Roselyne Cros - Les cornemuses du diable

Les cornemuses du diable

 

 

La colère de Dieu au dernier jour montait sous la voûte. Le poème apocalyptique Dies irae imposait le silence dans la grande cathédrale. Les vitraux transpercés des rayons du soleil qui entamait sa descente frémissaient sous les vibrations de l’orgue. Missa pro defunctis de Mozart ! L’orchestre, sous l’instrument, au fond de l’édifice, couvrait à peines les voix du chœur. Anita se trouvait dans le groupe des violonistes, à côté de son amie de toujours Frederica.

Gino, confortablement allongé, un coussin sous la tête, se laissait envahir par une nostalgie sans nom. Derrière une petite lucarne rectangulaire, qui encadrait juste le pourtour de ses yeux, il embrassait toute la structure. Immobile, dans un beau costume gris, gris perle exactement, une cravate bleu-nuit sur une chemise d’un blanc immaculé, il scrutait chaque visage connu. Il les détestait tous, sans exception. Son regard s’adoucit quand il remonta les 23 mètres de tuyaux supportés par la tribune, elle-même à 14 mètres du sol. « Le buffet du grand orgue de la cathédrale Saint-Just et Saint-Pasteur est un des plus beaux de France. » songeait Gino à juste titre.

Les yeux fermés, il mémorisait les quatre claviers, le pédalier et les soixante sept jeux. Il caressait les tuyaux cylindriques en alliage d’étain et de plomb, serrés verticalement. En pensée, ses doigts parcouraient les touches jaunies et accompagnaient les trompettistes. Il buvait du pipi d’ange ! Il jubilait d’avoir imposé l’ordre du Requiem en bouleversant les pièces, imposant des morceaux qui n’étaient plus joués. Il avait même obtenu que l’orchestre et les chants sacrés se mêlent aux sonorités de l’orgue.

Le bourdon au sommet de la tour du Midi égrena cinq coups. Sonores et lugubres. Tiré de sa douce torpeur, Gino reprit ses observations. Il lui était plus facile de décortiquer les faciès, les hommes, assis sur les rangées de bancs, les femmes, de l’autre côté de l’allée centrale. Le gratin respectait les traditions d’antan. Pfff

Les chants grégoriens s’estompaient dans la tête de Gino. Des bribes de souvenirs le foudroyaient soudain comme les flashs des journalistes venus couvrir, pas l’événement en lui même, mais les personnalités présentes à la cérémonie. C’était presque intolérable. Les fulgurations.

L’expression effrayée de son père revenait par à coups, d’autres aussi… Un demi siècle avait passé depuis, mais c’était comme si la scène se déroulait là juste devant lui… Effrayée n’était pas le mot juste, il aurait plutôt dit que l’expression sur le visage de son père tenait de l’horreur. Sur le moment il n’avait pas fait gaffe. Il n’y avait jamais repensé depuis. Alors pourquoi les traits décomposés de son paternel lui apparaissaient maintenant ? Avec une de ces netteté !

 

La scène lui revint, d’un coup. Pepino Pilati, à sa façon était un tyran. Chez lui seulement. Frustré dans ses ambitions, il en rejetait la faute sur sa femme Camilla, Anita et Gino leurs enfants. Un accident stupide avait mis un terme à sa carrière d’organiste. Il sciait du bois. Son esprit s’envolait vers des partitions chaque fois qu’il exécutait des travaux manuels et lors d’une de ces inattentions il se sectionna deux doigts. Sa colère qu’il devait contenir depuis longtemps ou qui était tempérée par la musique, tordait sa bouche et le rendait ignoble. Un soir, passablement éméché, il grimpa les escaliers qui menaient à la chambre de Gino.

 

- Mon fils, tu vas mettre un terme à tes études de piano…

- Mais papa…

- Elles finiront par t’avoir toi aussi

- Mais qui ?

- Les orgues ! elles te fascinent, je le vois bien ! Comme elles m’ont envoûté quand j’avais ton âge. Elles m’ont perdu ! C’est l’instrument du diable. Elles t’ensorcelleront aussi. Et te conduiront à ta perte ! Il ne croyait pas si bien dire.

 

C’est alors que Gino vit le couteau que son père tenait dans la main droite agitée de tics dus à l’énervement et à l’alcool.

 

  • Qu’est-ce que tu vas faire papa ?

  • Te couper les doigts pour que tu résistes à la tentation !

