Roselyne Cros - Ferme ta boîte père Noël

Ferme ta boîte père Noël

 

 

 

 

 Le père Noël campe devant la boîte aux lettres depuis une semaine. Décembre est déjà bien entamé. La neige commence à saupoudrer la prairie la recouvrant d’une nappe blanche. C’est beau, mais préoccupé et habitué à ce spectacle hivernal, il ne voit rien de ce qui l’entoure.


-    Nom d’une pipe en bois ! Ils font grève à la poste, une fois de plus ? Pas une lettre depuis le début du mois, même pas une petite carte de visite !
Assis en tailleur, l’homme en rouge s’arrache les cheveux. A force de trifouiller dans sa longue chevelure blanche, ils sont tout ébouriffés.  Ses belles boucles sont raplapla.


-    Crénom de…


Le fils aîné de la famille Noël, ils sont une fratrie de douze, « comme les sept nains », aime à plaisanter l’ancêtre, seul à trouver ça drôle, entend son paternel rouspéter et vitupérer dans sa barbe hirsute.


-    Ras le bonnet !


Ce disant, le patriarche propulse avec hargne le couvre chef rouge bordé d’hermine blanche, il n’a jamais entendu parler de Brigitte, qui atterrit mollement sur le tapis moelleux.


-    C’est quoi cette grosse colère papa ?


-    T’es miro ou quoi ? Ouvre la boîte et fais un tour de magie pour faire apparaître les lettres des enfants. Tu peux me dire ce qui se passe ?


-    Lève-toi et rentre à la maison. Ton popotin est mouillé et tu vas attraper la crève.


-    Bof, qui s’en soucie. Regarde fiston, ce rond vert, la neige ne tombe pas partout cette année, bizarre.


-   Tu débloques ! C’est parce que ton chaud derrière reposait dessus quand tu attendais le courrier.


-   Oh oh oh !


-   C’est bon, arrête de faire ton père Noël


-   Mais… Si on ne peut plus plaisanter


L’aîné des Noël donne le bras à son père pour passer sous le porche et monter les marches glissantes. Le vieux papa Noël est voûté. Sans nul doute, il va bientôt passer la main à son grand fils. Tous deux arrivent dans la pièce où une centaine de lutins s’affairent devant les ordinateurs qui zonzonnent.


-    Tu vois, papa, les e-mails ont remplacé les lettres des enfants, c’est plus facile à gérer.


-    Ouaip ! Mais c’était plus sympa le papier avec l’écriture des enfants et les dessins qu’ils m’envoyaient ! Sans compter que nos économies ont été écornées !


-    Il faut être moderne, que diable !


-    Tu parles ! C’est d’un triste !


Ce disant, ils arrivent dans l’immense salle où, l‘an dernier encore, les jouets en bois étaient fabriqués. A la place, de grosses imprimantes 3 D. Le bruit agace le père Noël qui enfonce avec rage son bonnet sur les oreilles.


-    C’est pas rigolo le progrès, bougonne-t-il


L’investissement sera vite amorti. Les jouets sortent de ces machines à la pelle. Le plastique, c’est moins cher que le bois, d’ailleurs, on n’a plus le droit de couper des arbres dans la forêt, tu n’as pas lu le décret municipal ? Le sapin, dans la salle à manger a été dupliqué, l’illusion est parfaite.


-    Mais tu as licencié des lutins ! Snif, aucune odeur ce sapin


-    Ben oui, c’est la crise ! Pire que tu ne le penses, songe le garçon.


Il n’ose avouer à son père que la nuit du 24 décembre ne sera pas la même ! Les douze se sont réunis en conseil pour préparer le voyage. Ce sont eux qui vont remplacer les rennes la nuit de Noël pour tirer le chariot. Les imitations de peaux ont été cachées. Ils ont soigné les détails, jusque dans les sabots à deux doigts. Le must, c’est le bonnet, enfin ce qu’ils enfileront sur la tête. Les bois que les cervidés perdent chaque année ont été méticuleusement nettoyés et entreposés avant d’être fixés sur la peau qui fera office de tête. Il a fallu la renforcer, car la matière osseuse est très lourde, pas loin de cinq kilos.  Heureusement que maman Noël est bonne couturière. Les essais ont été concluants. Si le patriarche s’aperçoit que le chariot est tiré par de faux rennes, comme à la fête, ne peut s’empêcher de penser l’aîné des Noël, la nuit ne sera pas triste ! On lui cachera ses binocles ! S’il neige, il ne se rendra compte de rien. Si ça se trouve il dormira !


-    Papa


-    Oui fiston


-    Il y aura douze rennes cette année pour tirer le chariot, ce sera mieux que huit, tu en penses quoi ?


-    Pff ! Tu dis que c’est la crise et tu nourris quatre rennes de plus !


-    Le lichen est gratuit encore que je sache, c’est l’entretien qui coûte ! S’il savait ! Ce sera beau dans le ciel, imagine les circonvolutions dans les nuages, sur les toits …


-    Tu as pensé au poids supplémentaire ? On verra ça le fameux soir. Je vais faire une petite sieste, ces nouveautés m’ont fatigué !


-    A t’à l’heure, papa


L’aîné va rejoindre ses frères pour peaufiner les derniers préparatifs. Avec les nouvelles technologies, ils ont été obligés de commander les téléphones portables, les Ipad, les Ipod, les PC dans tous les formats et tous les modèles, il y en a tellement ! Ils ont fait jouer la concurrence, mais il n’y en a pas vraiment, la seule remise qu’ils ont obtenue c’est la gratuité du transport. Ça fait chérot pour se rendre dans ce coin perdu du Pôle Nord, Nolland ! leur ont rétorqué les fabricants. Bref, tout est prêt pour le grand soir.


Devant l’âtre, maman Noël fait semblant de somnoler, un sourire en coin, elle sait. Son aîné la regarde avec affection, il sait qu’elle sait !


Le père Noël se réveille. Il entend les garçons discuter et s’en va sur la pointe des pieds.


Quand il sort, les derniers rayons du soleil se reflètent sur des étoiles dessinées sur un rectangle plus blanc que la neige. Il s’approche, découvre un timbre dans l’angle et se baisse pour ramasser l’enveloppe. Il se dirige vers l’étable pour lire la missive à la chaleur des cervidés, un serrement au cœur et le sentiment que ce sera la dernière fois.


-      Faudra que j’ôte cette boîte aux lettres inutile.


Son regard fait le tour des box. Pas la moindre corne qui dépasse, pas un poil de renne ! Il furète et découvre dans la paille, bien dissimulées, les tenues des douze frangins. Il comprend, éclate alors d’un rire tonitruant en se tenant le ventre, si fort que les arbres de la forêt s’époussètent de leur toiture neigeuse. Les frères Noël tremblent.


-     Le père Fouettard est revenu !







 

 

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© Roselyne Cros

 

 

 

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Commentaires (1)

1. AlysonBpz (site web) 11/10/2017

https://issuu.com/zlatanibrahimovic7/stacks/c97783f61a0743dcb783feacf10c6c8b

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