Roselyne Cros - La faille implacable

La faille implacable

 

 

 

Je médite sur les Paroles des Secrets d'Hermès, qui furent écrits sur la table d'Emeraude, trouvée entre ses mains, dans l'antre sombre où fut découvert son corps inhumé.

« Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Et ce qui est en haut est comme ce qui en bas, pour réaliser les miracles d'une seule chose.

Et de même toutes choses procèdent d'une seule, par la médiation d'une seule. Ainsi toutes choses naquirent de cette chose unique, par adaptation…

Ainsi fut créé le monde… »

Guillaume Néry, champion du monde d’apnée vit cette affirmation sans en avoir conscience. Lorsqu’il se trouve à une certaine profondeur, il a la sensation de voler en plein ciel, alors qu’il est cerné par les eaux…

Allongée sur la désagrégation des roches, je médite sur l’affirmation d’Hermès tout en contemplant ce ciel qui doucement perd de sa consistance pour devenir une espèce de magma ocre roux. Le sable est chaud et doux encore. Le va et vient des eaux me berce. Une petite brise flatte mon visage, fait virevolter une mèche de mes cheveux, soulève les petites granules.

Les yeux picotent, je bats de cils. Les yeux à peine entrouverts, je réalise avec peine ce que je vois. Toujours sur le dos, je vois le ciel, encore… mais à l’envers. Comment est-ce possible ? Je défie la gravité, je devrais tomber  vers la voute céleste… Non, je suis couchée sur le sable. C’est pourtant la même chose, seule la sensation est différente. Comment savoir si je suis sur le sable ou sur le sable… ? Drôle de question. Quel dilemme !

Un silence oppressant recouvre la plage. Bizarre, l’océan est plat, sans miroitement. Ce calme est insupportable, j’ai l’impression d’être sourde.

Un aboiement me sort de la torpeur qui m’avait envahie. Je suis en nage. Je pique une tête dans l’eau fraîche. Je m’ébroue et me sèche longuement. La serviette reprend sa place sur le sable. Le soleil entame sa descente. Je m’étends, face à l’immensité de l’océan, le dos au soleil cette fois ci. Ma tête repose sur mon bras droit replié, le gauche légèrement remonté vers mon visage. J’écarte les doigts par jeu… les rayons du soleil clignotent. Je suis bien.

Mes pensées retournent à Hermès, le Trois Fois Grand, possesseur des trois parties de la philosophie du monde entier. Il faut être initié pour pénétrer les subtilités que contient la Table d’Emeraude ! Certains les ont décryptées grâce aux enseignements.

Dans une semi conscience, je me retourne. Le ciel est une immense plage de sable bouillonnant. Il n’en tombe pas un grain. Sous mon dos, tout s’effrite. Mes mains n’accrochent rien ! Je m’enfonce inéluctablement. Je suis sous le ciel, enfin ce que je crois être le ciel mais qui est sable. Ce n’est même pas certain car je ne sens rien sur mon corps, il est entouré de vide. Mes bras se prennent pour des ailes, battent dans rien. Je vole ?

C’est drôle, je ne suis pas affolée, enfin je crois. Je n’entends plus mon cœur battre. Je baisse la tête, je n’ai plus de corps. J’ai entendu parler du corps astral, ce doit être ça. Je suis morte en fait… Hein ?

Je vois l’océan à perte de vue. C’est grandiose. Des îlots se forment au fur et à mesure que je le survole. Des crêtes acérées qui ressemblent à des crocs semblent vouloir mordre… mais quoi. ? Mes yeux s’écarquillent. Une faille géante est en train de se former entre les petites îles. Je me sens aspirée en même temps que le ciel de sable. La faille avale tout avec avidité. C’en est monstrueux.

Il fait nuit, la fraîcheur m’a tirée de la somnolence. Je baille à m’en décrocher la mâchoire. Etonnée, je me tâte les jambes, le torse, le visage… Je suis bien vivante finalement. C’est bon quand même de sentir le bon air caresser la peau, même s’il n’est pas très chaud.

Je ramasse ma serviette, entoure mes épaules avec et marche lentement sur le bord de la plage. La lune plonge dans les eaux noires de l’océan. Son reflet se décompose dans les vaguelettes. C’est beau. Je m’attarde. M’en fous, personne ne m’attend.

Toute à ma contemplation je prends soudain conscience que je suis seule. C’est surprenant, on est en juin, il fait beau et bon… Quelle heure peut-il bien être ? Et puis quelle importance le temps ! Nous passons, tous autant que nous sommes, lui, il est toujours là, immuable depuis la nuit des temps. C’est dingue de toujours vouloir connaître l’heure, pour quoi faire ! Il y a le soleil pour l’indiquer, l’estomac quand il manifeste qu’il a un creux… Il y a des choses plus importantes dans la vie à penser !

Qu’il est doux le son des vaguelettes qui viennent lécher mes pieds. C’est inspirant. Je laisse des empreintes qui disparaissent dès le retour des vagues sur le bord de la plage. Les bulles d’écume frissonnent sur mes orteils avant de s’effacer. Une douce rêverie m’emporte si loin que je ne sais plus depuis combien de temps je marche.

Je m’arrête brusquement. Je suis arrivée au bout de la plage. Il n’y a plus rien. J’observe un grand vide devant moi. J’ai peur de me retourner. Au loin, j’entends la faille qui continue d’engloutir le sable. Elle grandit, grossit, boulimique tellement elle se goinfre. Je panique. Elle m’avale soudainement et m’entraîne dans les entrailles de la terre, à travers l’océan. Une descente dans les abysses sans fin à une vitesse vertigineuse… Le soleil ? Où suis-je ? Ailleurs, sous la terre, non  de l’autre côté de la terre ? Je l’ai traversée ! Mais… le magma ? Je ne suis donc pas en enfer ? Serait-ce le paradis ? Je suis déçue, c’est pareil que sur la terre, une meilleure luminosité peut-être ?

J’ouvre un œil, puis les deux. Autour de moi, on s’agite. Des maîtres nageurs sauveteurs s’affairent. J’ai du mal à prendre pied dans la réalité.

 

Le soleil m’éblouit. J’ai mal partout. J’entends des mots dans les conversations de curieux qui se sont agglutinés comme des mouches, et un particulièrement qui revient sans cesse : insolation !

 

 

 

 

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Tous droits réservés

Roselyne Cros

 

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Commentaires (2)

1. AlysonLbk (site web) 11/10/2017

https://medium.com/@DollyPa99774028/buy-ambien-online-dfb157026189

2. Joëlle Pétillot (site web) 27/06/2014

J'ai tout aimé, et la chute... Et les mots du Trismégiste en prime. Merci pour ce joli moment.

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