La porte de la chambre était restée ouverte. Gino s’avança vers son père qui recula d’un pas, puis deux. Il vacilla et Gino se propulsa sur lui. Pepino, les yeux exorbités dégringola les marches. Au bas de la dernière, son père gisait, la bouche ouverte sur un cri qu’il ne pousserait jamais. Anita n’entendit que le bruit amorti de la chute. Elle s’était cachée sous le lit de son frère, les deux index enfoncés dans les oreilles. Elle n’aimait pas quand son père s’emportait.

- Personne ne m’empêchera de jouer de l’orgue. Jamais ! Cria Gino en jetant un coup d’œil indifférent sur le corps de son père.

La police, au vu du taux d’alcoolémie, conclut à la fatalité en constatant le décès. Le manche du couteau dépassait des entrailles de Pepino. Le sang formait une rigole sur le palier. Les coulures avaient dessiné comme une clé de sol. Gino, fasciné la regardait s’étendre et s’infiltrer dans les rainures du parquet.

 

Camilla qui gardait le souvenir de l’homme qu’il était avant sa blessure pleurait à chaudes larmes. Anita aussi. Elle avait sept ans et son frère douze. Gino fit semblant d’être triste. Mais il était inquiet quant à son avenir. Sa mère travaillait à la paroisse Saint André d’Eichhoffen où son père jouait sur l’instrument d’exception qu’était l’orgue de Martin Rinckenbach. En cachette, Gino entrait en catimini dans ce lieu toujours frais et imprégné d’odeurs particulières, puis il se glissait subrepticement derrière le clavier et faisait semblant de jouer en effleurant les touches. Il savait d’instinct rien qu’en regardant les mains de Pepino. Il avait repéré les tirants aux embouts en porcelaine en gradins de part et d’autre du clavier, avec des inscriptions de couleur différente pour chaque registre. Le soir, il se documentait en apprenant par cœur les particularités de l’orgue.

Le rictus du visage de Pepino ne s’effaçait pas devant les yeux de Gino, au contraire il le poursuivait pour l’amener ailleurs…

 

Le Kyrie eleison appelant les fidèles à la repentance contraria les introspections du sexagénaire. Que de péchés ils avaient tous sur la conscience ! Ils pouvaient les baisser leurs yeux pleins de fiel, de désir et de jalousie ! Ils pouvaient faire acte de contrition, ils ne changeraient jamais, même en implorant tous les saints, ora pronobisImbecilli ! idioti !stupidi ! Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Ils martelaient leur poitrine en s’inclinant devant le créateur. Ipocriti ! Lui, Gino ne battrait jamais sa coulpe !

 

Dans le rang des femmes ses yeux se posèrent sur Emilie, toute menue. Elle se cachait sous une voilette ajourée mais il avait bien reconnu sa silhouette. La veuve de Gustave Lors. Gino remonta le temps. Il se revit à quinze ans poursuivant ses études au conservatoire. Gus était sympa et le laissait jouer de l’orgue pendant le week-end et les vacances en mémoire de son père. C’était sans connaître les ambitions du jeune homme. L’évêque de la paroisse bénissait le Seigneur pour le don extraordinaire du jeune garçon. Comme Gus avait des problèmes liés à des projections de gaz lacrymogène au cours d’une manif d’étudiants quelques années auparavant, Gino le remplaçait le dimanche à la grand-messe.

 

Qu’il était fier ! Emilie l’attira dans ses filets, le dépucela et en redemanda. Gustave avait des conjonctivites à répétition, les yeux toujours larmoyants. Il s’obstinait à porter des lentilles, par coquetterie ! L’imbécile ! Une idée eut tôt fait de germer dans l’esprit envieux et retors de Gino. Ses coucheries avec Emilie lui offrirent une opportunité qu’il se dépêcha de mettre en pratique minutieusement. Ce fut long, l’attente était interminable mais se devait de s’étirer dans le temps jusqu’à ce que Gino ait atteint sa majorité. Sur une étagère, dans la salle de bains, se trouvaient les étuis qui contenaient les lentilles de Gus. Avec un soin méticuleux, il enduisait les bordures des verres d’une infime couche du liquide visqueux de gaz moutarde, l’ypéride, incolore et sans odeur. Le pied ! Les yeux de l’organiste brulaient à petit feu. Dans la cave de l’ancienne bâtisse où il vivait avec sa mère et sa sœur, Gino avait découvert sous des gravats, de vieilles caisses où étaient rangés précautionneusement des flacons de poisons divers et de gaz toxiques. Chaque fois qu’il le pouvait, il les triait, les répertoriait et consultait leurs effets dans des ouvrages spécialisés.

