Mathieu La Manna - L'épouvantail

L'épouvantail

 

 

 

Lors d’une visite dans l’oubli de ma conscience, virgule entre deux délires dans mon quotidien, un détail anodin accrocha l’œil de mon questionnement. Simple dans la vision anodine de ce que c’était... un champ. Un champ bien ordinaire, pavé de culture et d’espoirs à récolter après que le temps de son œuvre ait agi dans le déclin de son été. Beauté bucolique, une grange aux portes entrouvertes avoisinant la demeure des propriétaires de cette terre ensemencée. Les volets peints en bleu formaient une croix de chaque côté des fenêtres ancestrales. Certains endroits demandaient à être rafraîchis, mais le paysage en aurait été bien différent. Un silo à grain en retrait affichait lui aussi le bleu et le blanc, un brin classique, mais tout aussi charmant. Souci du détail dans la beauté du regard que confirme le temps que je passais à contempler l’endroit.

 

Cependant, un point sur le fond de la toile. Une tache dans ce champ en culture, un objet inanimé en guise d’utilité. Un épouvantail, que dis-je deux? L’autre étant en retrait, mon premier regard s’était fait leurrer par la distance qui les séparait. Toutefois, c’était le premier qui attirait toute mon attention. Que dis-je, la première? Une fille épouvantail. Un sourire rieur, des cheveux en tresses rousses qui descendaient en cascade le long de son visage d’ange nouées par un joli ruban vert. Le chapeau de paille qui la coiffait était usé, un trou se dissimulait sous le ruban carmin qui l’ornait. Ses yeux d’un brun noisette étaient grands ouverts sous des sourcils finement peints par des mains que j’imaginais habiles. Deux petites taches rouge pâle encadraient la bouche rieuse de la demoiselle empaillée. La robe qui l’habillait était d’un bleu clair avec des petits pois blancs qui l’embellissaient. Celle-ci se terminait en de modestes vagues laissant apparaître le pieu sur lequel elle se tenait en équilibre. J’étais charmé par cette vision sous la capture de mon attention. L’inertie de mes pas me fit apprécier plus qu’à mes habitudes ce moment précieux.

 

Mais que pouvait-elle surveiller cette Dame au milieu de nulle part? Des pousses encore vertes et tendres émergeaient du sol en pointant le soleil sur son déclin. Minces et filiformes, les feuilles en glaives éperonnaient la tige qui devait bien être à mi-hauteur de leur maturité. Sans même un doute, je reconnus sans peine que l’objet de sa surveillance devait être du maïs en devenir. Ces magnifiques épis mordorés sillonnés de beurre craquant sous les dents affamés des enfants à l’automne. Je m’égarais simplement en tentative d’être repu par cette vision. Je vivais ce moment cher à ne rien faire.

 

Brèche dans le temps, arrêt sur image, vivre et savourer ce moment dans le silence de ma pâmoison. Le vent soufflait faisant valser ces tendres verts. Je voulais participer à cette danse, mais j’avais trop peur de flétrir ce tableau que j’aimais tant.

 

Élan de noir sur un fond de ciel, le silence se fit écorcher par un vol de volatiles hystériques. Pourtant peu nombreux, le vacarme dont ils étaient les auteurs emplissait maintenant le décor, mettant un terme au silence de mon décor champêtre. Ils volaient tout en croassant sans grâce ni ballet. Bref, un n’importe quoi volant, mais identifié. Ils semblaient cerner le territoire dans le but de valider un buffet en préparation dans l’appréhension d’un besoin ultérieur. Une case dans leur tête indiquait que dans quelques semaines, ils pourraient se repaître de ce légume aux mille et un bouton-d’or.

 

Je les voyais tourner autour de la demoiselle pieutée, esseulée et sans aide contre cette armée noire d’encre. Pourtant, elle, elle n’affichait pas l’inquiétude de la situation. Souriante ou tout comme, elle était immobile et sans peine. Elle n’était même pas effrayée et usait de son utilité répulsive du mieux qu’elle pouvait. Mais comment diable une si jolie catin de paille pouvait-elle repousser cette horde affamée qui lui tournait autour? Ces êtres noirs ne semblaient cependant pas tout à fait rassurés pour autant, car aucun d’eux ne posa pattes sur sol. Hésitants ils étaient. Je la regardais, immobile comme elle et je la plaignais, car je n’aurais pas voulu être à sa place.

