Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (28 et 29)

Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (28 et 29)

 

 

Je sors de ma torpeur en début d’après-midi, avec la mauvaise sensation d’avoir été la victime d’un chasse-neige m’ayant roulé sur les jambes. Chaque parcelle de mon corps n’est que souffrance. Je pose les pieds par terre agrémentés de « ouïe » et de « aïe » rageurs. Gisou, tu n’as plus vingt ans, et tu es rouillée jusqu’au plus profond de tes entrailles. Au fond de moi, je suis assez fière de l’exploit réalisé ce matin. Des années de « jemenfoutisme » physique viennent de s’effacer pour laisser place à la nouvelle Gisou. Bon d’accord, sans Noémie, je ne me serais jamais fait violence à trainer ma corpulence par un temps froid, en tenue de sport sur les berges. Seul le résultat compte, j’ai rompu un cycle et malgré les courbatures, je m’imagine recommencer l’expérience.

J’ai faim, que dis-je, je meurs de faim. Hors de question de reprendre les calories perdues par le parcours du combattant de ce matin. Je me contenterai d’une soupe fumante et d’un bout de poulet rôti. Le repas solitaire sera de courte durée, incapable de prendre mon temps, j’ingurgite les aliments à une vitesse indécente. Je gobe le poulet sans le mâcher, et la soupe n’en parlons plus, je suis quasiment incapable de me souvenir le goût qu’elle avait tellement je n’ai pensé qu’à une chose : remplir mon estomac et non savourer… Même au régime, goinfre je suis, goinfre je reste.

Comme chaque dimanche, j’ai le moral dans les chaussettes. Le blues du dimanche fin d’après-midi. Demain il faudra retourner en caisse et autant dure que j’ai une motivation proche du degré 0. Je sais que j’ai la chance d’avoir un boulot, mais côté intérêt, j’ai du mal à trouver des atouts à mon job. Il n’est même pas pécuniaire, j’ai un salaire au lance-pierre, chaque fin de mois est un casse-tête pire qu’un sodoku, pour trouver la façon de boucler mon budget. Une fois que j’ai payé mon loyer, le téléphone portable, l’abonnement internet, l’eau et l’électricité, il ne me reste plus grand-chose pour les loisirs. D’accord, je ne me prive pas beaucoup, je n’ai pas d’enfant, certes, mais malgré tout mon petit appartement me coûte une fortune. Je râle toute seule, comme une vieille mémé, dans mon salon, assise à même le sol, entourée des tickets de carte bleue. Je fais mes comptes, armée de ma calculatrice et de mon petit carnet à spirale. Vivement que la paye tombe, je suis dans le rouge. Pas loin du découvert, il me lorgne, mais pour l’instant je résiste. En épluchant mes notes, je me rends compte que mon budget nourriture a sensiblement augmenté, les légumes et les fruits ne sont pas donnés quand même ! C’est le monde à l’envers, je paye plus pour maigrir, en mangeant moins, cherchez l’erreur.

C’est sur ces pensées philosophiques que Noémie vient aux nouvelles de ma décrépitude physique par SMS interposé.

-       T’es toujours vivante ?

C’est qu’elle me nargue ! Je ne le crois pas. Elle me laisse à moitié agonisante en bas de mes escaliers et elle trouve encore le moyen de se moquer de moi. Je rêve.

-       Ni fleur ni couronne, ce n’est pas encore pour aujourd’hui…

Va pour l’humour, elle ne mérite pas mieux.

-       Tu peux marcher ?

Tu pousses le bouchon un peu trop loin ma chérie.

-       Oui sur des œufs et je te maudis à chacun des pas que je fais.

J’évite de lui dire que je me shoote au paracétamol, elle en serait que trop contente.

-       MDR tu te fais vieille mémé.

Mémé, non, mais ! Plus aucun respect pour les aînées, elle verra quand elle aura mon âge. Je serai là, en embuscade pour voir dans quel état elle sera après s’être mariée, avoir fait deux mouflets, et qu’elle aura gardé une dizaine de kilos en plus à l’issue des deux grossesses. Les années de travail se seront accumulées et auront laissé la trace de l’usure du temps sur son visage. Alors, je me rappellerai à son bon souvenir en Mémé acariâtre, je me ferai un malin plaisir à lui rappeler certaines galéjades.

-       Tu sais ce qu’elle te dit mémé ?

-       Keep cool mamy, viens boire un thé, on est place Grenette. Je t’invite.

Grenoble, un dimanche en fin d’après-midi, c’est un peu comme Robinson Crusoé sur son île déserte. Pas un chat ne rode à l’horizon, le vent glacial souffle dans les rues et transperce le blouson molletonné.

Lorsque je pénètre dans le bar, elles sont attablées le sourire jusqu’aux oreilles. Je ne suis pas assise qu’elles se mettent à chanter à tue-tête la chanson du générique de feu l’émission « Gym-tonic » de Véronique et Davina. La honte sur moi, les autres clients complices sourient en leur lançant des clins d’œil. Je pense que tout le bar doit être informé de mes exploits du matin. L’horreur à l’état brut.

Noémie hilare me demande entre deux crises de rire :

-       Thé ou jus de tomate.

Entre mes dents, le regard noir, je lui susurre :

-       Tu le paieras au centuple.