 

Progressivement, les paupières de Gus gonflèrent jusqu’à ne plus pouvoir s’ouvrir. Gino le voyait souffrir et lutter pour continuer à jouer. Il s’obstinait lamentablement, cretino ! L’ophtalmo changeait régulièrement la composition des gouttes, mais d’après lui, la conjonctivite était irréversible. Stupido. Presque aveugle, l’organiste se tira une balle dans la tête.

 

 

Sanctus, santus, sanctus Dóminus, Deus Sábaoth , Hosánna in excélsis !

Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, dona eis requiem.

La messe du Requiem s’égrenait à l’ombre des murs de l’édifice. Gino contemplait les voûtes de la cathédrale, vertigineuses avec ses quarante mètres de hauteur. Il visualisait la finesse des arcs-boutants des galeries du cloître décorés d’étranges gargouilles, le bassin d’eau bénite en marbre du Xème siècle, le palais des archevêques, le musée lapidaire et la ville de Narbonne. Derrière lui, face au roi des instruments, l’immense chœur l’impressionnait toujours autant.

 

 

Le fil de ses pensées ramena Gino à un tournant de sa vie. Sa mère, souffrante avait obtenu son transfert dans le midi. Elle travaillerait désormais pour la paroisse Saint Just Saint Pasteur à Narbonne. Le jeune homme ne laissa rien voir de sa cruelle déception. Dans le camion du déménagement il avait réussi l’exploit de rapatrier les caisses de sa dangereuse cargaison en transvasant leur contenu dans des cantines, à la place des livres qu’il avait vendus pour s’en débarrasser, sauf les plus précieux pour lui. Emilie, éplorée le suivit et aménagea dans un petit appartement à Narbonne croyant que sa relation avec Gino allait se poursuivre. Pauvre sotte…

 

Quand il vit l’orgue, majestueux, monumental, il resta un moment cloué sur place.

 

 

Il fit la connaissance du couple d’organistes de la cathédrale, Michèle et Jean Duvals. Une lueur machiavélique brilla dans les yeux de Gino

 

 

Si les Duvals dégoulinaient d’ambition, Gino, lui, visait plus haut, plus loin, un autre édifice, La Cathédrale, plus grande, plus belle… somptueuse. Avant d’accéder à la notoriété, il devait se faire connaître, montrer qu’il était un génie quand il jouait. Il manœuvra si habilement que l’évêque lui permit de remplacer Michèle et Jean quelques dimanches par an quand les époux étaient en congé. Ce n’était pas suffisant. Gino fulminait, il voulait que les applaudissements résonnent pour lui seul dans la cathédrale !

 

A l’ombre du cloître, il élabora un scénario hitchcockien. Il aimait venir s’asseoir dans ce carré de verdure si calme et reposant. Sur le banc de pierre sur lequel il prenait place, il posait à côté de lui un sac à dos qu’il trimballait partout. Il en sortait une à une des éditions rares qu’il avait dénichées chez un bouquiniste. Un coup de bol ! Le chant des oiseaux était pour lui une source d’inspiration. Le tintement des quatre cloches de volée du carillon du beffroi qui sonnaient en lancé franc charmaient son oreille. Il regrettait que les trente deux autres soient en réparation.

 

 

Le livre des poisons ne quittait pas le chevet de Gino. Il n’était pas spécialement beau, mais il se dégageait de lui un charme certain. La petite lueur maléfique qui dansait dans ses yeux gris bleu attirait les femmes ainsi que sa façon de se pencher vers elles du haut de ses un mètre quatre vingt cinq, avec ostentation, comme si chacune était unique. Un petit côté mauvais garçon les faisait se pâmer. Il se servait d’elles, les manipulait pour arriver à ses fins. Gino les entendait roucouler quand il s’approchait d’un groupe qui pérorait, en les frôlant pour les exciter encore plus. Aussi, il n’eut aucun mal à séduire Michèle. Elle lui tomba dans les bras d’un claquement de doigts !

