Roselyne Cros - Le souffle de l’autan noir

Le souffle de l’autan noir

 

 

 

— Arrête !
— Quoi ?
— Tu me chatouilles la figure, ça m’énerve !
— Et avec quoi je le ferai ? Regarde je te tourne le dos.
Camille jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule et constata que son mari était bien face au mur. Elle voyait son dos nu luisant dans la faible lueur qui se découpait de la fenêtre ouverte et rampait sur le lit au rythme de la lune pleine qui faisait son tour de piste.
— Ce doit être une toile d’araignée ou une plume d’oiseau que ton chat ramène comme un trophée chaque fois qu’il va faire un tour dans le jardin.
Dédaigneux, Pistou, lové au pied du lit, regardait le carré de ciel qui commençait à s’obscurcir.
Il se mit à grogner.
Les yeux grands ouverts, Camille n’arrivait pas à trouver le sommeil. Sa main balayait brusquement l’air dans un geste de va-et-vient. Quelque chose effleurait son visage. Ce n’était pas un chatouillis, plutôt un souffle. Chaud. A la lueur de la lampe de chevet qu’elle venait d’allumer, elle inspecta la chambre à la recherche de quelque chose qui pendouillerait quelque part. Rien.
— C’est fini ? J’ai sommeil ! rouspéta Paul.
— C’est bon, j’éteins.

Le vent d’autan soufflait depuis quelques jours. Les habitants du village subissaient ses assauts irréguliers tapant sur les nerfs. La forte charge d’électricité que charriait l’air irritait. Au bout de trois jours, c’était devenu insupportable. L’autan noir s’était imbibé d’humidité.

Ce soir-là, c’était pire que tout. On aurait cru que le vent hurlait. Il s’arrêtait quelques secondes avant d’accélérer et de reprendre en intensité. On ne l’appelle pas le vent des fous pour rien. Camille avait les nerfs à vif. Les tourbillons s’infiltraient dans les moindres interstices des murs, les poutres, sous le toit, grinçaient lugubrement et un bruit qu’elle n’arrivait pas à identifier lui prenait la tête.

« Impossible de dormir, je suis moite de partout, les draps sont chauds et mouillés, c’est intenable ! » Elle se leva d’un bond, prit une douche froide et descendit au salon après avoir sorti une bouteille d’eau du frigo. Dans un grand verre elle mit une poignée de glaçons. Elle était en nage !

Rien d’intéressant à la télé pour la regarder et ce soir ça l’agaçait. Elle zappa puis appuya sur le bouton arrêt de la télécommande sèchement. Un bouquin ? Au bout de cinq minutes elle n’arrivait plus à se concentrer, les lignes dansaient devant ses yeux. Son esprit s’échappait pour déterminer ce bruit qui se mêlait au raffut des rafales du vent.
Camille s’approcha de la porte fenêtre et l’ouvrit en grand. L’air était presque brûlant. « Qu’est-ce que je pourrai bien faire ? Je ne vais pas passer la nuit à tourner en rond ! Tiens les albums photos, pourquoi pas. »
Des tiroirs du bahut, ouverts les uns après les autres, Camille en sortit au moins une dizaine. Les souvenirs affluaient et lui firent oublier un moment les éléments déchaînés au dehors.

Un craquement plus fort que les autres la sortit de son immersion dans le passé. Elle leva les yeux et vit Paul qui descendait l’escalier.
— Tu n’arrives pas à dormir toi non plus ? Il est pénible ce vent ! Viens te rafraîchir.

Ils se retrouvèrent tous deux avachis sur le canapé, un verre embué dans les mains, les albums sur les genoux. Les photos étaient commentées par des exclamations de joie quand ressurgissait un moment heureux de leur jeunesse, des anniversaires, des Noëls avec les enfants ou de tristesse lorsqu’ils s’arrêtaient sur le visage d’un membre de la famille décédé.
— Tu as entendu ? demanda Camille
— Oui, bizarre, commenta Paul. On dirait le bruit d’une soupape de sécurité.
— Tu as raison ! Ou une cocotte minute quand la valve de dépressurisation se met en route, je me demande d’où ça peut provenir ?
— C’est ça, sans être ça, reconnut Paul. Le son n’est pas continu, ça ressemble à du morse...

