Noël Vallier - "L'archipel radieux"

Extrait

 

 

 

Le Royal Tahitien était un hôtel très convenable de la banlieue de Papeete, il proposait des chambres couleurs locales, spacieuses et agréables.
Il se situait et encore aujourd'hui à mi-chemin entre la ville et le camp d’Arué. 
Une fois débordé le district de Piraë après le très attendu moment d'ombre fraîche la route belle tirait droit en direction du camp.
Sur la gauche après quelques kilomètres une allée pentue abondamment fleurie sur ses bordures débouchait sur une coquette réception.
Une piscine d'eau douce clapotait au gré de l’humeur changeante des alizés.
Les transats alignés sur son périmètre claquaient de la bâche avant que des corps alanguis ne viennent définitivement les soumettre.
Légèrement en contrebas une plage privée délimitée par d’imposantes rocailles prenait quelques trempées fouettée par des embruns farceurs.
C’est ici qu'il venait d’être convié pour une garden-party, il tenait cette invitation depuis une soirée passée au « Bounty ».
S'y côtoyaient officiers, civils, d’autres citoyens du monde et de nombreux autochtones  …
André s’était pour la circonstance affublé de fringues façon dandy, ce dandysme absolument indémodable.
Chemise en belle soie brodée de grosses fleurs, pantalon blanc taillé dans une mince étoffe, une paire de mocassins blancs qu'il portait sans chaussettes, tout en décontraction !!
Ce n’était pas un concours d’élégance mais paraître et s'afficher semblaient postures de rigueur , les épidermes cuivrés courraient après une médaille sans doute et le Monoï de luxe parfumait délicatement bien des peaux .
André parviendrait-il à se confondre ??
Une fois son piètre statut militaire révélé il serait grillé, snobé sans doute, les regards peu à peu se détourneraient, ah le menu fretin penseraient-ils .... persona non grata !!
Il géra avec une certaine classe, fit quelques connaissances, avala quelques bourbons, s’égara souvent dans des flots de rhétorique ambitieuses avant que de se poser sur l’assise ouverte de l’un des transats de l’hôtel.
Il se retrouva en charmante compagnie.
La jolie tahitienne au scooter n’était pas venue, il ne s’en étonna point tant l’inconstance semblait être l’un des traits de caractère des jolies polynésiennes !!
L’ennui finit par le gagner, il parvint à se soustraire du regard des autres convives  et décida de repartir toutes affaires cessantes en direction d’Arué.
Il prit la dernière correspondance.
Les premières heures de la nuit étaient douces, l’ambiance dans le truck était délicieusement bruyante il ne lui fallu que quelques minutes pour regagner le district, quand il passa devant le drive-in ses derniers projecteurs capotaient leurs lumières …
Gloria in excelsis Deo !!
Il avait beau le célébrer, jamais il ne le vit et pourtant toutes les conditions paraissaient requises, la verticalité parfaite de son azur, les petits nuages blancs et leur ravissante transparence, et plus bas bien plus bas toutes ces églises et ces temples inondés de fleurs …
Pourquoi diable tardait-il ??!!
Les temples et les églises qui se partageait la foi des ouailles nichaient souvent dans les petits creux des plus belles arborescences.
André s’y retrouva en deux ou trois circonstances, il y régnait au moment de l’office l'empreinte d'une ferveur profonde, les odeurs d’encens et d’huile de monoï mêlées étourdissaient pour le compte quelques mamas, d’autres s’inondaient de leur propre sueur, toutes entonnaient avec ardeur leurs chants polyphoniques admirables …
Et ces extraordinaires tailleurs et robes blanches !!
André jamais ne se lasserait de participer aux offices.
L’allure après la cérémonie restait processionnelle, les fidèles jamais ne rompraient le rang, sur les parvis herbeux s’attardaient de gais cortèges. 
Le dimanche matin comme dans toutes les villes du monde Papeete consacrait dans la ferveur ce moment inouï de recueillement. 
André ne s’étonna point que la capitale Polynésienne fut sinistre les après-midi , cette paresse et ce désintérêt urbain le renvoyait aux heures déprimées, celles des spleens douloureux de sa première adolescence, il aurait tant aimé que la messe de onze heures prit d’autres aises, déborde encore un peu plus sur la volée de midi, c’est ainsi qu'il aurait pu se débarrasser de l'oppression qui le prenait aux tripes après le déjeuner du dimanche.
Cependant il parcouru la ville, il avait tant de temps à gagner !!
Rien ne lui échappa ; les petites ruelles délaissées, les vitrines dispendieuses, les bâtiments administratifs, les habitations, celles en bois, celles en tôles, celles en dur ( les vraies maisons de maçon !!) enfin le boulevard celui de la grande brasserie, il passa ainsi Papeete au crible.
Cette capitale improbable que l'on pouvait presque qualifier de petite ville surannée si il y avait eu moins de bric et de broc s'agitait au rythme soutenu de ses innombrables chantiers,  Papeete la portuaire perdait ainsi  chaque jour et de son caractère et de son charme.
Les tubes néon,  les toutes dernières fluorescences, le matraquage publicitaire titillaient les premières ardeurs consuméristes, toutes et tous Polynésiens modérés, intégristes ou libéraux pénétraient en cortège les espaces  feutrés des supérettes et des boutiques.
Après tout l'autre perle , la cousine du nord Américaine capturée elle aussi , était inféodée au système USA cette ravissante succursale pourtant fortement dépositaire de culture et de traditions polynésiennes devenait  son dernier état , sa résidence secondaire en quelque sorte .
La Polynésie française s’était préservée, ses archipels disséminés constituaient une sorte de camp retranché somptueuse traîne, interminable, portée par d’éternels alizés, pépites incomparables, terres de contemplations inouïes …,
André se souvenait du moindre détail.
Son séjour d’une année complète en Polynésie avait été marqué par de nombreux évènements, tous marquants, toujours portés depuis cette immuable voûte bleue que nulle vilaine besogne ne semblait devoir venir troubler, désarmante pureté, formidable privilège, exceptionnelle unicité.