 

Quand Jean répétait, ils se voyaient dans la chambre de Gino. Elle lui répugnait avec ses naevi dans le cou, et l’aile de son nez. Pour se donner du courage, il fermait les yeux quand il la chevauchait, emplissant sa tête de notes redondantes. Il lui servait des rafraîchissements et des cocktails délicieux, suivant l’heure où ils se retrouvaient, sucrés de fruits pressés, juste ce qu’il fallait pour masquer le goût de l’alcaloïde extrait du jasmin jaune qu’il y ajoutait en petites quantités. Insensiblement, la jeune femme perdit de son allant, eut des difficultés à soulever ses bras… « Maladie neurodégénérative décréta le médecin, atrophie musculaire. »

 

 

La messe du Requiem de Mozart en ré mineur mobilisa toute l’attention de Gino. Les jeux d’anche, brillants donnaient tout leur éclat à l’orgue. Tous les instruments se mêlaient, quelle tessiture ! Il distinguait chaque timbre, hautbois, clarinette, trombone, saxo... Combiné aux jeux de fond, le son des clairons et des trompettes s’insinuait dans les cuivres. Quelle harmonie ! Pauvre Amadeus ! Au fur et à mesure qu’il composait, ses forces diminuaient. Il était mort avant d’achever la partition. La malédiction des orgues ?

 

L’évêque donnait le sacrement de la communion. Gino put dévisager ceux qui s’approchaient de la sainte table, les uns après les autres, en file indienne. Ils jetaient des coups d’œil sournois en passant près de ceux qui étaient agenouillés sur les bancs, attendant leur tour. Qu’ils étaient vieux, qu’ils étaient laids ! S’ils avaient pu savoir, le destin qui l’attendait, ils l’auraient regardé Lui, Gino, le plus grand Organiste de tous les temps ! Mais voilà, depuis des décennies, ils n’avaient pu s’empêcher de mettre leur grain de sel dans la sélection des organistes.

 

Antoine de Carpisto, Norbert de la Vinette, Pierre Sangerman, Hubert d’Yselin… et tous les autres, leurs épouses que Gino avait ignorées, dédaignées, ah, elles l’avaient en travers de la gorge, s’étaient ligués contre lui. La haute société lui avait mis le bec dans l’eau, s’était immiscée dans son ascension, l’avait empêché d’atteindre le sommet de sa carrière en faisant des allusions et des commérages auprès de leurs congénères dans d’autres évêchés. Les élus aussi, de mauvaise foi, poussés par les aristocrates avaient mis leur veto sur Gino ! Ils allaient voir de quel bois il se chauffait !

 

 

Le temps passait. Gino, qui approchait de la quarantaine, jouait plus souvent, quelquefois avec Jean dont la femme était partie se faire soigner dans des hôpitaux spécialisés. Quand il était seul au clavier, il programmait des séquences. Avec le combinateur, il préparait des registrations à l’avance selon des critères qui relevaient du grand art et d’un goût raffiné dans l’improvisation. La pédale du crescendo lui permettait de passer d’un son doux et pur à un son puissant qui faisait vibrer son cœur et son âme.

 

Ses compositeurs préférés auraient aimé entendre ses arrangements, Purcell, Messiaen, Pachelbel, Saint-Saëns et surtout César Frank, le plus grand organiste de tous les temps, un compositeur romantique prodigieux qui jouait à l’église Sainte-Clotilde … Gino le vénérait et se comparait souvent à lui. Ils seraient tous sidérés, ces culs bénis à particule, quand ils entendraient « son » Te Deum dont il écrivait les notes le soir, tard dans la nuit quand la ville dormait.

 

 

Au décès de sa mère, il dut prendre un autre boulot pour vivre décemment. Le bouquiniste qui l’appréciait, l’engagea l’après-midi, ce qui faisait l’affaire de Gino. Il déchanta quand l’évêché embaucha un autre organiste, Alain Peraut. Tout était à refaire. « Je dois être maudit » se dit Gino qui ne perdit pas de temps en réflexion mais décida d’agir sur le champ. Il s’en prit à Jean Duvals, affaibli par l’état de sa femme Michèle. Il fit semblant de le prendre en pitié et l’invita de temps en temps chez lui. Ça l’agaçait souverainement, mais c’était un mal nécessaire. La solopamine, extraite du datura, qu’il lui faisait avaler par petites gorgées délayées largement dans de la vodka commença à agir. Gino guettait les symptômes à chaque visite. Des trous de mémoire commencèrent d’empêcher Alain de jouer correctement de l’orgue si bien qu’il dut donner sa démission. Quelques années après, Gino lut dans le journal qu’avec sa femme, ils avaient eu un accident de voiture mortel. Bon débarras !

