Mathieu La Manna - Le marionnettiste

Le marionnettiste

 

 

 

Posture en nuages de ciel pourpre, le silence se donne des airs d’un nouveau genre. La salle était prête, elle respirait de ses poumons arqués les poutrelles de bois aux fausses dorures. Les sièges en velours défraîchis tamisent la lumière sous les projecteurs poussiéreux. Le rideau aux volets tirés ficelle la scène de son masque rayé. Discrète à la scène d’avant-première.

 

En coup d’œil furtif, le marionnettiste observe d’un air satisfait ce décor encore muet. Ces instants où le silence dort dans le creux de son îlot marécageux. Marasme en ambivalence. Bientôt il le sait, cette vision immobile reprendra vie en étincelle d’yeux attentifs ou blasés. Les murmures en appel d’être divertis prendront d’assaut les places qui leur sont dû. Avec eux, les excusé pardon, c’est mon siège ou encore, pardonnez-moi madame, vous pourriez retirer votre chapeau, mon enfant n’y voit rien. L’espèce humaine est tellement prévisible.

 

L’esseulé du rideau soupira d’un souffle de résignation face au constat de l’éternel enfance qu’est l’âge adulte. Seule la prétention de maturité office de leurs droits acquis. Leurre par-dessus leurre, le masque finit toujours par tomber… quitte à se rompre sur le sol de sa désolation.

 

L’heure des cadenas rompus, le loquet saute, celui le protégeant des intrus payeurs avides de sensations vides. Vides, parce que trop de déjà… Vides, parce que dans leurs vécus ils brandissent et se parent de leurs couronnes de loisirs consommés jusqu’à repus. Dégoût empirique dans le cœur de celui qui les connait trop, que trop…

 

Petit à petit, l’espace se meuble et comble le vide qui régnait sur ces lieux, il y a de ça à peine quelques instants. Brèche dans le sablier du bonheur, le temps de se donner en spectacle voire en pâture se pointera sous peu avec au-dessus de lui, épée Damoclès en devenir.

 

Comme prévu, comme toujours, les mêmes répliques sonnent à ses oreilles comme une chanson trop souvent jouée. Pourquoi, pourquoi donc se flagelle-t-il de cette torture qui se renouvelle soir après soir? Pitance en délire du besoin de manger tombe du ciel dans l’obligation de se prostituer pour quelques dollars… Y vendre son âme et y perdre sa vie.

 

Décompte en liberté de se consumer, il piétine sur place… Le plan, il doit tenir à son plan et ne pas flancher, surtout ne pas flancher. Centré sur ses obligations éphémères, il ferme les yeux, lentement il exécute mentalement sa séquence comme une routine avec sa dextérité fine.

 

Puis, sous la pluie des projecteurs qui diminuent en intensité, la pression agit inversement à l’éclaire et pompe le sang dans ses veines en staccato impulsif. Silence à nouveau s’impose en latence de loisir avec quelques toussotements étouffés.

 

Il sait que c’est le moment, celui qui marquera son passage à niveau…

 

La voix rauque de l’annonceur maison annonce la représentation. Erreur de prononciation, comme d’habitude… Son nom est massacré par nonchalance et mépris.

 

 

Les fils dans la tension qui les maintiennent en vie s’agitent au vent. Souffle divan dans celui qui en tient la main se gorge de plaisir de les voir ainsi à sa merci. Manutention dans la main qui manipule et donne au spectacle son air de dépit et de désolation. Tendresse en apnée d’impuissance, il tambourine de ces êtres articulés une scène.

 

L’artifice fonctionnait à merveille. Les spectateurs ne pouvaient détacher leurs yeux de cette scène où lentement, se dessinait l’avenir de leur propre existence… sans qu’ils ne se doutent de quoi que ce soit.

 

Tonnerre dans le cœur de sa méfiance, le marionnettiste s’appliquait à user de patience pour que tout se passe pour le mieux de sa personne. Les doigts agiles dansaient dans les airs sur un nuage de valse à remous.

 

Ils aimaient ces instants, ces moments où tout lui semblait magique, la touche qui faisait briller son talent d’artiste de bout de bois. Seul dans son univers, il s’enfermait dans sa mise en scène et ses rêves se toilaient dans sa tête. Il voguait sur une nappe de bonheur passager, celui qui lui permettait de survivre au triste quotidien. Exutoire dans le labyrinthe de ses propres méandres, il chantait pour lui seul, le refrain de sa mélodie préférée. Sans gêne, il se laissait porter par cette voix qui dansait sur la folie de son esprit ficelé à tour de rôle…

 

Le temps filait de sa prestation qui ornait cet univers paradoxal de ce concept. L’absence d’être vivant sur scène favorisait un détachement propre que l’œil ne se méfie pas du message qu’il y renvoyait.

 

Le silence dans le calme qu’il tamisait offrait aux spectateurs la latitude du détachement cérébral. État d’ébriété consciente qui ouvrait à l’artiste, grande la porte de la manipulation de masse. Mécanisme pervers qui entre sans mépris ni regret.

 

Le marionnettiste soucieux de bien livrer son message souriait dans l’agitation intemporelle de ses ficelles à tirer.

 

Puis, le moment d’user du charme se pointait sous le signe de l’instant précis. Il ferait sa première victime et son choix était fait depuis longtemps. Choisir la vulnérabilité du premier siège tenait d’un cadeau du ciel, il l’avait remarqué dès son arrivée, naïveté dans la candeur de son insouciance.

 

D’une main habituait, il fit aller sa marionnette dans le miroir du reflet de sa proie. Lentement de sa foulée, il hypnotisait l’être qui se voyait désormais dans ce pantin. Le pauvre commençait même à bouger dans la volonté qui ne lui appartenait plus. Il était maintenant dans les filets de l’autre… Il ne s’appartenait plus… Il n’était plus. Son âme volage en peine de voir le jour se réfugia dans le cœur de bois de ce pantin en jumeau de scène. Heureusement, personne ne vit cette aurore voguer dans cette transition. Pourtant, ce transfert était d’une telle beauté, myriade de couleurs vives en serpentins sur des airs de montagnes russes. Le marionnettiste, jamais, non jamais, ne se laissait de voir cette magie à l’œuvre.

 

Une à une, les victimes se mirent à tomber dans le tableau de leur insignifiance. Le marionnettiste, en araignée tisseuse, avait su capter l’essence de ces êtres blafards. La salle maintenant sous l’emprise de ce maître ne s’appartenait plus. Ce dernier esquissait un sourire carnassier et satisfait. Il savait que désormais, dociles et soumis, ils retourneraient vers leur vie de routine s’alimentant à coup de stunt publicitaire et de téléréalité.

 

Le marionnettiste avait encore frappé, et repu à présent, retourna à sa cache habituelle se nourrissant des âmes nouvelles pour alimenter sa fournaise. Dans un halo de réflexion à demi feutrée, il prit place en se questionnant si un jour… si un jour viendra le temps où enfin l’espèce humaine comprendra son essence. C’est-à-dire… peu en effet… Sinon que le carburant pour cette belle machine qu’est la vie…

 

Et c’est ainsi que le rideau tomba…

 

 

 

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© Mathieu La Manna

 

 

 

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