Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (22 et 23)

Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (22 et 23)

 

 

-       T’es bizarre Gisou. Y’a un truc qui cloche chez toi, je n’arrive pas à dire quoi.

 

J’ai cédé à leur harcèlement quasi quotidien. Nous sommes samedi soir et oh miracle, j’ai accepté de sortir de ma grotte pour rejoindre les filles dans un bistrot grenoblois. Attablées, nous attendons que le serveur vienne prendre notre commande. Avant de quitter l’appartement, je me suis pesée. J’ai noté sur ma courbe de perte de poids, la nouvelle baisse de 200 grammes. Et je me suis juré de ne m’autoriser aucun écart. J’ai la pression, ce rendez-vous je l’ai accordé à contrecœur, plus pour leur faire plaisir que pour l’envie de les rencontrer le temps d’une soirée. Je suis tellement obnubilée par mes kilos que j’en oublie quasiment l’essentiel : leur amitié.

 

-       Gisou, t’as disparu de la circulation du jour au lendemain. T’imagines pas combien nous avons flippé ! Tu ne nous refais plus jamais un coup comme ça !

 

En guise de réponse, elles ont droit à un haussement d’épaules. Je ne suis pas très à l’aise, mais je n’ai guère envie de m’étaler sur les raisons de ma désertion.

 

-       La prochaine fois, on passera une Alerte enlèvement et tu seras en prime du JT de Pernaut.

 

Le serveur vient prendre notre commande. Il est beau comme un dieu. Une gueule d’ange avec un corps… J’en ferai bien mon casse-croute, mais ça c’est de l’ordre du fantasme. Il n’est pas du genre à se sortir une grosse. Il est plutôt du genre à se taper une Bimbo au QI d’huître.

Tiffanie avec ses longs ongles fraichement manucurés, passe la commande. Une bouteille de blanc, du sec et du bien frais. Alors que le beau gosse s’apprête à virer les talons, je l’interpelle.

 

-       Pour moi ce sera un jus de tomate.

 

Trois paires d’yeux se retournent vers moi, les regards effarés. Je viens de commettre un crime de lèse-majesté. Je déroge à la règle de l’apéritif classique du clan des girls.

 

-       Je vous l’avais dit les filles, elle est malade !

-       Gisou, mais qu’est-ce que tu as ?

-       Moi, j’vous dis qu’elle a pris la foudre la Gisou.

 

Les trois commères se mettent à commenter mon malheureux jus de tomate, pendant que moi je me fais toute petite au fond de la banquette du bistrot. Je fais mine de consulter mes mails sur mon Smartphone. Je relis les anciens mails, car ma messagerie est désespérément vide. Mon fan-club est proche du zéro.

 

-       C’est quand tu veux que tu nous réponds Gisou. Tu nous entends là ?

 

L’opération camouflage est ratée.

 

-       Tu disparais de la circulation pendant un mois et tu reviens pour boire un jus de tomate ! Celle-là tu ne nous l’avais jamais faite…

-       Avec du cèleri, du piment et du poivre, c’est excellent.

 

Noémie manque de s’étrangler avec une gorgée de blanc. Elle aurait peut-être dû essayer la tomate…

 

-       Et c’est qu’elle se fiche de nous en plus. Tu nous prends pour des morues ou quoi ?

 

Moi, si peu… Va falloir que je mette les cartes sur table et je ne sais plus trop ce que je dois dire ou pas. Avec elles, je me méfie toujours un peu de l’ampleur que peuvent prendre les choses. Alors je vais y aller à tâtons. Je respire un grand coup, je me positionne un peu plus droite sur ma banquette, je saisis le verre de tomate, je fixe mon attention sur le mélangeur que je remue frénétiquement. Je me lance.

 

-       Je me suis mis quelque temps au vert les filles. Rien de rare, ne vous affolez pas.

 

Elles me reprennent en cœur.

 

-       Au vert ?

-       Ben oui, à la soupe, si tu préfères. Tu sais les poireaux et tout le bazar qui va avec.

-       J’vous l’ai dit qu’elle est malade !

-       Non, mais t’es sérieuse Gisou ? T’es à la diète ?

-       Oui, tu peux appeler ça comme ça. J’ai déclenché le « plan cachalot ».

-       Ca pour déclencher, tu déclenches complet ma pov’ fille.

-       Et bien, pour une nouvelle, ça m’en bouche un coin. J’me ressers un blanc du coup !

 

J’ai jeté un froid, toutes les quatre sommes un peu coincées avec nos verres. Pour briser le silence, je recommande… un jus de tomate !

 

 

*

 

 

 

Qu’est-ce que j’ai eu le malheur de leur avouer ? J’ai subi le reste de la soirée, passant mon temps à les entendre me narrer leur conception de la ligne haricot vert et de leurs trucs et astuces pour estomper les kilos superflus.

 

-       Gisou, si tu veux, je peux t’aider. Tu peux m’accompagner à la salle, tu verras, c’est hyper efficace.

 

-       À la salle ?

