Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (26 et 27)

Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (26 et 27)

 

 

 

Une première sonnerie me fait ouvrir les yeux, une seconde me fait bondir hors du lit, une troisième m’oblige à ouvrir la porte du palier, en pyjama, les cheveux dressés hirsutes sur le sommet de mon crane. Le doigt sur le bouton de la sonnette, Noémie s’apprête à appuyer dessus pour la quatrième fois avec une perversité matinale hors du commun.

 

-       Si tu tiens à ta vie, abstiens-toi.

 

-       Gisou, tu grognes déjà de bon matin.

 

Certes, mais pas n’importe quel matin ! Nous sommes dimanche, après avoir passé la moitié de la nuit à chevaucher une Harley Davidson. J’en ai mal au fessier tellement j’ai parcouru des centaines de kilomètres… en rêve !

 

-       Mais qu’est-ce que tu fiches, à 8 heures du mat’, sur mon palier ?

 

-       Je viens te chercher mémé ! C’est l’heure du footing. Tu as cinq minutes pour enfiler un jogging et une paire de baskets. Pendant ce temps, je prépare un bon café pour te donner du courage.

 

Pincez-moi, dites-moi que mon rêve a viré au cauchemar. Je vais me réveiller et Noémie ne sera pas là. Non, ce n’est pas possible ! Au secours ! Et cette sale merdeuse qui ose m’appeler mémé.

 

-       Appelle-moi encore une fois mémé et tu redescends les escaliers sur le cul plus vite que tu ne les as montés. Mémé a encore assez d’énergie pour t’apprendre les bonnes manières.

 

Cause toujours Gisou, Noémie est déjà dans la cuisine à s’affairer dans les placards. Je repars, la tête à l’envers, bougonnant que ce n’est pas une gamine qui va décider de ma vie. Je me glisse sous ma couette encore tiède. En fusion avec l’oreiller, je me blottis en espérant retrouver mon biker. Ma tranquillité est furtive, Noémie vient me rejoindre, un plateau à bout de bras.

 

-       Tiens, p’tit déj servi, la princesse est attendue… Et tu es priée de ne pas grogner…

 

La voilà qui ouvre les volets qui dévoilent un ciel gris neige. Bref, un temps à rester couchée, à lézarder toute la journée. Tout sauf, sortir à l’aube et encore moins pour courir. Noémie n’est pas de cet avis, en plongée dans ma penderie elle cherche un… jogging.

 

-       Gisou, tu ne me dis pas que tu n’as pas de jogging ?

 

Ai-je une tenue de sport… ? Ben, je ne sais même plus. D’une humeur massacrante, je me relève pour la rejoindre, d’un coup de hanche je l’envoie valser à l’autre bout du placard.

 

-       Tu es vraiment décidée à me pourrir mon jour de repos, c’est dingue !

 

L’orage gronde, ma copine, s’éclipse et s’installe dans le salon, elle s’occupe en regardant les clips à la TV. Pendant que la Gisou farfouille dans les piles de fringues pour trouver un survêtement.

 

Un quart d’heure plus tard, je réapparais, habillée, chaussée, toilettée.

 

Je lis dans le regard de Noémie que ma tenue lui fait horreur. Les yeux et la bouche grands ouverts, elle ne cache pas son affliction.

 

-       C’est quoi ça ?

 

Elle me pointe du doigt allant des vêtements aux chaussures de sport. Touchant la matière d’un air dégoûté.

 

-       Ben, un jogging ?

 

Les mains sur les hanches, le regard noir, elle me sermonne comme si elle était ma mère.

 

-       Mais il a vingt ans non ?

 

Fièrement, le menton haut, la poitrine bombée, je lui réponds sur le même ton.

 

-       Il n’a jamais servi…

 

Noémie contre attaque moqueuse, avec une pointe d’ironie.

 

-       On dirait un truc des pays de l’Est, Gisou, on te dirait tout droit sortie d’un épisode de l’inspecteur Derrick !

 

Mais, elle ne sait pas à qui elle a affaire, la morue.

 

-       Eh ben mémé te dis qu’à l’époque c’était à la pointe de la mode et que si ça se trouve dans deux ans se sera tendance et tu seras verte de jalousie de ne pas en avoir un. Voilà !

 

Elle pouffe de rire, ce qui rajoute un peu plus de piment à mon humeur du jour. Je garde mon énergie en réserve, car je sais que les prochaines minutes seront dures. Je capitule et la suis dans les escaliers. Direction les berges de l’Isère, pour la bonne cause. Un peu de sport m’aidera à virer ses kilos en trop. Courage, Gisou, tu es en bonne voie.

