Mathieu La Manna - Le vendeur de coussins

Le vendeur de coussins

 

 

 

Nuages en brouille dans les occupations à achever, je nageais dans l’entre-deux, temps d’une pause bien méritée. Je perdais minutes à écouler, butinant d’une fenêtre à l’autre. Beauté d’un paysage à savourer sans ménagement ni crainte d’excès. Je voyais, à la gauche du moulin abandonné, le triste saule, qui battait ses rameaux entre le vent qui sifflait, l’air de rien. Tandis qu’à ma droite, la route en sillon serpentait silencieuse, sans l’ombre visiteur vers le village qui m’habite.

 

Calme et paisible, le quotidien des habitants veillant aux grains s’adonnaient à faire tourner la roue de leurs occupations. Labeurs en carottes pour la bourse de petits pécules, important aux épargnants, la rigueur était mot d’ordre ici bas. D’ailleurs, le vaillant village avait pour réputation de ne jamais se plaindre de leur sort, car habile à se survivre, parfois même au désordre le plus lourd en conséquence. Les plaintes ne trouvaient donc jamais écho dans quelconque oreille, car la vie est ainsi faite, nul cadeau, nul congé pour ceux qui savent et comprennent la nécessité.

 

Au loin, surprise dans la vision qui apparaissait, visible en point minuscule chevauchant l’horizon, une carriole tirée par des chevaux au nombre imprévisible cheminait. La poussière volait derrière les essieux de cet étranger venant chez nous pour une raison que j’ignorais encore jusqu’à présent. Je suivais du regard ce nouveau venu au contour encore flou. Je distinguais avec peine un attelage bien droit, tandis que, surplombant la carriole, un abri au moult teintes colorées attirait toute mon attention. Curiosité en marge de grandir, je patientais un peu plus afin de bien observer celui qui n’était jamais venu. Rares en effet sont ceux qui viennent jusqu’ici. La ville, cleptomane touristique, a subtilisé la majeure partie des visiteurs par ces attraits et autres distractions.

 

Bref, je pensais bien qu’il passerait son chemin ou encore que c’était le besoin qui faisait office d’appel à l’aide, mais pourtant rien ne laissait croire en cette dernière hypothèse. Bien au contraire, il se rendait sans hâte aucune vers le centre de notre village, patientant dans l’effet à provoquer de son apparition soudaine. Une fois arrêté, l’occupant descendit et ouvrit le flan de sa marchandise à offrir. Puis, il patienta sur une chaise l’air satisfait d’être enfin arrivé.

 

Je sortis de ma demeure pour y voir plus clair, car l’angle de ma fenêtre ne m’offrait pas toute la visibilité nécessaire pour satisfaire ma curiosité. De plus, j’ai toujours eu une méfiance certaine à la venue de ces êtres vendeurs d’artifice. Ils ne vendaient souvent que du vent laissant au demeurant le sentiment en peine d’avoir été floué.

 

Déjà quelques cris se firent entendre près de la calèche à profit. Je reconnaissais bien ces sons porteurs de bonheurs éphémères. Grandes peines succèdent toujours aux grandes joies, comme si l’être humain était fait pour souffrir d’avoir joui ne serait-ce qu’un temps. Est-ce un bien, est-ce un mal, nul ne le sait, mais c’était pourtant une vérité auquel j’avais depuis longtemps adhéré…

 

Je croisai quelques passants, sourire aux lèvres, tenant à leur main, les fruits de leur achat. De simples coussins. Il y en avait de toutes les couleurs, aux motifs et formes variés. Il s’agissait donc d’un vendeur de coussins. Je me demandais en toute simplicité, ce qui poussait les gens à s’en procurer; leur demeure possédant tout ce qui répondait à leur besoin. Alors pourquoi?

 

Je poursuivis ma route toujours en direction du marchand de bonheur apparent. D’autres habitants partaient les bras chargés de coussins augmentant par la même occasion mes inquiétudes et questionnements. Qu’est-ce que poussent ces gens à s’encombrer de ces artifices coussinés?

 

Rendu à destination, le vendeur affichait un sourire au profit d’or. En effet, sa marchandise semblait avoir été entièrement écoulée par les habitants de mon village. Plus un seul coussin sur les tablettes de sa carriole. Je m’approchai de cet homme aux poches pleines et lui demandai la raison qui pouvait pousser tout ce monde à s’en procurer.

 

— Le confort, tout le monde a besoin de confort cher ami. Il apaise les souffrances et s'offre à vous comme soutien indéniable. Mes coussins réconfortent et appellent au bien-être de ceux qui les utilisent.

 

— Le confort… Mais qu’est-ce que le confort?

 

— Le confort cher ami, c’est d’être bien là où nous sommes et rendre bien supportable le quotidien de notre charge de travail. Le confort est le baume de ceux qui souffrent face à la dure vie. Il répond aux besoins du douillet que nous portons en nous.

 

— Vraiment? Est-ce donc tout ce qu’est et ce qu'offre le confort?

