Mathieu Jaegert - Prosopopée et langage fleuri

Prosopopée et langage fleuri

 

 

Me faire chanter pour que je parle, quelle drôle d’idée ! Comme si j’étais douée de la faculté de m’exprimer ! Cette lubie avait pris Jean-Luc, mon propriétaire, horticulteur de cœur et fantaisiste dans l’âme, un matin alors qu’il soliloquait devant ses jeunes pousses. Allez savoir pourquoi, il avait jeté son dévolu sur ma pomme. Autant dire qu’il m’avait cueilli à froid. Sur ce coup-là, moi qui étais sauvage de nature, je n’avais pas de pot. J’avais tenté de rester droite dans mes racines et de le ramener à la floraison, en vain. J’avais fait étamine d’écouter ses arguments. Pendant de longues minutes, il m’avait jeté des fleurs quand je n’avais qu’une seule envie, jeter l’éponge avant même de l’avoir eu en main, avant même d’avoir pu aligner deux mots. Ma tige d’abord vaillante, avait fini par vaciller et pâlir, ça devait ressembler à ce que les humains appelaient le vertige. Enfin quand-même, quel toupet ce Jean-Luc. Me pousser à causer, c’était le bouquet qui faisait déborder le vase. C’était culoté de vouloir me faire passer à table, moi qui me contentais jusque-là d’orner les tablées dans le silence, depuis un vase, justement. Et puis, parler le langage des plantes ne constituait en rien une raison de croire que je parlais celui des humains. Mais le bonhomme était dur en affaire, et moi, je ne pouvais pas être dure de la feuille éternellement. D’autant qu’en réalité, je connaissais les rudiments.

 

J’avais donc craqué, perdu les pétales. Me sachant à fleur de mot, il en avait profité. J’étais surtout vouée à devenir une fleur en pot, mais ça, il s’en contrefichait. Avant de me lancer, j’avais tenté de comprendre ce qui avait motivé son choix. Si délaisser les narcisses semblait logique - elles devaient s’écouter parler et se regarder vivre – pourquoi ne pas avoir fait confiance à mes copines hollandaises, des tulipes au langage fleuri, véritables moulins à paroles ? Elles, elles assuraient, capables d’enchaîner les phrases sans la moindre inspiration, pas même un pol-d’air ! Les pâquerettes ne savaient pas élever le débat ? Sornettes, balivernes, un cliché de plus ! Il y avait trop de fleurs bleues parmi mes collègues ? Foutaises ! Jean-Luc s’était arrêté aux apparences, sans creuser leurs propres histoires.

 

J’avais obtenu un bourgeon d’explication quand il avait vanté ma personnalité cultivée, et un rameau complet lorsqu’il avait évoqué ma présence dans les compositions florales. Mais enfin Jean-Luc, comment pouvais-tu imaginer que le « oral » de floral présageait en quoi que ce soit de mes capacités oratoires ? Comment ?

 

J’étais cependant prête à faire un effort pour retranscrire cette histoire à l’écrit, et avant tout pour affirmer : « la négociation éclose ». Il avait alors porté l’estocade, me murmurant la contrainte à la feuille : « puisque tu es une fleur, il te faudra employer au maximum la lettre F, tigé ? Euh pigé ? »

 

Cette fois-ci, j’avais réagi sans mâcher mes mots ! De toute façon, moi les F, je les avalais, ce qui me faisait baffouiller ! Comment ça, il n’y a qu’un F à bafouiller ? Je croyais que t’en voulais des F, Jean-Luc !

 

 

 

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Commentaires (1)

1. AlysonDzy (site web) 09/10/2017

Oh God. I don't know what to do as I have loads of work to do next week summer. Plus the university exams are coming, it will be a disaster. I am already being nervous maybe I should source to calm down a little bit. Hopefully it will all go well. Wish me luck.

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