Mathieu La Manna - Le miroir

Le miroir

 

 

 

Écueil de mon réveil, landes vespérales en compagnon de nuit, mes pieds tissent leur frayeur en émoussant le contact du sol encore froid. L’hiver n’a de cure pour personne, elle est, tout simplement. Essence propre à chacune des saisons, nulle remise en question au pur de ceux qui savent ce qu’ils sont.

 

Tâtonnement en frise de ma quête de chaleur, je ne parviens pas à combler cet écart entre le désiré et le réel. Constat de fait dans l’obligation d’avancer, je pointe mes orteils en proie au courage défaillant sur le froid qui me cueille de sa morsure austère. Choc en contraste, je persévère ce dur combat thermique à la recherche d’un réconfort calorifique. Espoir belliqueux, je trouve enfin des bas de laine chauds à enfiler.

 

Bonheur suave en nid de cocon, barrière entre le sol et mon corps meurtri. Je file vers la cuisine, mais en halte de parcours, je bifurque vers la salle de bain. Après la vidange des corps liquides en surplus, passage obligé vers la cure des souillures sur mes mains gercées de labeur acharné. L’eau chaude compense pour le climat extérieur qui se fout de nous.

 

Coup d’œil de trop sur le miroir qui me sourit de son reflet. Teint pâle aux couleurs de l’hiver habille mon visage livide de bon sens. Rencontre forcée entre moi et l’autre. Le temps se fige dans la glace et force le regard persistant entre ce duo qui en apparence ne devrait qu’être un. Terre de l’unique dans deux corps distincts, face à face entre l’image de soi et la perception de soi. Fissure dans la représentation de ce qui est voulu et la vérité qui est. Le passage du temps cloisonne nos blessures dans chacune de nos commissures afin de rendre visible à perpétuité ce que nous avons vécu. Sorte de carte de visite aux yeux de ceux qui nous font face afin qu’ils puissent lire notre douleur de vivre à découvert, à visage ouvert, à cœur ouvert.

 

Immobile, je me fixe sans arrêt. Mon point focal joue à chercher le repère de ce que je suis. Monologue en dialogue de sourds, chercheur de raison à la folie qui se nourrit de mon désespoir. Craquement sur le fil de ma déraison, je vois, impuissant, mon visage se défigurer. Ma peau se pèle lentement, se détachant à la guise de son bon vouloir. Douleur en apnée de ressentir, la souffrance est absente. Les rides de mon front s’éteignent en tombant en lambeaux sur le sol de la salle de bain. La progression se fait sans presse, le temps s’oublie dans le sablier de ma tragédie. Mes yeux, ornés de cernes s’effritent laissant le haut de mon visage vide. Chair à vive, cher à vivre.

Je ne me reconnais plus. Pourtant, ne suis-je que mon apparence? Mes repères s’éteignent au fil de ma déconfiture qui jonche le pavé de ma perte. Mais qui suis-je, que suis-je, sinon que ce que je vois? Délire dans le questionnement, pourtant simple, de mon identité. Comment pourrais-je me reconnaître si je ne peux me voir?

 

Progression dans la perte de ce que je suis dans le visible de ce qui peut être encore vu, mes cheveux s’éteignent tels des tisons consumés, suivi de mes oreilles qui se décollent et fondent goutte à goutte. Vision terrible, mais forcée de se voir ainsi, privée d’esthétisme, d’esthétique…

Ce qui est beau, disons acceptable, à l’œil nu, semble s’éteindre quand les normes du connu ne correspondent plus à la réalité.

 

Soudainement, crissement dans l’antre de mon être, une faille persécute ma chute. Les contours de mon corps se dissipent lentement, je perds mon être défini et mute vers l’indéfini. Indéfini par opposition à infini qui lui implique l'éternité. Indéfini renvoie davantage vers les cendres de nos riens. Je n’occupe plus d’espace, je ne suis plus visible aux yeux du monde qui m’entoure. Mais comment puis-je exister si je n’occupe plus ce monde? Comment puis-je être si je deviens absence? Pourtant, je suis absent la plupart du temps aux yeux des autres, mais au moins j’étais… Forces d’un constat, nous ne sommes que ce que nous sommes pour autrui. Ne suis-je que les souvenirs que je laisse dans les sillages de la mémoire des autres? Ou ne suis-je que ce que je leur apporte dans le quotidien de nos fréquentations?

 

L’essence de ma carcasse se voile du monde des visibles. Je ne suis plus là, mais pourtant je sais que je suis… Contradiction dans le présent, seule mon ombre demeure. Compagne de tous les temps, elle ne bronche pas. Elle est seule et fixe l’attente d’un mouvement de ma part. Copie conforme dans le négatif d’une représentation, elle ne m’a jamais fait défaut. Je la jalouse intérieurement. Jamais elle ne porte le fardeau de l’apparence et du temps qui passe. Lentement, mon esprit s’égare. Son contenant s’étant évaporé, elle n’a plus d’attache et mes pensées s’étiolent au gré du vent de son bon vouloir. La confusion règne dans ce qui je suis, ce que j’étais.

 

Impassible, mon ombre stagne en reflet.

 

L’assassin du moi est minutieux et n’épargne rien sur son passage. Il a d’abord frappé mon essence physique, semant le doute dans ce que j’étais dans le palpable de la réalité. Scalpel en appel d’arme, il a ensuite décapité mes références afin de me perdre davantage et forcer mon refuge, ma retraite, à l’intérieur de mon âme, de mon être, de moi.

 

Imperturbable, mon ombre demeure.

 

Une fois encore, le meurtrier n’a pas cessé ma descente. Il a semé le doute dans l’esprit en troublant mes croyances profondes sur ce que je pensais être. Puis, il a méticuleusement retiré et semé à tout rompre le peu qui restait de moi. Vide en mal de vivre, je ne suis plus…

 

Visible, mon ombre est

 

Le destructeur a eu raison de moi et sans autre constat que l’immédiat, je ne peux affirmer qu’une seule vérité : « Au final, nous ne sommes que l’ombre de nous-mêmes, ou l'inverse, c'est selon... »

 

 

 

 

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Tous droits réservés

© Mathieu La Manna

Le 7 juillet 2014

 

 

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Commentaires (1)

1. Joelle Pétillot (site web) 14/07/2014

Je reviens du site, après avoir été attirée par ce beau texte. J'aime ce que j'y ai vu et j'y reviendrai. Merci pour ce partage.

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