que tu as fait entre-temps ?

 

Elle a presque murmuré cette question, tellement elle a eu peur de hurler.

 

Maintenant, le silence l'assourdit littéralement. Ce téléphone muet diffuse un vacarme abrutissant dans tout son corps, dans tout son être — si tant est qu' « être » fasse encore partie d'elle.

 

Elle voudrait parler... Non ! Tout dialogue est devenu inutile. Il vient d'avouer sans un mot.

 

 

À demi assise sur ce rocher complice, qu'ils ont tant de fois partagé, elle observe sans comprendre les vagues autrefois caressantes, qui se meurent à ses pieds. L'eau vient de terminer son ascension, à l'instar de sa vie, la marée bascule, la mer va rapidement se retirer, abandonnant la grève humide et froide comme son cœur dévasté.

 

Elle n'a plus conscience d'être en ligne, hébétée, poignardée par les rayons du soleil indécent.

 

Un ciel si bleu, si apaisant, alors que la tempête gronde jusqu'à l'anéantissement total ; oui c'est indécent et incompréhensible.

 

En revanche les mouettes se sont tues ; certainement solidaires, elles ont fait avec elle, deuil de tout rire.

 

 

 

Même leurs bijoux coquillages ne sont plus que carcasses évidées sur le sable. À leur vue, elle arrache de son cou la petite étoile de mer en or, gravée de ce précieux nom dont il la pare, qui n'appartient qu'à eux.

 

Tout le beau est devenu laideur.

 

 

Le silence à son oreille s'est mué en un souffle irrégulier, elle entend les larmes rouler sur le visage adoré.

 

 

 

 

Brusquement, elle revoit l'article à la une du journal — cette immense photo de lui entravé, accusé de ces crimes odieux.

La photographie s'anime dans sa mémoire.

 

Elle n'est plus dans la crique, mais là, clouée au beau milieu des marches de l'escalier de leur délicieuse maison si douillette.

Alertée par la sonnette qui n'avait déjà rien d'amical, puis par ces voix inconnues tellement inquiétantes, sans se poser de questions, elle s'était extirpée à ses rêveries amoureuses.

 

À peine un instant plus tôt, lascive et épanouie, comblée de réminiscences nocturnes, elle l'attendait encore frémissante en imaginant son sourire radieux de porteur de petit déjeuner romantique.

 

Puis cette scène d'une violence incroyable. Lui, son amour, menotté, bousculé et entrainé de force... hors de leur vie.

 

Son regard rassurant empli de promesses, au-dessus de son épaule, qui semble dire : « Ce n'est rien, ne t'inquiète pas, tout va bien mon amour... »

 

 

 

En quelques secondes, l'absence, l'hiver en plein mois d'aout, le cauchemar dont on ne se réveille pas, l'horreur de faire un pas dehors, la honte, l'angoisse, le manque, terrible manque...

 

 

 

Les images se figent.

Elle scrute sans comprendre sa main accrochée à ce téléphone meurtrier. Avec une brutalité inconnue et une force de désespoir incommensurable, elle le jette, le rejette, au large, fracassé, son histoire, sa vie, avec.

 

Elle contourne les rochers pour sortir de la crique — berceau des souvenirs heureux —, et rejoint la grande plage sans âme et sans aspérités.

Elle se met à courir, lentement d'abord puis au fur et à mesure des douleurs, des crispations de ses muscles en colère, des crampes amères au creux de son estomac, de son esprit tétanisé, elle accélère, elle court comme jamais, presque folle, avec violence jusqu'à la légèreté, l'apesanteur, l'oubli...

 

L'oubli de son corps, sa bouche volupteuse, l'oubli de sa tendresse fougueuse... Revivre ses caresses de dieu monstrueux la révulse et lui donne la nausée.

En effroi, elle tressaille, elle court de toutes ses forces, à perdre sa haine nouvelle, pour s'enfuir et à jamais se fuir

 

 

Et ensuite... LE NÉANT

 

 

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Tous droits réservés

© TippiRod

 

 

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