La porte fenêtre claqua sous l’effet d’une bourrasque plus forte que les autres, ce qui les fit sursauter. Paul mit le loquet en place et monta fermer la fenêtre de la chambre. Il remarqua les nuages qui rendaient la nuit encore plus noire. Ils formaient de gros paquets prêts à éclater. Des zébrures jaunes les éclairaient de l’intérieur. Au moment de redescendre, Pistou passa entre ses jambes comme une flèche. Paul se rattrapa à la rampe pour ne pas tomber. Con de chat !

— Ça se gâte sérieusement constata Paul, je ne sais pas ce qui se prépare, mais ça va faire mal.
— Si seulement il pouvait pleuvoir, on se sentirait mieux...

Comme pour répondre à leur souhait, un coup de tonnerre roula dans le ciel, au loin, suivi bientôt d’autres plus forts et plus rapprochés. De grandes lignes en zigzag déchiraient le ciel, fulgurantes.

Les lampes se mirent à clignoter par intermittence avant de s’éteindre. Camille et Paul s’approchèrent de la porte-fenêtre pour voir ce spectacle fascinant et terrifiant à la fois. C’était grandiose. A la lueur d’un éclair, un nuage un peu moins sombre que les autres se déformait sous les pressions du vent. Il retenait le regard de Camille qui le voyait petit à petit prendre la forme d’un visage. L’ovale de la tête, la forme imprécise des sourcils, la bouche esquissée et ce long nez à l’arête légèrement déviée fouillaient dans sa mémoire.
— Mon Dieu, murmura-t-elle, allume les bougies Paul.
Camille ouvrit un vieil album et fit tourner les pages fébrilement.
— Regarde !
Le doigt sur une photo jaunie, elle montrait à Paul un homme de haute stature. Elle prit son mari par la main et l’amena devant la porte-fenêtre la main dirigée vers le fameux nuage.
— La ressemblance est stupéfiante ! Tu ne trouves pas ?
— Oui, tu as raison, c’est flippant !

Figés, Camille et Paul restèrent plantés le nez en l’air tandis que les éclairs dessinaient sur leurs faciès les sentiments d’incrédulité et de stupéfaction qui les habitaient. Puis, le nuage s’effilocha et se fondit dans la masse des autres.
Choqués, ils reprirent leur place sur le canapé. Sous la flamme vacillante de la bougie, le visage de l’arrière arrière-grand-père de Camille semblait animé. A nouveau, ce bruit de vapeur sous pression se fit plus insistant avec, en fond, le son plus faible d’un sifflet.
— Il s’appelait Pierre.

Camille raconta qu’en 1916, pendant la grande guerre, son arrière arrière-grand-père était venu voir ses parents, ses frères et sœurs et sa femme qui attendait un enfant. Sa permission se terminait et il devait rejoindre sa compagnie au plus tard le six mai.
— Tu sais qu’à l’époque les moyens de transport étaient plus lents que de nos jours, je ne t’apprends rien.
Il devait prendre le train en gare de Revel et ensuite changer à Toulouse. La famille habitait à quinze kilomètres de la ville et Pierre s’y est rendu à pied, son paquetage sur le dos, par des chemins de traverse. On ne l’a jamais revu. Louise, son épouse, a accouché trois mois après sa disparition et a donné le prénom de Pierre au petit garçon qui est né, mon arrière-grand-père en fait. Longtemps elle a guetté le facteur espérant recevoir une lettre. Ma grand-mère me parlait souvent de lui. Elle n’oublierait jamais la date de son départ, le quatre mai !
Ce jour-là, le fameux train que Pierre devait prendre et dans lequel il n’était pas monté, ma famille a vérifié auprès du contrôleur, a déraillé sur le trajet. Ce qui est impressionnant c’est que, comme aujourd’hui, le vent d’autan soufflait comme jamais. Dans un de ses assauts, il a soulevé les quatre dernières voitures du convoi qui ont basculé et dévalé le talus du chemin de fer entraînant dans leur chute deux autres voitures. La locomotive est restée sur les rails.
Il n’y a eu qu’un mort, c’est un miracle !
La gendarmerie et une compagnie de soldats ont remonté les wagons et examiné pendant plusieurs semaines, les débris des banquettes en bois et de ferraille qui s’étaient désintégrées sous le choc. Les villageois des environs ont prêté main forte aux militaires pour fouiller le ravin.
Camille et Paul regardaient le visage du disparu comme s’ils le disséquaient, il leur semblait que son regard posait une question « Pourquoi ne m’a-t-on pas retrouvé depuis tout ce temps ? »

