Mathieu La Manna - Wi-Fi - Fin

Wi-Fi

 

 

 

L’univers de sa conscience était ébranlé. Comment était-ce possible? La question, en émergence dans sa tête, angoissait devant l’étendu des réponses possibles d’un suis-je encore en vie? Étrange dans l’incongruité de la situation, elle était pour la première fois de sa vie, en face à face avec elle-même. Ce qui la marquait encore plus était le teint de sa livide apparence. Elle se trouvait vide, éteinte, pourtant, elle voyait son corps pulser sous ses respirations lentes et constantes, donc elle vivait. Rassurée?

 

Les brancards qui accueillaient les occupants étaient d’un gris mât. En nombre incalculable, disposés à égale distance entre eux, ils occupaient l’espace en entier. Comme elle ne voyait pas la fin de cette pièce, elle en conclut qu’elle était peut-être en contact avec l’infini. Vertige. Les draps blancs recouvraient la quasi-totalité des individus logés dans cette pièce. Seuls leurs visages vierges étaient à découvert. En portant une attention particulière à l’ambiance, elle put distinguer un mince filet de bip, à peine audible, répété dans un rythme de métronome bien ajusté. Lent et constant, il se faisait discret, mais persistant. Les similitudes avec une salle d’hôpital se croisaient de plus en plus. Elle qui détestait ce genre d’endroit, elle y était plongée entièrement, submergée et inondée. Que dire de cette odeur de désinfectant? Ces lieux aseptisés lui donnaient le tournis et la nausée. Faible en résistance dans ces lieux, elle avait toujours dû lutter contre cette sensation qui la rendait étrangère à elle-même.

 

Elle s’approcha autant qu’elle put de sa jumelle, se faufilant entre ses deux voisins de civières en prenant bien soin de ne pas les toucher. L’image qui surgit de cette rencontre semblait signifier qu’elle était à son propre chevet. Comment s’assister dans de telles circonstances? Malaise. Puis, pris dans un élan de compassion intra-personnelle, elle voulait s’enlacer, se pardonner. De quoi, elle l’ignorait encore. Elle franchit donc les derniers pas entre elle et sa copie-conforme.

 

Délicatement, elle lissa une mèche de cheveux rebelles qui hachurait son front et la remis en place avec les autres. Ce geste lui donna des frissons, autant de par ce contact que par la nature de son geste. Remettre en place avec les autres… Puis, elle glissa ses doigts sur ses joues, tout comme le faisait sa mère pour la réveiller du temps de sa jadis enfance. Elle se surprit à répéter ce qu’elle voulait fuir et oublier, pourtant c’était en elle, indélébile. Lutter contre soi-même revient à perdre d’avance un combat déjà joué. Une tristesse affable monta en elle, constat d’une prise de conscience en abysse d’évidence. Une larme solitaire roula alors de ses yeux vers celle qui lui faisait face. Malgré cette chute lacrymale, l’alitée ne broncha pas, nulle réaction, inertie inerte.

 

Voulant à présent se prendre dans ses bras. Elle plongea sa main sous la clone de sa personne pour la chérir de sa propre chaleur quand elle toucha une substance froide et tubulaire. Elle prit l’objet en question et constata qu’elle était branchée, connectée. Intriguée, elle suivit la destination de cet intrus. Ce filage sortait de sous la civière pour se diriger vers une boîte qu’elle n’avait pas encore vue. Se penchant davantage, elle remarqua que tout comme elle, les autres en ce lieu, étaient sous soluté et branchés. Comme si tout ce monde vivait sous un respirateur artificiel.

 

Un smartphone géant pulsait en eux tout le nécessaire pour vivre et il aspirait ce nectar virtuel en oubliant leur essence propre. Elle comprit alors que les êtres sans visage devaient être ceux qui étaient en phase terminale et que leur identité reposait à présent dans la bonne volonté de la toile. Ils étaient des êtres connectés au vide… La scène lui rappelait vaguement une scène du film Matrix.

 

Voulant mettre un terme à ce lavage de cerveau, elle entreprit de tout débrancher, mais dès qu’un fil était déconnecté, un nouveau réapparaissait, et ce, indéfiniment. Telle une pieuvre qui étend ses tentacules pour agripper et maintenir ses proies sous son étreinte, elle luttait contre ce monstre à la pomme filigranée tenu par un homme vert. Dans ce décor USB, voyant qu’elle ne pouvait libérer et se libérer de cette emprise, paniquée et sans solution aucune, elle agrippa la civière la portant et courut le plus vite qu’elle put. Elle ne se souciait plus désormais des autres qui l’entouraient, en renversant quelques-uns dans sa vaine fuite. Comme fuir sa propre prison, comme nous sommes nos propres barreaux, notre propre bourreau.