 

Gino se perfectionnait et son jeu était parfait. Pourtant l’évêché prit Sylvain Etan, recommandé par l’organiste de la basilique du Sacré Cœur de Montmartre qui avait des accointances avec la haute société ! Les crétins ! Il n’y croyait pas, le piston ! Soit, il était bon mais lui, Gino, était bien meilleur ! Et il leur revenait moins cher. Bon sang ! La colère de l’organiste enflait. Ils verraient…

 

Le nez dans ses bouquins, Gino porta son dévolu sur le muguet, poison méconnu. Il ne voulait pas que les symptômes soient identiques à ceux des autres organistes. Il concocta le mélange de saponisides et de flavonoïdes. Comment le faire prendre à l’un ou à l’autre ? Le destin désigna Sylvain qui prenait son déjeuner à la terrasse d’un café proche de la cathédrale. Facile de verser une goutte dans la tasse quand il regarderait ailleurs. Les effets étaient longs à se faire ressentir et Gino perdait patience. Augmenter la dose aurait été dangereux pour lui. Un matin, il eut l’agréable surprise d’entendre de la bouche de Sylvain, qu’il avait vu un docteur, la veille et lui avait trouvé une anomalie au cœur ! Il faisait de l’arythmie ! C’était gagné ! Sylvain s’en alla dans une petite paroisse, loin de la grande ville et mourut en jouant de l’harmonium, un matin de printemps.

 

Les années avaient défilé sans qu’il s’en aperçoive. Gino qui s’approchait de la soixantaine désespérait d’atteindre les sommets. Le temps pressait. Ses doigts dont il prenait grand soin en les massant tous les jours avec des huiles essentielles se déformaient légèrement. Il ne pouvait pas non plus les tuer tous quand même ! Il y avait bien trop d’organistes en France ! C’était injuste. Il en aurait chialé.

 

C’est alors qu’un beau jour, il vit arriver Mathieu Queirol ! Un comble. Les paroissiens trouvaient que Gino était le meilleur organiste qu’ils n’aient jamais entendu jouer mais l’évêque n’en tenait aucun compte. Il avait du voir au fil du temps la noirceur de l’âme de Gino qui jouait comme un dieu mais sans cœur. Vert de rage, il s’en prit à Alain. Au cours d’une conversation celui-ci lui avait avoué qu’il était allergique au paracétamol. Quelle aubaine. Gino l’invita plusieurs fois à dîner et lui donnait des restes s’il avait aimé les petits plats qu’il concoctait.

 

Il acheta un médicament contenant cette molécule et vendu sans ordonnance dans une pharmacie éloignée de son secteur. Il fit fondre un cachet et le mélangea à une part de ratatouille, une seule pour qu’il n’en reste pas, plus épicée qu’à l’ordinaire pour cacher l’amertume, plat qu’il réussissait assez bien. Alain qui venait du Nord accepta de goûter cette spécialité du midi qu’il ne connaissait pas. Le récipient, enveloppé dans un torchon avait été nettoyé. Pas d’empreintes ! Avant d’aller se coucher, Alain fit la vaisselle. Le lendemain, l’organiste n’était pas au rendez-vous de la messe de huit heures. Dans le courant de la journée l’évêque annonça à Gino qu’il avait fait un choc anaphylactique. Du rapide ! Et un de moins…

 

Comme il n’y avait aucun organiste disponible c’est Gino qui seconda Mathieu. Pendant combien de temps ? se demandait-il. Et quelle finalité pour lui qui ne serait pas reconnu ? Il voulait être numéro un. Il le méritait. Il n’avait plus le temps d’attendre, étant donné son âge. Il élabora un plan qu’il peaufina pour ne rien laisser au hasard. Il lui fallut deux ans pour le mettre parfaitement au point.

Faisant fi du protocole, Gino avait programmé la Toccata et fugue en ré mineur BWV 565 de Bach pour un final qu’il voulait fracassant. Les premières notes, un pincé, firent trembler les vitraux. Mathieu Queirol à l’orgue, prolongeait les vibrations des notes, ses doigts parcourant les quatre claviers. Les sons rebondissaient dans les hauts murs de la cathédrale avec les jeux d’anche. Une merveille ! « Le diable est là » se dit Gino. Il ne comprenait pas que l’orgue, objet d’amour soit tombé dans l’oubli il y a plusieurs siècles pour devenir un instrument de haine. « Il achète les âmes des musiciens et entraîne les organistes à leur perte » clamait l’épiscopat qui appelait les orgues, les Cornemuses du diable. Jalousie, Foutaises.

 

Et pourtant…L’arbre généalogique des Pilati qu’il avait remonté jusqu’au XIIIème siècle l’attestait. Un des ancêtres de Gino, un certain Felipe Pilati avait été excommunié en 1236 parce qu’il était organiste. Le camerlingue en place, Giovanni de Fertenicci qui abominait le son de l’instrument complota contre lui auprès du pape. Au Moyen-âge, jouer de l’orgue relevait du satanisme.

