Roselyne Cros -   Le cageot d’amour

  Le cageot d’amour

 

 

 

 Au diable légendes, mythes et contes mièvres que l’on sert à chaque saint Valentin ! De se représenter des Luperques, couteau sanglant à la main, des lanières de peau de bouc dans l’autre, nus, poursuivant des vierges folles autour du Palatin pour les frapper au passage, c’est d’un gore !  Passe encore les trois saints Valentin. Eros ou Cupidon itou, armés de leurs flèches, de petits anges sympas qui trouent les cœurs. Mais février, le sait-on, est le mois de la fertilité, Junon en est la déesse. Bref, je ne vais pas citer toutes les fables qui circulent. Le fait est que la saint Valentin est devenue une fête commerciale. Cependant, les amoureux ne manqueraient pour rien au monde l’occasion de s’offrir des cadeaux. Les cartes ont remplacé les billets doux de l’époque, et sont de plus en plus virtuelles, elles passent comme la fin des amours, le siècle de la vitesse, vite ! Le rouge est la couleur dominante du 14 février, les roses, les boîtes de chocolat, en forme de cœur, gros après ce jour, les rubans qui entourent les petits coffrets à bijou s’en parent. Et que dire de la médaille d’amour de Rosemonde Gérard, « Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain », foutaises, niaiseries, qui y croit encore !


S’ils savaient !


      -  « Je ne t’ai pas apporté des bonbons ma petite cagette ! Non ! » « Au clair de ma plume, je t’ai écrit des vers !».


      -  Pourquoi tu m’appelles cagette, c’est quoi ça !


      -  Assieds-toi, Line, je vais te confier un secret


J’aurai voulu le garder pour moi tout seul, mais devant l’insistance de ses yeux globuleux de grenouille, j’ai craqué. Ce doit être cela l’amour ?  Je lui ai raconté la véritable histoire de la saint Valentin. De génération en génération, se transmet « le secret » qu’aucun membre de ma famille n’aurait dû divulguer à quiconque … Au Moyen-âge, Giboin Salpint, serf du seigneur Montmignaun, était le dernier né de la famille. Il était si laid, que mes ancêtres ne purent lui trouver épouse, il les répulsait ! Cependant, il avait un don, sans avoir appris à lire, il comprenait le contenu des missives, tant en latin qu’en occitan. Ses mains étaient si fines qu’il ne pouvait effectuer les travaux de la ferme. Le seigneur l’envoya au monastère le plus proche où il devient scribe. Il recopiait les livres anciens et ses enluminures étaient si belles qu’elles furent remarquées par d’autres seigneurs puis par le roi lui-même. Elevé au milieu des poules et des cochons, relégué au fond de la cuisine, il ne savait pas communiquer. Sur son pupitre, il rêvait lorsqu’il avait entre les mains « les cansons » des Troubadours qui chantaient l’amour courtois. Il lui fallut du temps pour réunir assez de feuillets, les cacher en attendant l’occasion de pouvoir écrire pour son Ameline, la plus jeune des filles du seigneur. Il guettait son passage quand il avait un peu de liberté. Quand il eut terminé l’ouvrage, il relia les feuillets entre eux avec des fils de lin, le recouvrit d’une belle peau de daim chapardée à ses frères chasseurs, après l’avoir tannée et gravée et attendit l’occasion de l’offrir à sa belle. Le pauvre, il ne savait pas qu’il aurait dû demander ce que les jeunes filles aimaient. Quand elle le vit, si vilain, elle poussa un cri d’effroi. Giboin serrant son manuscrit contre son cœur désespéré, courut chez sa mère pour lui raconter. C’était la première fois qu’il se confiait. Elle l’aimait son petit dernier, quasiment comme ses frères. Elle était fière de lui, le scribe de la famille, qui l’eut cru chez des fermiers. Il lui montra le manuscrit en lui expliquant pour qui il l’avait écrit. Sa mère qui ne savait pas lire s’extasia sur les enluminures qui représentaient des légumes de toutes sortes. Sur la couverture était gravé un cageot  rempli des produits du jardin en relief. Hildegarde était émerveillée, elle n’avait jamais vu quelque chose d’aussi beau. Mais quand elle comprit que c’était le cadeau qu’il voulait offrir pour le 14 février 1210 à sa dulcinée, elle partit d’un fou rire inextinguible. « Des légumes pour une jolie fille, quel malheur ! Une vache, une oie, même une poule, mais des légumes ! »  


      -  Tu aurais du lui dessiner des fruits… lui souffla-t-elle en s’en allant à toutes jambes.


Blessé au plus profond de son âme, Giboin partit si loin qu’on ne le revit jamais. Madame Salpint conservât précieusement le beau manuscrit et le fit découvrir à toute la famille. Ils se le léguèrent au fil du temps et chaque année, ils prirent l’habitude de s’offrir des primeurs pour la saint Valentin, en souvenir de Giboin. La coutume s’étendit jusqu’aux voisins et bientôt tout le pays s’offrit des légumes, une mode qui a perduré quelques siècles avant de laisser place aux fleurs, aux billets doux et aux chocolats. Ah, bien sûr, ils n’étaient pas calibrés comme de nos jours, mais c’était à qui trouverait le plus étrange, le plus rigolo ou le plus moche. La vie était rude à cette époque moyenâgeuse, et l’occasion était propice à de bonnes parties de rire. Puis, un jour, le manuscrit disparut. On le chercha dans tous les recoins de chaque maison, rien. On soupçonnait l’oncle Charles de l’avoir vendu et des fortes présomptions pesaient sur le cousin Germain.


      -  Figures-toi ma cagette que je l’ai retrouvé aux puces, terni par la poussière, sous une pile de vieux livres. Personne n’a jamais soupçonné sa valeur, heureusement pour moi, il est à nouveau dans la famille. Inspiré par les écrits de Giboin, je t’ai composé una canson. Tu n’es pas sans savoir que les légumes moches reviennent ! C’est la mode ! Et c’est la crise, alors on économise !

 



Ma cagette d’amour
Entre les planches du cageot
Ma légumineuse adorée
J’ai étalé des légumes informes
Des mochetés, des agrumes déformés
Du céleri rave râpé, des tubercules torsadés
Des carottes bancales à trois pieds
Ils te ressemblent, fane couverte de poils
Ma coloquinte bedonnante
Mon asparagus divin
Bonne saint Valentin !

 



      -  Ça te plait ma cagette, il manque le refrain et d’autres couplets.


      -  Cagette !  Cageot toi-même !


Et comme le pauvre Giboin, elle ne revint jamais… Roooh Valentin !




 

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© Roselyne Cros

2014

 

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