Mathieu Jaegert - Un pont peut en cacher un autre

Un pont peut en cacher un autre

 

Chaque nuit, la même rengaine. Mon matelas connaissait la musique. Mes draps, ma couette et mon oreiller, eux aussi, avaient l’habitude. Des heures entières à filer un mauvais coton et à regarder défiler des moutons pourvoyeurs de laine mais pas de sommeil. Je ne les défiais plus depuis longtemps. J’avais arrêté de les compter et de compter sur eux. Même la complaisance d’une éventuelle brebis égarée n’aurait pas suffi. Ils se défilaient un par un, dérobant au passage le bénéfice de mes nuits. Le butin était maigre car les nuits blanches succédaient aux journées blanches. Mes angoisses en arrière-plan et le bruit apaisant de la rivière, j’essayais de ne pas en faire des caisses pour limiter la casse produite par le passage de ce troupeau de malfrats.

 

Chaque nuit, le même refrain. Ma couche sommaire connaissait la chanson par cœur. Le temps s’était figé un soir de mai il y avait trop longtemps. J’avais oublié cette histoire de moutons préférant chercher le réconfort au plus profond de mon plafond lumineux. Je courais le jour de désastre en désastre et la nuit d’astre en astre. Je guettais le réconfort, puis j’avais fini par l’inventer, sentant qu’il se dérobait lâchement. Les bruits de la ville m’agressaient tout autant qu’en pleine journée. Il était devenu illusoire de s’accrocher au sommeil, j’avais donc décidé de peupler mes nuits de rêves éveillés.

 

Cette nuit-là, je m’étais soudain mis en tête de chercher la tranquillité auprès de la rivière. En m’approchant, je m’étais demandé pourquoi cette idée ne m’avait pas traversé l’esprit plus tôt. Il y avait ce pont. Tout le monde ici l’appelait « le pont des songes » pour rappeler sans doute sa fragilité. Etrange tout de même cette manie de nommer les ponts, du ponton aux ponts les plus imposants, du plus anonyme au plus célèbre. C’était de bon ton. Celui-ci était d’ailleurs interdit à toute circulation, ses accès condamnés par quatre énormes blocs monolithiques répartis de chaque côté. Il menaçait de s’écrouler et je ne comprenais pas pourquoi on le conservait en l’état.

 

L’ouvrage m’était devenu familier. Même s’il s’effritait aussi vite que ma propre vie, il semblait porter en lui quelques flambeaux d’espoir, lueurs qui contrastaient avec les lambeaux emportés par les flots. Ce pont, pourtant submersible, m’aidait chaque soir à ne pas me laisser submerger par mes cauchemars. Je n’avais que quelques bribes de connaissances en génie civil et en mécanique des fluides, mais ces notions renforçaient mon imaginaire et contraient mon mauvais génie qui cherchait à prendre la barre du navire à la dérive. Ce soir-là, j’avais vu une silhouette approcher. Il devait être minuit.

 

Je ne l’avais pas vu tout de suite. C’était l’atmosphère nocturne qui m’avait d’abord fait face. J’étais surpris de trouver là à deux pas de chez moi une ambiance hors du temps, délivrée de toute présence anxiogène. J’avais souri, libéré. En cette veille de pont, j’avais fait le mur, et l’idée ne me déplaisait pas.

L’homme était allongé pas très loin du pont. Il semblait habitué des lieux. Sans doute avait-il eu la même idée que moi, mais bien avant moi.

 

L’homme qui s’avançait avait la démarche hésitante et la tête de ceux qui se sont résignés à ne plus dormir. Un peu comme cela avait dû être le cas pour moi à l’époque. Se retrouvait-il confronté à la même situation ?

 

La conversation s’était engagée facilement mais s’était bornée la première fois, à un échange de banalités.

Le soir suivant, j’avais renouvelé l’expérience jusqu’à prendre l’habitude de venir chaque soir un peu plus tôt. Etonnamment, l’inconnu arrivait toujours avant moi. Nous échangions quelques mots. Le dixième jour, j’avais fini par pousser plus avant la discussion :

« Vous venez ici depuis longtemps ? »

-          Oh oui, très longtemps !

L’homme n’était pas bavard mais sa voix était douce et incitait à poursuivre.

« Cette rivière, vous la connaissez bien alors, vous en connaissez ses moindres dangers ?

-          Jamais réussi à joindre les deux bouts !

-          Oh, mieux vaut ne pas tenter

-          De toutes façons, je n’ai jamais su nager, j’ai pataugé en toutes circonstances

-          Moi je ne dors plus

-          Je sais

-          Ah !

-          Ca se lit sur votre visage

Il avait dit ça très calmement.

-          Ce sont mes rêves qui ne savent plus nager, ils se transforment en cauchemars en plein milieu de la traversée

-          Moi, ça doit faire vingt ans que ça dure, depuis je me noie

-          Vingt ans ? Depuis tout ce temps, vous venez chaque soir ici ?

-          Oui, en quelque sorte

-          Et vous ne trouvez toujours pas le sommeil ?

-          C’est presque ça…

 

Javais dû lui expliquer. Mes dettes, mes galères, cette vie qui n’en était plus une.

 

Il avait dû m’expliquer. Il était SDF et il m’avait fallu dix jours pour m’apercevoir que cet homme regardait son plafond étoilé depuis vingt ans, là, à deux cents mètres de ma chambre.

 

On avait d’abord décidé de reconstruire un pont imaginaire pour évacuer ses problèmes et mes angoisses. Une fois qu’on s’était accordés sur la structure, les armatures et les matériaux, on s’était levés sûrs de notre projet de bâtisseurs.

Il faisait jour, et on avait parié qu’il ferait jour longtemps…

 

 

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Mathieu Jaegert

 

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http://mathieujaegert.wordpress.com/

 

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Commentaires (3)

1. AlysonSwc (site web) 11/10/2017

http://www.bookcrossing.com/mybookshelf/Modafinil5/

2. Mathieu 27/01/2014

Merci Cécilia ! Oui, il y a plein de ponts à construire ou à rénover. Merci de ta lecture et de ton appréciation !

3. cecilia 26/01/2014

Quelle balade nocturne!
je vois que nous sommes des nombreux à conter des étoiles...
Alors, avec "Castor...ama...sseur, " tu a deja commencer a bâtir!
Merci pour nous éveiller et nous dire que il y a bien des PONTS à construire!

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