Il avait passé une après-midi entière en compagnie des Tahitiens de la banlieue.
Relégués aux portes de la ville ils vivaient dans des farés, mais ainsi évacué l’habitat traditionnel faisait désordre, un comble car il ne trahissait jamais la moindre pureté coutumière , pas un seul agrément sacrifié sur l'autel des servitudes urbaines, et pourtant il ressemblait à s'y méprendre à un bidonville ...
Papeete évacuait son centre ville au pas de charge , la capitale opérait une mue féroce et semblait vouloir jeter en quarantaine ses habitants inutiles , ses maillons faibles, celles et ceux qui ne trouvaient plus place dans les industries concentriques ou sur le port.
Quelques résistants peut-être qui faute de ne pouvoir s’accommoder des règles économiques nouvelles perdaient ainsi l'opportunité d'un emploi de commerce , ou d'autres jobs artisanaux la plupart déjà gangrenés par les produits manufacturés .
Et que dire des emplois administratifs que les blancs occupaient prioritairement, point n’était besoin d’être bilingue, la Polynésie vaste dépendance assurerait le portage.

André ne s’embarrassait point à cette époque de ces considérations, son inconnaissance de la réalité polynésienne et ses besognes personnelles l’occupaient à plein temps, il aurait cependant visité le bidonville planté dans le pierrier situé à deux pas de la ville prit la mesure de quelques vilains contrastes avant que d’en tirer de pertinentes conclusions.

Il préférait et de loin goûter les fruits juteux qui explosaient leurs saveurs au moindre besoin de soif, lait de coco qu'un coup de serpette bien ajusté libérait de sa coquille lisse ou ananas dont il aimait sans jamais s'interrompre tirer toute l'épluchure ...
Cependant, il restait une gourmandise légèrement pimentée dont il avait du mal à cerner et le goût et l'origine et la préparation !!
Ces fameuses brochettes que tous dégustaient en bordure de plage , souvent aux premières heures douces de la nuit quand le bruit se dissipe et que les odeurs s’affolent ce moment rare où le bonheur semble jouer des coudes !!
Allons ... ces fameuses brochettes n’était-ce pas du chien, simplement du chien ?
Il en était convaincu !!
Le bruit courait plus vite que les petits quadrupèdes qui pullulaient sur l‘île, alors ces menus morceaux de viande  mi-rôtis, mi-tendres, badigeonnés de moutarde douce?
Simple hypothèse il est vrai.
Jamais plus il ne mangerait de brochettes de plage !!

 

 

 

 

 

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Extrait de l'Archipel radieux

 

 

 

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© Noël Vallier

 

 

 

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