Mathieu Jaegert - Franchir un palier en frappant aux portes

Franchir un palier en frappant aux portes

 

 

La location de cet appartement me remplissait de joie, à tel point que même la plus pénible des corvées devenait une formalité. Moi qui n’étais pas bricoleur pour un clou, ni du dimanche ni d’un autre jour, pas novice mais bien « NO VIS ! », je m’étais senti pousser des ailes. J’avais surtout poussé, pour la première fois de ma vie, la porte de différents magasins dits de bricolage pour enfin m’équiper. Rien d’extravagant bien sûr, le strict minimum, il ne fallait pas exagérer ! Avant l’emménagement, ce genre de travaux me faisait déguerpir, j’en faisais même un art de fuir. Là, il avait fallu décoller du papier peint, et je m’y étais collé sans broncher. J’étais heureux comme jamais. Pourtant, en arrivant à ce qui me semblait être la dernière couche, j’avais ressenti une impression qui me poursuivait depuis mon arrivée. J’étais persuadé d’avoir fait le bon choix, mais il manquait quelque chose sans que je puisse dire quoi. C’était peut-être dû au fait que je ne savais pas encore où m’installer pour écrire.

 

Soudain, était apparue une porte, toute plane, toute plate, se fondant dans la cloison. À fleur de plinthe, j’avais perçu un mécanisme discret, que j’avais actionné du bout de la chaussure. La porte s’était entre-ouverte, puis ouverte en grand sur une autre porte beaucoup plus massive. Pas de mécanisme en vue, impossible de la bouger. J’avais fini par opter pour la manière forte. En enfonçant la porte fermée, j’avais découvert une petite pièce mansardée, un lieu commun de prime abord. Du coup, j’avais fait machine arrière et enfoncé la porte ouverte, l’endroit m’avait immédiatement paru moins ordinaire. Il était dépourvu de couleurs primaires mais cette question était secondaire. En tant que daltonien assumé, c’était le cadet de mes soucis. J’avais eu brusquement des sueurs froides et un rire jaune. Le spectacle qui s’offrait à mes yeux venait de faire renaître mon statut de « NO VIS ! ». La poussière rivalisait avec des cartons entassés, affublés de l’étiquette « à monter soi-même », elle-même surplombée de la mention « fragile ». Je ne me doutais alors de rien. Dire que je pensais avoir eu ma dose de bricolage pour les dix prochaines années ! Mes bras pendaient le long de mon corps, je ne trouvais plus les mots. Eux étaient finalement venus à moi. Je n’avais broyé du noir que quelques minutes, le temps de réaliser.

Ce décor allait révolutionner ma façon d’écrire. Des souvenirs, des bribes de textes en premier lieu, refaisaient surface. Moi qui voulais ouvrir une école du génie sémantique, j’étais servi ! Je m’étais approché timidement des premiers colis, plus pour savourer l’instant. Puis, attiré par des morceaux de cloison en tous points similaires à celui qui m’avait révélé la pièce, je m’étais fait la réflexion qu’un nouveau terrain de jeu se présentait. Un nouveau champ des possibles s’ouvrait à moi, à l’infini. Je ne savais plus où donner du regard et du geste.

Eux étaient là, dans les cartons, prêts à l’usage, comme s’ils n’attendaient que moi. Des mots par milliers, des bons mots, des doux, des piquants, des courts, des longs, des expressions désuètes, des noms surannés, des adjectifs insolites. Je ne savais pas qu’en faire sur le moment mais devinais que leur utilisation allait devenir évidente. Un sourire avait dû se dessiner sur mon visage en repensant à la mention « à monter soi-même ». Bien sûr, il fallait les assembler par ses propres moyens, les modeler, les emboîter, mais nul besoin d’outils barbares au pouvoir répulsif indéniable. Les ustensiles adéquats, je les avais adoptés avec plaisir. Je restais baba devant un tel spectacle et il y avait de quoi, c’était une véritable caverne.

 

J’avais ensuite soulevé une pile de noms communs empaquetés dans des adjectifs et drapés de verbes en tous genres. Ils paraissaient répondre à mon sourire.

A ce moment-là, plusieurs pans de cloison s’étaient mis en branle, révélant des portes identiques. Les couches de papier peint s’étaient effacées et les mécanismes avaient fonctionné d’eux-mêmes. Dans la manœuvre, les portes s’étaient ouvertes sur une dimension dont j’ignorais l’existence deux minutes auparavant. Des fils, des ficelles, des filons à exploiter, des trouvailles en pagaille et en perspective. Leur portée était telle que mon écriture franchirait un palier si je me montrais digne du cadeau qui me faisait face. De quoi m’ouvrir de nouvelles portes ? Allez, au travail !

 

 

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Tous droits réservés

Mathieu Jaegert

 

 

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Commentaires (1)

1. AlysonAmm (site web) 11/10/2017

http://atv-games.com/profile/frances34z5

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