 

Cette phrase résonna dans mon esprit, être à sa place… Et si, et si elle était à leur place, que penserait-elle d’eux désormais?

 

Comment être insensible à la faim qui tiraille les entrailles de ceux qui réclament maigre pitance? Par quel droit l’homme a-t-il priorité sur les autres? Et qu’est-ce qui fait d’eux des propriétaires?

 

Je me mis en tête de penser à ce transfert de force entre la gardienne et les prédateurs. Elle se dirait peut-être que la nécessité de manger justifie ce larcin futur nourricier. Que quelques épis ne valaient pas la peine de pleurer sur le lot d’une récolte abondante. Peut-on réellement préserver tout de nos avoirs ou est-ce que les pertes font partie intégrante de la réalité?

 

Subitement, les oiseaux d’ébènes m’apparurent sous un autre angle. Métamorphose en écrin de lucidité. Les ayant jugés trop rapidement, les prenant pour gâcheur de tableau, mais pourtant, pourtant… Ils portent en eux, depuis toujours, les croyances et fardeaux de leur symbole. Oiseaux de malheur, charognards de grand chemin, porte la poisse et j’en passe. Cependant, ingratitude envers ceux qui n’ont jamais fait autres que ce que tout être se doit de faire, c’est-à-dire manger pour sa survie, bref être. Honteux, je m’excusai intérieurement de ce jugement de valeur sans valeur à leur égard.

 

Le rouge orangé du soleil couchant offrait sur le tapis de lande une magnifique douceur gracile. Rappel discret que mon départ devait sonner et que le chemin de mon retour m’attendait avec impatience. La route se fit sans heurt ni histoire, le gris noir du pavé guidait ma trajectoire sans effort, laissant à ma tête le temps nécessaire de mûrir mes réflexions. Deux se firent plus fortes que les autres. Elles naissaient sans presse, ne se laissant pas encore cueillir de peur de ne pas être encore mûres. Car les réflexions sont ainsi faites, elles viennent à point uniquement lorsque, de leur ensemble, émerge un fruit prêt à croquer. Attendre est le luxe de ceux qui ont le temps...

 

Le porche de ma demeure se plantait devant moi, fidèle à ses airs. Elle me souriait. Le chemin parcouru n’a pas existé tant il s’est foulé par lui-même dans le désert fleuri de mes pensées. Je gravis, lentement, une à une les marches de ma galerie.

 

Le mélange des éléments à réfléchir peinait à éclore et je souffrais de ne pouvoir conclure mon aventure.

 

Ne sachant m’occuper autrement que de ne rien faire, je tournai en rond le temps de me poser, une fois de plus, sur la nature de ce que j’ai à réfléchir. Usé par ma journée de marche, je m'installai dans mon fauteuil inclinable aux teintes bigarrées. Mon regard balayait l’horizon en proie à fixer le vide du temps qui s’écoulait. Le soleil en point de fuite annonçait qu’il tirait sa révérence pour laisser place à la lune de ma nuit. Voilé par des nuages, le ciel marquait le passage du carmin vers le noir huileux du soir envoûtant. Tirant la chaînette de ma lampe de lecture, le doux rayon tamisé pointait ses lueurs vers une page d’un de mes livres entrouverts.

 

Étrange dans le trouble de ma vision, la lumière semblait surligner un passage bien précis de la page jaunie. Déclic dans la nuance de vérité à lire, voilà que le poids de mes réflexions tira à leurs fins sous l’éveil de l’évidence.

 

Afin de bien intégrer cette maxime, je me mis à la lire et à la répéter à voix haute afin de bien la retenir. Mantra au seuil de l’éclosion.

 

« Nous sommes comme des livres.... la plupart des gens ne voient que notre page couverture... mais très peu en connaissent notre véritable contenu... »

 

Ainsi étaient les corbeaux avant ce jour, noir et porteur de malheur. Désormais, jamais plus, jamais plus jugement inné ne devrait être posé avant d’avoir ouvert les volets du cœur de ce qui est invisible aux premiers coups d’œil.

 

Sur cette lumière nouvellement acquise, mes yeux se fermèrent et le cocon duveteux de mon sommeil me prit affectueusement et me couva dans son antre.

 

 

 

 

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Mathieu La Manna

 

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