Je laisse ma chère copine narrer à force de détails notre escapade matinale. Elle exagère un maximum cette première séance sportive. Ma conclusion est sans appel, je ne sortirai plus avec elle. Je boude, les bras croisés sur mon bide toujours bien rembourré. En guise de copines, je suis entourée de garces. Elles n’imaginent pas combien leurs railleries peuvent me blesser. Fatiguée et à fleur de peau, je suis trop lasse pour contre-attaquer. Je me renferme, touillant la rondelle de citron dans mon thé. Je passe mes nerfs en tripotant le sachet de thé que j’arriver à percer tant je le maltraite.

J’ai pris ma décision, je vais continuer le sport, mais seule. Dès demain, je me cherche une salle de sports. Et je me garde bien de partager ce nouveau challenge avec les garces qui m’accompagnent.

 

 

*

 

 

 

Une nouvelle journée en caisse, à supporter la foule qui s’agglutine, se bat dans les rayons en quête du cadeau de Noël idéal. Ça joue des coudes, pousse toi que je m’y mette, la tête dans le foie gras, les caddies remplis de jouets. La crise est là, mais Noël sera une fois de plus l’occasion de l’oublier. Sans bouger de mon siège, je suis au parfum des tendances, pas besoin d’être une agence de sondage pour dire quelle est la tendance du moment. Le saumon et le foie gras sont toujours plébiscités suivis de près par les huîtres, sans oublier en tête des ventes le chocolat. Imaginez le supplice, voir passer sous mon nez des dizaines de kilos de douceurs. J’en salive intérieurement, mais Gisou sera plus forte que la tentation. Je résisterai, je vaincrai mon démon intérieur qui me glisse mielleux au creux de l’oreille « Juste un petit, histoire de t’enlever l’envie. » Je l’ignore, le refoulant dans les bas fonds de mon cerveau. Je préfère m’évader en pensant à la salle de gymnastique que je vais visiter ce soir en sortant de chez Super Q. Ainsi, je ne me focalise plus sur les sachets de papillotes qui dansent sous mes yeux la chorégraphie de la séduction gustative.

Ma chef n’a rien trouvé de mieux que de nous déguiser en mère Noël avec le chapeau rouge  qui clignote. Si j’avais pu choisir, je me serais déguisée en sapin, j’ai déjà les boules… Heureusement que le ridicule ne tue pas, car sinon il y aurait eu une hécatombe en caisse. Histoire d’en rajouter un peu plus à cette situation folklorique, j’ai mis autour du cou une guirlande rouge. Un enfant installé dans son caddie, droit comme un i, reluque mon visage et le bonnet rouge. Si je pouvais, je le lui offrirais. Je lui souris et lui fait un petit clin d’œil complice.

-       Hein, maman, ce n’est pas la vraie mère Noël ? Parce que la vraie, elle est plus jolie heeeiiiiiinnn ?

La vérité sort de la bouche des enfants… Prends-toi ça en pleine tête Gisou, côté moral ça t’aidera un peu plus à t’en sortir. Je fais bonne figure et feins de ne rien avoir entendu.

-       Ça vous fera 150 euros Madame.

L’enfant remue et secoue le caddie, trouvant que sa mère met trop de temps à faire son code carte bleue.

De ma voix la plus suave, je lui dis droit dans les yeux :

-       Continue comme ça et je dis au père Noël de ne pas t’apporter de cadeaux.

La mère me tue du regard, j’ai osé toucher à sa progéniture, qui a cessé séance tenante son manège d’enfant gâté. Petite jouissance personnelle, la vilaine mère Noël a marqué un point. Oh yeah ! Jingle bells, jingle bells, jingle all the way !!!

 

En fin de service, je suis abasourdie par le brouhaha incessant de cette journée épuisante. Aucun moment d’accalmie, les fourmis se sont succédées jusqu’à vider certains rayons de font en comble. Les collègues devront recharger cette nuit des kilomètres de rayonnages. Pour ma part, je me dépêche de rejoindre les vestiaires. Ce soir, j’ai rendez-vous avec la salle de sports. Lorsque j’ai appelé à ma pause pour prendre des renseignements, le jeune homme à la voix sensuelle m’a proposé une séance d’essai. J’ai accepté tout de suite, même si le prix de l’abonnement est au-dessus de mes moyens. J’ai hâte de découvrir le temple de la remise en forme express comme il définit son centre. Dans le bus, je grignote une mandarine et une poignée d’amandes. Je suis partagée entre l’excitation de la nouveauté et l’appréhension d’un univers qui m’est tout à fait étranger. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. J’ai en tête le générique de Gym tonique que je n’arrive pas à effacer de mes neurones. J’ai une pensée pour mes hyènes de copines qui ne savent rien de ma nouvelle lubie.

 

Voilà, ça y est, j’y suis. De l’autre côté de la rue, j’admire la devanture moderne. Avec mon petit sac à dos, je prends quelques minutes pour me préparer mentalement à ce bouleversement que ma vie de sédentaire est en passe de connaître. Gisou dans une salle de sports, c’est le monde à l’envers. Les baies vitrées sont fumées afin de préserver une certaine intimité. Me voilà rassurée… Un léger nœud vient serrer mon estomac et une envie de faire pipi se fait subitement ressentir rajoutant un peu de pression.

 

Ne cherche pas d’excuse Gisou, crois en toi, vas-y fonce !

 

 

 

 

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Tous droits réservés

Magali Aïta

 

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