 

-       Ouais ! À la salle de remise en forme ! J’y vais tous les soirs. Si tu veux, je te mets en place un programme. Et hop, au revoir la cellulite, bonjour les abdos en béton.

 

 

Elles sont sympas les copines, mais il n’y en a pas une qui a compris que j’ai envie d’être seule avec mon surpoids. Au contraire, elles parlent tellement fort que je sens les clients du bar s’intéresser de prés à mon cas et ça je ne le supporte pas.

 

-       Je vais y réfléchir, on en reparle…

 

J’ai espéré qu’elles captent le signal de « laissez-moi tranquille, je ne veux plus que mon poids soit le thème de la soirée ». Mais au contraire, elles sont parties dans leur délire de vouloir m’accompagner à tout prix dans cette quête « il faut sauver Gisou ». Avec mes quelques kilos en moins, je ne me suis jamais sentie aussi grosse. La nausée s’empare de moi, je m’agace en silence, le cuir de la banquette commence à me démanger, je n’arrive pas à rester stoïque, immobile. La cocotte minute commence à bouillir. Gisou bout et l’explosion s’annonce des plus fracassante.  Je me lève d’un coup, les filles sont tellement happées par leur conversation, qu’elles ne me voient pas quitter le bar furibonde. Les planter, comme ça sans leur souhaiter une bonne nuit. Ce n’est pas très cool. À peine ai-je franchi le pas de la porte que je m’en veux déjà. Sur le trottoir, les fumeurs s’agglutinent autour de mange debout sur lesquels sont disposés cendriers et bougies. Je croise le regard de l’un d’entre eux qui tire sur sa clope goulument. Encore un intoxiqué, il sourit, les yeux plissés, le front traversé par deux rides profondes. De l’autre main, il tient un verre dans lequel les glaçons dansent en rythme. Je parierai sur du whisky, l’odeur et la couleur, peut-être, ou bien son look, il a bien une tête à aimer le whisky. Pourquoi est-ce que je pense à ça ? Je n’en sais rien, mais c’est la première chose qui me traverse la tête. Je devrai baisser mon regard, mais au contraire, je le fixe de la manière la plus impolie qu’il soit. Ça le fait sourire, il doit me prendre pour une folle. Les autres gars qui l’accompagnent sont concentrés sur le match de foot qu’ils suivent à travers la vitre du bar. À les écouter, ils sont tous qualifiés pour devenir sélectionneurs de l’équipe de France. Didier Deschamps a du souci à se faire, à Grenoble, la relève est prête.

 

Il est à mes côtés, me tend son paquet de cigarettes, des sans filtres.

 

-       Vous avez oublié vos cigarettes à l’intérieur ?

 

-       Euh, c’est que je… enfin… Oui, c’est ça.

 

Impossible de lui dire que je ne fume pas. Pourtant ce mec, je ne le connais ni d’Adam, ni d’Ève, mais je ne suis pas fichue de lui dire que la cigarette et moi, ça ne fait pas bon ménage. Au lieu de ça, je me vois saisir l’une d’entre elles, la porter à ma bouche pendant qu’il l’allume avec ce qui me semble être un Zippo. Sur sa main, j’aperçois malgré l’obscurité un tatouage dont je ne peux comprendre la signification. La première bouffée m’arrache la gorge, les cordes vocales, je ne peux refréner une quinte de toux à réveiller tout le quartier.  

 

-       Ouah c’est fort !

 

Il rit. Me reprends la clope des mains et la porte à sa bouche. J’en frissonne de plaisir.

 

-       Ce n’est pas pour les fillettes ça.

 

Je ne sais pas s’il plaisante ou s’il se moque ouvertement de moi. Je m’en fiche, je n’ai d’yeux que pour sa main tatouée qui fait des vas et viens pour offrir à ses lèvres la cigarette sur laquelle j’ai porté les miennes quelques secondes auparavant. Cet homme, pas très beau, vient de mettre une touche d’érotisme inattendue dans une soirée qui s’annonçait chaotique.

 

-       Ben alors Gisou, on t’avait perdue.

 

Horreur, elles sont là, derrière moi, telles des vigies, à dévisager sans retenue mon inconnu.

 

-       Ton jus de tomate est servi…

 

La honte suprême, après la clope, le jus de tomate. Lui, il continue de sourire. En me montrant son verre vide, les glaçons restant seuls au fond.

 

-       J’arrive…

 

Elles ne bougent pas, elles m’attendent, les mains sur les hanches. La porte ne s’est pas encore refermée derrière nous que déjà l’inquisition commence.

 

-       C’est qui ce blaireau ? Tu le connais d’où ?

 

Je ne leur réponds pas. Blaireau, quand même pas…

 

-       Il a une gueule de loubard ce type. Il n’est pas net.

 

Le loubard, il a réussi à me faire frissonner alors respect. Mais ça je ne le leur confie pas. Nous revoilà revenues à la case départ. Je regarde par-dessus mon épaule cinquante fois, pour essayer de l’apercevoir au milieu de la foule accoudée au zinc. Je frôle le torticolis en vain…

 

 

 

 

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