 

Gino venait de voir défiler toute sa vie devant ses yeux ! Qu’est-ce que cela voulait dire ?

 

Le compte à rebours venait de commencer.

Un petit rire le secoua intérieurement. Patient, il attendait la suite.

Soudain, les têtes se tournèrent. Tous les yeux étaient braqués sur l’organiste, Mathieu Queirol.

Le moment tant attendu était arrivé, enfin… Pourquoi avait-il si peur ?

 

Tout bascula quand Gino voulut prendre ce qu’il avait mis dans une de ses poches. Quelque chose d’indispensable. Enfer et damnation ! … Il voulait crier mais aucun son ne sortait de sa bouche. Ses lèvres étaient muettes, ses yeux exorbités comme ceux de Pepino…pire encore s’il avait pu les voir. La malédiction des orgues. Encore et toujours ! Son père l’avait pourtant prévenu. Gino croyait y échapper.

 

Malgré ses efforts, impossible d’accéder au revers de sa veste. Son regard s’embua, il voyait comme à travers un brouillard. Des convulsions le secouèrent tout entier, ses genoux choquant le bois au même rythme qu’un métronome, tac, tac, tac, tac. Une panique incontrôlable s’empara de lui. Il haletait. Ses entrailles étaient en feu comme si on y avait glissé des charbons ardents. Une sensation abominable. Dans un dernier sursaut il tenta de hisser son bras encore une fois jusqu’à la fiole salvatrice. En vain ! Le dos de sa main raclait la surface. La peau arrachée était en lambeaux. La douleur des éraillures était insupportable, le pire étant de ne pouvoir hurler cette souffrance.

 

L’affolement était à son comble. Nooon…Gino suffoquait. Il sentit comme une mousse chaude sortir des commissures de ses lèvres, couler lentement sur son menton. Tout devint sombre. L’obscurité l’empêchait de vérifier si la fin de la cérémonie, l’apothéose qu’il avait préparée de longue date, se déroulait comme il l’avait prévue. Son ouïe si fine, il avait l’oreille parfaite, ne percevait qu’un bruit infime, comme un faible craquement… Oui…Ouiii… C’est ça… Puis plus rien… Le silence. Il lui sembla flotter…

 

Mathieu actionna avec la bombarde du pédalier, trente deux pieds, le 1er ré de la Toccata. Le pied à fond pour que le tutti de l’orgue retentisse très fort, grave, puissant… Les yeux levés sur la statue de l’archange Saint Michel l’organiste, surpris, entendit un bruit sinistre comme si ses pieds écrasaient du verre…

 

Un souffle, comme un coup de vent fit vaciller la lueur des bougies et des cierges. Alors que les flammes s’éteignaient, des volutes se dispersaient se mêlant aux effluves de l’encens.

Les regards s’affolèrent devant les panaches de fumée, les fumerolles de l’enfer aurait dit Gino, sauf qu’elles ne sentaient pas le soufre. Tous regardèrent cherchant une explication aux craquements qu’ils avaient cru percevoir et à ce courant d’air qui avait éteint les flammes des chandelles.

 

Alertées par un agent des pompes funèbres, attendant la fin de l’office, en faction devant les portes de la cathédrale, les forces de l’ordre arrivèrent sur place. Ne sachant comment appréhender un problème dépassant leur capacité, les victimes tombaient sur les pavés de la cathédrale comme des mouches, le capitaine de police appela le GIGN en renfort. Revêtus de combinaisons spéciales, ils ont défoncé la porte en bois de palissandre à la petite lucarne rendue opaque par la buée des soupirs angoissés de l’organiste, ce qui leur avait paru invraisemblable, sinon ils n’auraient pas touché au cercueil. Il était placé au milieu du chœur, surélevé sur des tréteaux pour que l’organiste puisse voir tous ceux qui assistaient à son enterrement.

Gino était trempé de sueur, de l’écume soulignait les contours de sa bouche, des vomissures maculaient son beau costume. Il avait essayé désespérément de remonter ses bras, en vain. Sa main droite, écorchée sur les jointures par les aspérités du bois, poisseuses de son sang, n’avait pu atteindre la poche où se trouvait un petit flacon. L’endroit était trop étroit. Un détail auquel il n’avait pas pensé, essayer le cercueil !  Erreur fatale. A mourir de rire. Finalement satan était absent au moment le plus crucial de son plan démoniaque. Un chef d’œuvre inachevé, comme la cathédrale… Ahuris les policiers découvrirent une poignée à l’intérieur. Sur le montant était incorporé un boitier muni d’un code digital.

