Mathieu La Manna - Pause

Pause

 

 

 

C’était un mardi, le 22 sur le décan du mois de mai, je marchais en espoir de cause. Mince foulée sur mes pieds à nourrir de moult chemins à transgresser, je déambulais davantage que suivre.

 

Le printemps, précoce dans sa chaleur à offrir, teintait de sa beauté la nature en office de verdir son univers. L’acte de cheminer et de tendre vers un but à atteindre dans la foulée qui me composait alors, j’avançais lentement. Le temps n’y était pour rien, car je ne voulais en rien le calculer ni le voir. Le chemin sur lequel je flânais n’existait pas, car je le traçais de mes pas. Lente en progression, je me confortais à l’idée que j’étais en action

 

Une tache violette sur le sol m’apprivoisait de ce récif de fleurs sauvages. Je n’ai jamais compris comment on pouvait qualifier une fleur de sauvage… J’en cueillis une pour l’admirer de plus près. Délicate et si fragile, je l’aimais. Beauté éphémère de cette floraison qui passe en cycle complet.

 

Épuisé dans l’avancée de ma chevauchée sans monture, je pausais mon temps en guise d’un souffle à reprendre. Poumons embrasés d’avoir que trop peiné à cheminer à tâtons dans le noir de la destinée encore voilée à mon demain.

 

Le ciel, à demi-feutré, accueillait sans s’en inquiéter un vague d’oiseaux migrateurs. Un grand V en forme de solidarité plane au-dessus de ma tête. Étrange la sensation que ces volatiles peuvent me survoler l’existence. La voie des airs est libre de trajectoires. Seul le vent y partage son espace, tandis qu’ici… tout semble nous barrer la route. Jalousie en comparaison, la déraison peuplait et peuple mon questionnement sans fondement. Après tout, comment pouvais-je nous comparer, moi qui n’ai jamais volé? Dégoûté de mon état de fait, je fermais les yeux le temps qu’ils passent leur chemin… tout comme je voudrais maintenant passer le mien.

 

L’air était si bon quand on est seul à le respirer, cadeau égoïste que celui du souffleur esseulé. L’air ne nous appartient pas et ne nous appartiendra jamais… D’ailleurs qu’est-ce que ce désir de s’approprier ce qui ne peut l’être? La terre est sans frontière autre que celle que l’on dessine pour se cloisonner entre nos sécurités illusoires.

 

Un arbre posé sur le flan de mon repos s’offrait en prie-Dieu, tout généreux qu’il est. Teint majestueux en verte chevelure, tableau en bordure de ma route. Je me permis de l’adosser, le temps d’appui, le temps de m’y poser, ne serait-ce qu’un instant. Sa peau en écaille picotait ma tête et perçait mon corps en un massage sans douceur. Ce contact végétal vacillait dans la complexité de son effet sur ma personne éteinte de ce temps alloué…

 

À la lisière de mon chemin, je regardais derrière moi. Un écureuil passait en sautillant de jolis bonds vagués. Détail en image le temps d’un rien, éphémère est le moment, éphémère est l’événement.

 

Regardant ma provenance, mes traces, peu à peu, s’effaçaient. La nature ayant déjà repris ces droits sur les miens. Je n’étais donc qu’un passant et rien de plus. Pourtant, au loin, à bien y regarder je voyais bien d’autres chemins qui, eux, survivent…

 

Un nuage passa et se dressa au travers de la lumière. Ombre en masque sur cette lande parsemée de mes méandres déboires. L’air se para aussitôt d’une fraîcheur temporaire. Quelques frissons coiffaient ma peau en hérissant ma pilosité en garde à vous. Je suis un être réactif, sensible aux éléments.

 

Soudain, un bruissement de terrain tambourina mes alentours ainsi que le calme dans lequel j’évoluais passivement. Tanière envahie par son manque de clôture ou frontière. Je suis à l’air libre ce que le manque de mur nous expose au grand jour, bref, je n’étais que de passage dans le décor.

 

L’origine de ce brouhaha se fila à l’indienne dans la cadence parfaitement rythmée de ces marcheurs. Par centaines ou par milliers, il cheminait, têtes baissées, le regard vide éteint. La destination de leur pas ne les importait peu tant qu’ils étaient ensemble, ils ressentaient le lourd poids de cette sécurité de masse. Était-ce donc l’un de ces chemins qui m’était visible au loin?

 

Mes yeux osèrent croiser celui d’un passant qui, d’un air distrait, lève la tête. Vide dans le désir qui n’est plus, il me regarda d’indifférence dans le travers de sa route. Reflet de ce qui se passe quand l’effet de masse bouffe notre être. Une masse grouillante sans âme ni vie.

 

Je ressentis de la peine et de la compassion pour ce cortège aux allures funèbre. L’envie me pris de les secouer, de les faire trébucher pour qu’ils sortent de leur état de veille. Ne serait-ce que pour y voir un sourire, un rire ou mieux… une réaction?

 

La marche passa sans mon intervention. L’herbe sous leur pas foulé ne poussera plus jamais… Pourquoi sont-ils ainsi, pourquoi marchent-ils ainsi?

 

Intrigue dans la réponse sonnant fausse dans le glas de cette route, est-ce que les routes les plus importantes et prometteuses sont celles qui sont empruntées par le plus grand nombre de passants?

 

Ne sachant quoi me répondre, je décidai de fuir à nouveau et de tracer ma route en chemin opposé, là où je sais bien que je serai le seul responsable de ma destination, de ma voie, qu’importe ce qu’elle est, tant qu’elle sera mienne.

 

Un soleil passa et une nuit tout autant. Déjà, et déjà, mon passage fut effacé… ne resta que son souvenir en toile de fond.

 

 

 

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© Mathieu La Manna

 

 

 

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