 

 

*

 

 

 

Les berges de l’Isère sont désertes, il faut dire qu’un dimanche matin, avec un minuscule degré au thermomètre, il faut être totalement givrées pour se risquer dehors. Givrées, oui, c’est bien ça. Nous ne sommes parties en trottinant que depuis une dizaine de minutes que j’ai déjà le bout de mon nez qui coule. C’est la goutte au bout du nez, que je tente tant bien que mal de suivre Noémie dont la foulée est bien trop rapide pour moi. Mes poumons me brûlent, l’air froid descendu par la trachée se repend dans tous mes organes. Chaque respiration est une souffrance. Je me concentre sur la berge, chaque petit caillou chaque creux peuvent s’avérer fatal. Mes jambes ont du mal à me porter. Elles se demandent, j’en suis sûre, quelle mouche m’a piquée. Je vais puiser du côté de ma fierté, de cet orgueil mal placé, pour ne pas sombrer dans la facilité et choisir de m’avachir sur un banc ou à même le sol… Je les imagine déjà les girls, à se moquer de mon premier footing. Tout Grenoble en moins d’une journée serait au fait de mes exploits sportifs. Elles seraient bien capables d’envoyer un communiquer de presse à 20 Minutes Grenoble avec pour titre « Gisou a raté son grand retour ». Ma partenaire me surveille du coin de l’œil. Elle s’empêche de sourire, je l’amuse avec mes oreilles qui ont viré au rouge fluo, ma démarche de cachalot sorti  de l’eau. Je maudis mon surpoids, mes cuisses qui se touchent en courant et me brûle à chaque frottement. Je serre les dents et je poursuis ma route en ralentissant déjà le rythme. Je joue l’endurance et non la vitesse, de toute façon je suis déjà au maximum du possible. Un cran au-dessus et ce sera le SAMU. Je suis dans le rouge, je le sais, mon cœur bat la chamade, il n’a jamais fait de sport et le début est terrible. Lorsque dix minutes plus tard Noémie a pitié de moi et me propose de continuer la séance en marchant, je ne peux lui répondre que d’un mouvement de tête au ralenti. Incapable de prononcer le moindre mot, je suis au bord de l’asphyxie. Je me sens nauséeuse, la transpiration coule dans mon dos, sous mes aisselles, malgré le froid, je suis trempée de sueur. Nous marchons encore assez longtemps pour que je puisse retrouver une respiration quasiment normale. Je m’affale sur un rocher. La tête entre mes genoux, je n’essaye même pas de cacher que je n’en peux plus. Même si je voulais faire semblant mon allure ne laisse aucun doute de l’état de décrépitude dans lequel je me trouve. Un corps de quarante balais avec une condition physique d’une mémé… Gisou, tu es une mémé ! Cette image plus que tout me révolte, m’attriste, me remue les tripes.

 

-       Alors, Gisou, on fait moins la maligne ?

 

Je n’ai pas la force de l’insulter pourtant ce n’est pas l’envie qui me manque.

 

-       Lève toi, on va faire des étirements sinon demain tu ne pourras plus bouger.

 

Nouvelle séance de torture, me voilà à devoir reproduire les mouvements que Noémie me montre. Je me contorsionne dans des positions dont je ne savais même pas qu’elles existaient. Je me redécouvre des muscles dont j’ignorais totalement l’existence. Je vous rassure, il n’y a plus de doute, ils sont bien là, douloureux comme il n’est pas permis.

 

C’est en trainant les pieds que nous retournons à l’appartement. Noémie me laisse remonter les étages, seule. L’ascension des  escaliers se fait, ponctuée par des jurons grands crus. Je suis tellement tétanisée par le froid et l’effort accompli que je n’arrive même pas à rentrer la clé dans le trou de la serrure. Je suis obligée de m’y reprendre à deux fois tellement je tremble. Je jette mes vêtements made in « ex RDA » dans le couloir et me glisse dans l’eau que je laisse couler brûlante sur ma peau en espérant qu’elle calme mes muscles endoloris. Je ne suis partie que depuis une heure, mais le temps m’a semblé si long…         

 

Toute groguie, je passe de la salle de bain à ma chambre. Je me laisse tomber dans mon lit sans ménagement poussant un cri de douleur lorsque mes cuisses touchent les draps. Ma peau est rouge écarlate. Le froid a attaqué l’épiderme qui est dorénavant à vif. Je m’enduis de lait pour le corps, mais l’effet est dévastateur, j’ai l’impression qu’on me jette de l’huile bouillante. Je me roule en boule au fond du lit, j’ai encore plus sommeil qu’avant de partir.

 

 

 

*          *

*

 

Tous droits réservés

Magali Aïta

 

 

*

 

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (1), veuillez cliquer sur le lien ci-dessous :

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (1)

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (2 et 3) :

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (2 et 3)

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (4 et 5) :

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (4 et 5)

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (6 et 7) :

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (6 et 7)

 Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (8 et 9) :

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (8 et 9)

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (10 et 11) :

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (10 et 11) 

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (12 et 13) :

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (12 et 13)

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (14 et 15) :

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (14 et 15)

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (16 et 17)

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (16 et 17)

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (18 et 19)

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (18 et 19)

 Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (20 et 21)

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (20 et 21)

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres ( 22 et 23)

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (22 et 23)

Pour lire Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (24 et 25)

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (24 et 25)

 

*          *

*

 

Pour découvrir l'univers de la Chouette bavarde, veuillez cliquer sur le lien ci-dessous :

 http://lachouettebavarde.over-blog.com/

 

*

 

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×