Une poussée de vent plus forte encore que les autres les ramena à la réalité. La porte-fenêtre du salon subissait les assauts du vent, les fenêtres se boursouflaient, les charnières semblaient vouloir sortir de leurs gonds, si bien que Paul cala une chaise sous la poignée. C’est à ce moment précis que la foudre tomba. Les éclairs se succédaient à toute allure et le ciel semblait être une piste de bowling où des boules roulaient les unes après les autres. Camille avait la tête qui explosait. Une main sur son épaule la fit bondir. C’était Paul qui lui demanda d’écouter attentivement. Au milieu du tumulte, le son étrange se faisait entendre à nouveau, de plus en plus fort :
Tchou, tchou, tchou
— Paul ?
— Oui...
— Mais c’est le bruit d’une locomotive.
— Tu as raison, une locomotive à vapeur !
— Chut, écoute.
Le timbre d’un sifflet se rapprochait en même temps que le bruit de la vapeur accélérait le rythme.
— Tu entends ?
— Quoi ?
— Les tours de roues qui prennent de la vitesse.
— C’est le fameux train de 1916, il va dérailler, il arrive sur nous de plein fouet !

Camille et Paul sentirent un grand souffle chaud les envelopper. L’odeur des particules de charbon s’infiltrait dans leurs narines, ils suffoquaient.
Dans la pièce envahie d’une épaisse fumée noire, ils ne voyaient rien, à force de tourner sur eux-mêmes, ils ne retrouvaient pas la porte-fenêtre pour aérer, même si l’air était chaud, comme l’haleine de l’enfer ! Malgré cette chape qui leur tombait dessus, Camille avait des frissons. La trouille sans doute.