 

Sa fuite transformait le calme de ce sanctuaire en un vacarme autre. Les collisions métallisées se multipliaient et le son sec des fils se rompant jouaient de concert avec les connections rétablies par le monstre des lieux. Elle gagnait en distance et en écart avec son agresseur aux allures de faux-frères. Le souffle lui manquait mais elle poursuivait malgré tout. À présent, seule sa survie comptait pour elle, elle se moquait donc des dommages collatéraux des autres occupants. Plus le temps passait entre les épisodes de connexions, plus le visage de la comateuse reprenait des couleurs. La vie revenait en elle. Encouragée, elle redoublait d’effort à se faufiler et rompre les liens qui luttaient pour la remettre en état de soumission.

 

La vue est une berceuse d’horizon et son étalement à perte de vue décourage les plus vaillants quand la destination finale n’est que leurre. Ainsi, plus elle avançait, plus l’infini se dressait tout autant. Elle semblait vivre un continuel  recommencement, mais sans l’espoir d’une fin heureuse, sans une fin tout court d’ailleurs. La vie lui brûlait la vie... bref tout était vain.  Ainsi, Flavie, voyant que la fin de son tourment n’était qu’un rêve, ralentit alors la cadence. D’ailleurs, pourquoi fuir et fuir qui ou quoi au juste… Dans ce délai de réflexion, elle ne s’aperçut pas que certains fils s’étaient agrippés à elle. Sournoisement, par le revers de cheville, il pompait déjà l’essence de son âme. C’est quand le second lui sauta à la jambe qu’elle comprit que la bête s’en prenait à elle. Ce berger bienveillant n’aime pas qu’on lui résiste. Le retirant aussi vite qu’elle le put, et malgré sa bonne volonté, d’autres vinrent se loger en elle. Un cri de détresse et de désespoir emplit la pièce, le tout accompagné des perles de ses yeux qui ruisselaient abondamment sur ses joues. Elle sentait à présent son identité se perdre petit à petit, des parcelles de son existence qui s’étiolaient comme la neige au printemps. Des souvenirs pourtant chers à ses yeux s’effritaient comme la roche friable des falaises de grès. Elle perdit donc ceux qu’elle avait imaginés plus tôt dans les nuages. Les larmes s’intensifiaient tout comme sa douleur qui grandissait de voir et savoir que jamais plus elle ne serait, jamais plus. Épuisée et lasse, elle chuta violemment sur le sol de cette pièce damnée et tout ce qu’elle pouvait voir, c’était les fils qui prenaient plus de place en elle et l’entortillaient tel un cocon numérique. Fort à parier qu’aucun papillon n’en sortira, bien au contraire. Au final, elle fut délicatement recueillie et posée sur la civière qui contenait sa doublure avant que soit rabattus sur elle, les draps blancs de son trépas.

 

Sueur en abondance sur son front humide, elle se releva d’un trait sur son lit. Soubresaut dans son réveil, elle tenta de chasser cette vision qui lui restait en mémoire. Pour elle et elle seule, elle répéta en boucle, ce n’était qu’un rêve, ce n’était qu’un rêve, tel un mantra protecteur. Bien malgré elle, ce cauchemar se plaisait à jouer du supplice dans ce petit corps sans défense, vulnérable, extérieur à elle-même. L’angoisse, en plante parasite s’accrochait en elle et les sueurs froides glissaient sur ses joues, se mêlant à ses larmes qui fuyaient du regard l’éplorée. Elle voyait et revoyait sans cesse cette bête qui la pourchassait et le corps froid qu’elle poussait vers la fin de son exil. Son cœur en proie à la panique généralisé, pulsait en vain vers un retour à la normale... Que faire pour taire cette vision, que faire pour chasser d’elle cette angoisse qui la triturait de supplices bien gras. Sans ressource et démunie, démolie... Qu’y pouvait-elle, du haut de sa jeunesse en berne, de son inexpérience? 

 

Puis, en réflexe bien huilé, elle palpa de sa main encore engourdie, le téléphone de son malheur. Rassurée, résignée, elle s’empressa de comptabiliser les « like » de son dernier statut Facebook avec les dernières onces d’énergie que possédait ce dernier…

 

 

 

 

 

 

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