 

Gino avait orchestré magistralement ses propres obsèques, dessiné le cercueil. Sur son testament il avait inscrit ses dernières volontés pour le déroulement de la messe funèbre. Respecté malgré tout, l’église avait suivi à la lettre l’ordre de cet étrange Requiem.

Sous le corps de l’organiste, une jolie petite somme d’argent et un passeport tapissaient les planches percées de trous, il fallait bien qu’il respire. Sur la dépouille, un masque à gaz.

 

L’analyse du contenu de la fiole que Gino avait précautionneusement mis dans sa poche, révéla qu’il s’agissait de l’unique antidote à l’empoisonnement par les plantes de la famille des Ranunculaceae, l’anthorine.

 

L’autopsie démontra qu’il avait ingurgité juste la dose d’aconit nécessaire pour ralentir son rythme cardiaque sans entraîner la mort. Il était resté conscient tandis qu’il agonisait, jusqu’à respirer les odeurs en mouvement des bougies et de l’encens. Le docteur qui avait délivré un certificat de décès en toute bonne foi subit un interrogatoire. Gino l’avait choisi comme médecin traitant parce qu’il était vieux. Il le soupçonnait, bien qu’il s’en défende d’être un peu sourd. Mêmes infimes il n’avait pas entendu les battements de son cœur et l’avait déclaré mort sans sourciller. C’est le sacristain, un peu simplet qui avait découvert le corps inanimé de Gino.

 

Soixante deux personnes moururent ce jour là dans d’atroces souffrances. Vingt minutes à convulser sur les pavés froids de la cathédrale, avant de tomber dans le coma et d’expirer. Curieuse coïncidence, c’était le jour anniversaire de Gino qui avait prévu de le fêter en Italie non loin du palais de ses ancêtres le soir même. Avec ses maigres économies, il avait acheté un billet d’avion, départ de Montpellier. Le car qui reliait Narbonne à l’aéroport serait pile à l’heure. Il s’était trouvé une lointaine descendance avec la famille Boreja du côté de son père, et de là à en conclure qu’il était un Borja, il n’y avait qu’un pas ! Le fou !

 

D’autres restèrent paralysés à vie. Ceux qui s’en sortirent sans trop de mal se trouvaient près des grandes portes de la cathédrale. Les secours leur ont fait ingurgiter à temps de l’atropine, l’antidote à ce gaz innervant.

 

Sous le pédalier de l’orgue, un boîtier d’environ 60 cm sur 8 était rempli de centaines d’ampoules presque toutes écrasées. Une seule était intacte. Les vapeurs du gaz neurotoxique s’étaient propagées dans la nef par la tribune, sous l’orgue.

 

Le doute, amplifié par les ragots des connaissances de Gino qui leur parlèrent de morts suspectes, s’insinua dans l’esprit des policiers qui s’interrogèrent sur les décès de son entourage tout au long de sa carrière. Ils compulsèrent les dossiers établis par leurs collègues à présent à la retraite. Aucun indice n’était venu étayer leurs soupçons, ils avaient fermé les dossiers les classant sans suite.

 

L’exhumation des cadavres laissa les légistes perplexes. Il ne restait plus grand-chose à analyser et plus la moindre trace d’un quelconque poison! L’enquête risquait de piétiner et de traîner en longueur. Le mystère était entier. Comment auraient-ils pu prouver quoique ce soit par ailleurs, tant d’années après, sur des on dit de grenouilles de bénitier et au vu des certificats de décès déclarant des morts naturelles, accidentelles plus un suicide !

 

L’inhumation de l’organiste se fit plus tard, après l’autopsie, sans grandes pompes, dans un autre cercueil, en pin, moins sophistiqué, cela va s’en dire et au couvercle sans petite lucarne. Les orgues qu’il aimait tant s’étaient tues à jamais.

 

Le fossoyeur que Gino avait soudoyé, moyennant finances, ne recouvrit pas le cercueil de terre. Il suivit les instructions et attendit plusieurs jours… Gino avait aussi graissé la patte au gardien du cimetière et aux croque-morts de l’agence funéraire, ceux-là même qui avaient disposé le cercueil comme il le souhaitait, le rehaussant pour qu’il voit toute l’assemblée venue lui rendre un dernier hommage, plutôt pour se faire voir aurait ricanné Gino.