L’atmosphère devenait insupportable, le sifflet de la locomotive lacérait la nuit, l’emportait sur le fracas du tonnerre. Le bruit de la vapeur qui s’échappait de la cheminée vrillait les oreilles, tchou, tchou, tchou, dans un déchirement continu. Se mêlait à ce vacarme le grincement des roues motrices qui gémissaient dans leur mouvement de va-et-vient de rouages corrodés.
Un ballet incessant des lueurs illuminaient le ciel. On y voyait presque comme en plein jour à travers l’opacité des émanations grisâtres.
Le vacarme cessa soudain. Le silence qui emplit le salon fit un effet de décompression dans les oreilles comme après une montée en altitude. Ce sont elles à présent qui sifflaient ! Camille et Paul, d’un geste instinctif, passèrent leurs mains sur leur visage pour enlever la noirceur qui s’y était déposée lors du passage du train. Elles étaient blanches ! Aucune particule n’y adhérait. Ils se regardèrent, consternés.
Dehors, la tempête s’était calmée. Le crépitement continu de la pluie sur la chaussée diluait la tension accumulée depuis que le vent d’autan s’était levé.
Paul ouvrit toutes les fenêtres. L’air était lourd encore. La pluie faisait remonter des bouffées de chaleur incrustée dans le bitume au fil des jours. Le vent du Nord avait pris le relai. Il pénétrait sous les vêtements trempés de sueur et apportait une sensation de fraîcheur bienvenue.
La lumière revint et le couple reprit place sur le canapé avec un grand verre d’eau glacée.
— C’est toi qui a tourné les pages de l’album ? demanda Camille une pointe d’incrédulité dans la voix.
— Non... Je n’ai pas fait attention en le posant...
Le calme qui régnait à présent dans la pièce donnait une impression d’insécurité. Camille et Paul jetaient des regards furtifs au moindre bruit, au plus petit craquement. C’est un de ces moments-là que choisit Pistou pour sauter sur les genoux de sa maîtresse. Après un cri de surprise, elle caressa sa douce fourrure rassurante puis ramassa l’album qu’il avait fait glisser sur le parquet pour prendre sa place. Comme elle souhaitait regarder les autres photos, elle poussa Pistou sur le canapé. Il se lova près d’elle en ronronnant de satisfaction.
— Qu’est-ce que...
— Quoi ?
— Regarde mon pantalon blanc, il est tout sale !
— Où tu t’es fourré encore ?
Le chat comprit que Paul s’adressait à lui. Il n’aimait pas quand il lui criait après. Il se leva et partit en se dandinant, les yeux mi-clos, l’air hautain.
— Oh !
— Quoi encore !
— Ce n’est pas de sa faute à Pistou s’il a les pattes sales ! Ce sont les photos.
Tour à tour, ils passèrent leurs doigts sur les vieilles images. Ils regardèrent ahuris la poussière sombre qui s’y était déposée.
— Ce n’est pas possible ! Les albums sont fermés...
Ils soufflèrent dessus de concert et virent plusieurs clichés de la gare de triage de Revel. Trois d’entre eux attirèrent plus particulièrement leur attention. Ils représentaient des wagonnets remplis de houille stationnés sur une voie de garage.
— C’est du résidu de charbon qu’il y a sur les photos...
— Qu’est-ce que ça veut dire ? J’ai l’impression que ton ancêtre veut nous dire quelque chose.
— On n’a jamais retrouvé son corps et son âme n’a pas trouvé le repos ?
— Peut-être, mais pourquoi son fantôme se manifeste ce soir ?
— Le temps sûrement, le même que ce fameux 4 mai 1916 où l’autan noir soufflait si fort qu’il a fait dérailler un train.
Camille et Paul restèrent pensifs, chacun réfléchissait de son côté. Paul se leva et entreprit de trouver une loupe qu’il avait rangée il ne savait plus où. Quand il revint, il tenait la loupe d’une main et deux verres ballons aux trois quarts pleins de vin rouge, dans l’autre, un fameux cépage qu’ils se procuraient dans un château près de chez eux.
— Je crois qu’on en a bien besoin, après toutes ces émotions !
— Ça va nous redonner du courage, lui répondit Camille en prenant le verre que Paul lui tendait.
— Délicieux !
— Finissons-en.
La loupe révéla au-delà des wagonnets un stock de charbon que les mauvaises herbes avaient envahi. Ce devait être un ancien dépôt pour garnir les chaudières des trains au cas où la houille n’aurait pu être transportée jusque là. C’était la guerre et l’acheminement du charbon incertain !
Camille chassa de la main cette chose qui ressemblait à un souffle.
— Encore ! soupira-t-elle.
Puis, ce fut comme une révélation, elle comprit enfin et tenta de l’expliquer à Paul.
— Tu vois, le dépôt de houille est au-delà du ravin en bas et les wagonnets en haut, sur les rails près de ceux où la locomotive passait. A mon avis, en tombant, les wagons ont emporté les wagonnets remplis de charbon, qui, par un fait de hasard, sont tombés sur le dépôt... Tous les passagers du train ont été retrouvés, pourquoi aurait-on cherché quelqu’un qui ne s’y trouvait pas !
Les prospections ont donné raison à Camille. Les os du pauvre Pierre ont été retrouvés sous le tas de charbon et ont pu être enterrés près de ceux de son épouse.

D’après l’enquête menée par les autorités, c’était bien l’arrière arrière-grand-père de Camille. Il s’apprêtait à escalader le remblai pour prendre le train en marche... quand... enfin croit-on !

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Roselyne Cros

 

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