 

— Oui, c’est exactement ce que je dis! Maintenant, si vous ne voyez pas d’inconvénient je dois vous quitter et faire le plein de marchandise. Car un marchant sans rien à vendre n’est guère mieux qu’une pomme sans chair.

 

Sur ces paroles viles, il ferma boutique et repartit par le même chemin qu’il avait emprunté, me laissant seul avec ces réponses douteuses.

 

Je retournai donc chez moi, hasardeux dans les réflexions à naître. Le confort… Mes pas firent quelques distances, mais un détail retint mon attention. Le silence enveloppait tout le village. Pas un bruit n’émergeait des maisons, fermes et autres commerces, le mutisme dans l’action à entreprendre régnait en maître sur l’ensemble des tâches en berne. Confusion dans la nature même de la journée, la besogne dormait au cœur de mes semblables.

 

Curiosité en appel d’offres, je jouai du voyeur en jetant coup d’œil à éclaircir ma soif de savoir. Mes yeux firent intrusion dans les ménages de mes voisins. Je pus apercevoir un lit de coussins sur lequel reposaient les corps allongés des alités. Je crus sans peine que c’était l’effet de la nouveauté qui les poussait à être ainsi. Je retournai donc chez moi à vaquer à mes occupations mis en plan par l’intrusion de ce vendeur de calme au kilo.

 

La journée s’apaisant dans le labeur accompli, je sombrai sans peine dans les limbes de la nuit de mon repos bienvenu.

 

Dès l’aube, je me mis en marche afin de besogner fidèle à mes habitudes et à la nécessité. Toutefois, le climat dans lequel baignait le village était précisément dans le même état que la veille. Le statu quo volait dans le cœur des endormis. Je me dirigeai vers la boulangerie afin de quérir mon pain quotidien, mais l’affiche ourlée indiquait qu’elle était fermée. Je cognai à sa porte dans l’espoir de comprendre la situation. Elle se présentait à moi sous le visage d’une dame aux traits bouffis et me fit signe de repartir et qu’il n’y aurait pas de pain aujourd’hui et demain non plus d'ailleurs…

 

Vagabondant dans les rues, j’errais comme étant la seule âme en vie dans ce fantôme de village. Tous étaient assoupis sous le confort de mon indignation. Je me rendis donc chez mon vieil ami et le vis dans la même situation.

 

 

— Mais qu’est-ce que tu fais ainsi brave homme, n’as-tu pas du travail à faire? Que feront les animaux de ta ferme si personne ne leur porte soin?

 

— Je n'en ai cure et je n’ai nulle envie de m’y rendre, je suis trop bien ici et le travail est trop dur. D’ailleurs je ne comprends pas comment j’ai pu vivre de la sorte si longtemps. Désormais, mon confort primera sur tout le reste. D’ailleurs, toi aussi tu m’importunes dans mon répit, alors je te demande de bien vouloir partir.

 

— Mais… Mais… Les animaux….

 

— Va et que m’importe ceux qui me briment, je suis bien maintenant.

 

La porte au nez, je me retrouvai devant l’incompréhension de la situation. Mais qu’avait fait cet homme à la carriole? N'’était-il autre qu’un marchand de sable endormant la volonté des hommes aux prix de l’abandon de leurs obligations…

 

Les jours suivants ne furent pas différents et le village en déficit de travailleurs peinait à survivre. L’abandon et l’inaction des habitants l’avaient mis en faillite. Tous affichaient fermés et leurs terres et commerces perdirent toute valeur. Les âmes de ces endormis se plaignirent à qui voulait bien l’entendre que c’était de la faute de l’un ou de l’autre si tout allait si mal. Négation dans l'acte d'assumer qu'ils étaient en réalité les seules coupables... Reclus à ne plus avoir de choix, ils durent mettre en vente leurs avoirs à un bien faible prix. Mais qui voudrait bien s’embarrasser de cet endroit, loin de tout?

 

Puis, une carriole de déjà vu réapparut soudainement. Sourire aux lèvres et les poches pleines d’offres à proférer, il avançait et vint se placer au même endroit que lors de sa dernière visite. Les villageois se pressèrent à sa rencontre et leur offrirent tout ce qu’ils avaient pour obtenir les pécules nécessaires à leur survie. Feignant le désintéressement, il rejetait à maintes reprises leurs offres. La survie étant mère de la nécessité, les villageois révisèrent à la baisse le prix demandé, ce qui ne fit que sourire davantage le marchand. Ce dernier, satisfait, se donna l’air d’un sauveur et acheta l’ensemble du village pour le quart de sa valeur.

 

Celui qui avait provoqué leur perte leur offrit un travail en gage de survie. Résignés à ne pouvoir faire autrement, les désœuvrés ne purent refuser l’inconcevable. À faible salaire, ils furent contraints de concevoir des coussins afin d’endormir d’autres amoureux du confort en devenir…

 

Mais au final, une seule question continuait de me tarauder l’esprit… mais qu’est-ce que le confort s’il ne vient qu'engluer la nécessité et la volonté d’agir?

 

 

 

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Tous droits réservés

 

Mathieu La Manna

Le 6 août 2014

 

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Commentaires (1)

1. AlysonPzv (site web) 11/10/2017

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