 

Mais l’organiste ne put n’y ouvrir le couvercle, ni prendre la clé des champs pour s’enfuir en Lombardie. Il était mort et bien mort ! Lui qui voulait être l’Organiste du Duomo di Milan, s’était procuré de faux papiers. Il avait rêvé de jouer dans cette immense cathédrale gothique où l’orgue est inséré entre deux piliers comme dans un écrin, sous le nom de Cesare Migliore. Et pourquoi pas ! Il y était presque arrivé ! Imbecillo !

 

Requiem æternam dona eis. Christe eleison. Anita psalmodiait au pied de la sépulture de son frère pour que Dieu lui donne le repos éternel. Gino lui avait demandé de quitter l’orchestre avant la fin de l’office. Elle n’avait jamais soupçonné le côté obscur ni l’ambition qui dévorait l’âme de son frère. C’est elle qui recouvrit le cercueil. Le bruit de la terre durcie sur les planches était épouvantable. Des sanglots secouaient les frêles épaules de la cadette de Gino. Elle l’aimait. Il s’était occupé d’elle quand elle était adolescente et l’avait aidée pendant les périodes où elle n’avait pas de travail, par devoir, et puis, dans l’esprit de Gino, elle pourrait lui servir, plus tard qui sait ? Il la trouvait insignifiante, insecte inutile, un boulet !

 

Son mari, Philippe Michent était décédé à l’âge de trente cinq ans. Le foie ! Si on l’avait incisé, mais pour quelle raison l’aurait-on autopsié, les légistes auraient trouvé des traces d’amanitine, extrait de l’amanite tue mouche. Il n’était pas intéressant, sans culture, sauf qu’il jouait parfaitement de la clarinette. Gino ne l’appréciait guère. Il aurait dû jouer du pipo, pensait-il chaque fois qu’il le croisait. Il le soupçonnait même de frapper sa sœur. Plusieurs fois, il avait remarqué des marques bleues sur les bras d’Anita, qu’elle s’empressait de cacher sous un gilet à manches longues. Un faible !

 

Elle découvrit en rangeant sa chambre que la police avait mise sens dessus dessous, la partition inachevée du Te Deum qu’il avait composé. Les bouquins avaient disparu, sûrement saisis par les forces de l’ordre, la cantine remplie de poisons et de gaz aussi, mais ces détails, Anita ne les connaissait pas. Elle ne se posa même pas la question de savoir pourquoi Gino ne lui avait pas dit d’amener Frédérica avec elle.

 

A la dernière pelletée, le ciel qui charriait d’énormes nuages noirs se déversa sur le cimetière. Des coups de tonnerre retentirent, troublant le silence de cet endroit d’ordinaire paisible, des éclairs déchirèrent la voûte céleste, la foudre partagea en deux le cyprès près du monticule de terre, dans un bruit menaçant…

 

Saisie, Anita s’enfuit en courant, hurlant à pleins poumons, terrifiée, poursuivie par une cacophonie de notes discordantes qui semblaient sortir tout droit de la tombe de Gino, comme un ricanement démoniaque. Elle cherchait l’air désespérément, la bouche béante. Sa main comprimait sa poitrine douloureuse. Un rideau de pluie lui masqua la vue. Ses jambes ne la portaient plus. Elle trébucha et s’effondra dans la boue griffant le sol dans un spasme qui agita son corps de soubresauts… Dans un dernier murmure, elle comprit, mais ne put achever sa phrase « La maléd… »

 

Le fossoyeur découvrit Anita le lendemain, raide et froide, le visage grimaçant. Il leur fallut aussi trouver un autre cercueil pour Gino. Les éléments avaient crevé celui dans lequel il était allongé. Il baignait dans la fange. Ils changèrent son costume lacéré comme par une bête immonde. Dans la doublure déchirée, un lecteur CD ultra plat diffusait en boucle « son » Te Deum. L’œuvre était finalement achevée. Le quête de toute une vie pour épater le clergé de La Cathédrale de Milan et propager sa renommée jusqu’au Vatican à Rome ! Il avait presque réussi à un détail près. Si le couvercle du cercueil avait été bombé, au lieu d’être plat … C’était pourtant du sur mesure. Après tout, n’était-il pas un organiste hors du commun ! Le plus grand ! Il migliore !

 

 

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Tous droits réservés

Roselyne Cros

 

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Commentaires (3)

1. BethanyCda (site web) 10/10/2017

http://www.bookcrossing.com/mybookshelf/canadadrugs4/

2. Cros Roselyne 12/03/2014

Merci Tippi ! ça fait plaisir d'être accueillie !

3. Tippi 11/03/2014

Hé ! Belle arrivée ! Bienvenue chez Falbalapat, Roselyne ! Bravo !

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