Mathieu Jaegert - Où l’on apprend que le Père Noël met les voiles

Où l’on apprend que le Père Noël met les voiles

 

Une neige fine et légère tombait, mais le Père Noël avait le cœur lourd. L’étonnement faisait place à l’inquiétude. Elle se propageait alentour, de ses adjoints jusqu’aux lutins, tout le monde se sentait affecté, y compris les rennes. La gravité de la situation échappait même au traineau. A en perdre ses patins ! A cette époque, l’endroit aurait dû grouiller d’une douce effervescence, les uns occupés à préparer le matériel pour l’expédition aux quatre coins du globe, les autres à peaufiner les commandes. Mais cette année, pas l’ombre d’une quelconque agitation, d’un semblant de fête, rien de tout ça. Les listes reçues étaient rares, ce qui rendait le Père Noël perplexe. Il avait tourné la question dans tous les sens, pas moyen de trouver l’amorce d’une explication. La barbe ! Il commençait sérieusement à en avoir plein les hottes alors qu’il était précisément dans l’incapacité de les remplir.

 

Ce matin-là, il contemplait sa panoplie remise à neuf, ses pensées mêlant colis absents et mélancolie bien présente. Pas grand-chose à emballer, et rien d’emballant à l’horizon. Voilà un Noël qui s’annonçait mal. A la seule évocation des chaussures délaissées, il avait le moral dans les chaussettes. Et s’il rendait son costume ? Et s’il profitait d’un repos que d’aucuns qualifieront de mérité ? S’il faisait jouer le droit à la retraite bonnet ? En parlant de bonnet, une commande provenant d’un coin de France dénotait dans la morosité ambiante, celle de milliers de bonnets rouges. Il aurait bien cédé les siens, mais la liste était sans ambiguïté : entièrement rouge ! L’absence de réponses à ses interrogations le minait. C’était la première fois qu’il déprimait de la sorte. Et si sa mission avait perdu de son intérêt ? Il commençait à ne plus croire en lui. Et un Père Noël qui ne croyait plus au Père Noël, c’était mauvais signe ! Avant d’être définitivement gagné par une tristesse insondable, un de ses fidèles lieutenants l’avait poussé à sonder l’équipe. La volonté suprême d’éclaircir la question, l’avait finalement guidé dans son choix. Il y avait forcément une explication qui tenait la route. Les listes n’avaient pas pu se perdre, le système d’acheminement était infaillible. La crise ne pouvait justifier à elle seule l’ampleur du phénomène, bien au contraire. Mais que pouvait-il bien se passer dans les foyers à travers le Monde ? La consultation de l’ensemble de son personnel, du moins aguerri au plus qualifié, avait abouti rapidement. Le Père Noël s’était laissé convaincre d’aller faire un tour sur place. Si le voyage était risqué et prématuré, le vieil homme étant réticent à déroger à ses habitudes, le jeu en valait la chandelle.

 

Il s’était ainsi mis en route avec deux de ses adjoints parmi les plus expérimentés et ses rennes les plus robustes. Tous sauraient faire preuve de discrétion, il en était sûr. Le Père Noël avait une idée derrière la capuche et un personnage en vue, Saint Nicolas. Il l’avait croisé au bout de deux jours, et la lumière n’avait pas tardé à surgir de ses propos :

 

« Bonjour Saint Nicolas, avait-il lancé à son collègue étonné de le voir ici, puis :

  • Comment se profilent les fêtes de fin d’année ?

  • Bien, Père Noël, très bien, les enfants et leurs parents continuent à s’activer sur leurs listes.

  • Ah bon, pourtant je ne vois rien arriver !

  • Eh bien je peux vous dire que ça pianote sec sur les ordinateurs et les tablettes !

  • Attendez, ne me dites pas que…

 

C’était donc ça ! Il s’était alors lancé dans une longue tirade :

 

« Ces messieurs dames font leurs listes sur Internet ! Ils se rendent compte que je n’ai toujours pas de connexion, moi, là-haut ? Ils ne le savent pas peut-être ? C’est un peu comme si je mettais le traineau avant les rennes ! Et ils pensent que la fibre optique va arriver en Laponie ? Non mais il y en a encore qui croient au Père Noël, ma parole ! »

 

Saint Nicolas l’avait timidement interrompu :

 

  • Justement…

  • Quoi justement ?

  • Le Père Noël, bien sûr qu’ils croient en vous !

  • Oui, euh…Eh bien pour ma part, je crois de moins en moins en moi ! Je suis dépassé. Regardez, les générations actuelles remplacent le courrier par le courriel, et le bouche à oreille par le touche à boîte mails, c’est à peine s’ils n’ont pas substitué les cheminées par un chauffage via leurs unités centrales ! Que faire ? Si, je ne vois qu’une seule chose, déménager !

  • Voilà une excellente idée !

  • J’en connais qui vont se montrer sceptiques ! Va falloir négocier.

  • Les lutins ?

  • Non, les rennes, je vais devoir les caresser dans le sens du poil ! On verra bien de quel bois ils se chaufferont.

 

Après quelques pourparlers, le vieil homme avait paru accepter l’idée d’un changement d’air.

 

  • Ce ne sera pas la même qualité de neige que chez vous, mais vous vous acclimaterez !

 

C’était un Père Noël rassuré et décidé qui faisait désormais face à Saint Nicolas.

 

  • Oui, je ne me fais pas de soucis ! Vous savez, peu importe le flocon, pourvu qu’il y ait la liesse de Noël !

 

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Tous droits réservés

© Mathieu Jaegert

Décembre 2013

 

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Commentaires (2)

1. Tippi 26/12/2013

Un plaisir de lecture !

Toutes ces expressions revisitées m'ont bien fait rire !

Eh oui qu'importe le flocon...

Alors du coup je crois au Père Noël car ce serait trop triste qu'il ne croie plus en lui !

2. Suzâme 26/12/2013

Le Père Noël en péril? Presque sa déprime si bien décrite était transmissible. Mais rebondissement! Comme j'ai apprécié cet entretien inattendu avec Saint Nicolas. Je comprends un message sur l'espoir que porte et donne la communication. Heureuses fêtes de fin d'année! Suzâme

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