Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (20 et 21)

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (20 et 21)

 

 

Je dépose mon gros paquet chez le primeur du coin, l’un de ceux qui ferment tard le soir. Un dépanneur au sourire discret qui se plie toujours en quatre pour m’aider à trouver la denrée la moins chère. Momo attend les clients nocturnes jusque tard dans la nuit assis sur une vieille chaise empaillée. Il enchaine cigarette sur cigarette, fidèle à son paquet bleu affublé d’un casque dont Astérix le Gaulois n’aurait pas rechigné à porter.

-       Ti comprends Madmoizelle, les sans filtre c’est toute ma jeunesse.

« Mademoiselle », à quarante ans, ça fait un peu du genre « on ne peut plus rien pour toi vieille fille ». Du coup, ça me motive un peu plus pour m’acheter un paquet de poireaux, des carottes, des navets, tous les ingrédients pour préparer la soupe du renouveau. Je ne m’aventure pas du côté des gâteaux, des confiseries et ne pousse pas la cruauté à lorgner mes addictions.

 

-       Tié malade Madmoizelle ? Ti va faire une soupe…

 

Momo a la berlue et ne peut s’empêcher de me questionner. Il n’a pas l’habitude de me voir acheter des légumes. Il croit rêver le bougre. Je lui explique que je me mets à la diète pour quelque temps.

-       Mais tié pas grosse Madmoizelle. Faut pas dire ça. Ti sais dans mon pays, nous les femmes ont les aime avec des formes. Les sacs d’os, on les laisse pour les Occidentaux.

 

Il est gentil Momo, il me remonte le moral et  glisse dans mon petit panier deux pamplemousses.

 

-       C’est bon pour toi ça.

 

Ce n’est pas tout d’avoir acheté la moitié du rayon légumes. Maintenant, c’est qui qui va devoir se coller en cuisine pour les éplucher, laver, couper, mitonner, hein ? La Gisou pardi !

 

Je mange une carotte crue tout en m’occupant des poireaux. En mode jojo lapin, mastiquant bruyamment, je me bats avec les feuilles vertes. À croire qu’elles sont passées sous une tempête de sable. Mon évier a changé de couleur. Plus j’enlève les grains, plus il en ressort de partout. Je rince avec des litres d’eaux et malgré tout, il en reste encore. Je peste toute seule entre mes quatre murs. Outre le fait que je transforme mon plan de travail en dune, je pleure toutes les larmes de mon corps. Maudits poireaux qui irritent mes yeux. Je travaille à l’aveugle, la niflette au bout du nez. Déjà que débuter un régime n’est pas marrant mais en plus ça relève du travail de forçat. Je vais regretter mes boîtes de conserve toute prête à l’emploi. Finalement, je me venge, armée de mon couteau, je les émince rageusement et les mets à cuire dans ma cocotte minute de compétition qui n’a quasiment jamais servi.

Dix minutes de cuisson plus tard, les légumes n’ont plus la même tête, ils font moins les malins. Tous bouillants et ramollis, ils ne sont pas fiers lorsque je leur présente mon nouveau copain le mixeur. La soupe est vite prête et servie encore fumante dans un grand bol que je regarde en chien de faïence installé sur la table basse du salon à même le sol. Elle sent bon et repend son odeur si caractéristique dans tout l’appartement. Il va falloir que je m’y habitue. Troquer les arômes de chocolat à ceux des soupes et autres produits diététiques. J’ai tellement faim que je me brûle la langue et le palet. C’est bon,  demain je pèlerai de la bouche. Il ne manquait plus que ça, croiser mes copines et leur parler en zozotant, rien que d’y penser, j’en suis malade. Une fois de plus, je serai le centre de leurs moqueries, trop peu pour moi, merci.

Brûlante ou pas, je continue à la boire en soufflant dessus, je suis incapable de patienter quelques minutes de plus afin de lui laisser le temps de diminuer de quelques degrés supplémentaires. Je résiste à la tentation de saupoudrer le liquide verdâtre avec de l’emmental râpé et de lui adjoindre une flottille de croutons de pain. Non Gisou, ça, c’est péché. Je ne m’autorise que deux tours secs du moulin à poivre. Mais quand on a faim, on ne se pose pas trop de questions, on mange et la soupe ne fait pas un pli. Je lèche le bol dans le moindre de ses recoins et j’ai encore mon estomac qui réclame. Le pamplemousse de Momo ne demandant qu’à être pelé, je m’en occupe personnellement. Il est excellent, pas trop amer. Je le déguste quartier par quartier laissant le jus couler le long de ma gorge avec délectation. Ce sera mon seul réel plaisir de la journée. Merci Momo !

Demain, pour aller travailler, je partirai un quart d’heure plus tôt pour descendre du bus deux arrêts avant l’habituel. Je terminerai le trajet à pieds. Une vraie petite révolution dans ma petite vie tranquille. La nouvelle Gisou arrive et croyez-moi, ça va pulser !

 

 

 

*

 

 

 

-       Gisou, t’es où ? Tu fais la gueule ? Rappelle-moi, on est avec les copines. Nous sommes toutes très inquiètes.

 

 

Le message délivré par mon répondeur a été laissé par Tiffanie. Voilà un mois que je ne réponds plus à aucun des appels de mes amies. Je vis, respire, uniquement dans le but de donner une chance à mes efforts diététiques d’être récompensés. Les copines sont passées au second plan. Les apéritifs nocturnes, les restaurants, les invitations chez les unes, les autres, je n’ai donné réponse à personne. Le blanc au bout du téléphone, le fossé s’est installé. L’autre jour, à la sortie du travail, elles sont venues en grande délégation pour me coincer à l’arrêt du bus. Grand conciliabule sur le bord du trottoir. J’ai eu droit à du grand chantage affectif, à une litanie de reproches. Prise au dépourvu, je n’ai tenté aucune opération de justification, d’explication sur mon changement de comportement. J’ai joué la grande naïve qui ne comprend pas leur inquiétude démesurée. À quoi bon leur expliquer que j’en ai marre, que je veux mettre un terme à un cycle infernal  sur qui j’avais perdu la main ? Tout m’échappait et enfin je reprends le dessus, toute seule, à la force du caractère, au courage et à la patience. Pour la première fois de ma vie, j’arrive à maîtriser le sens que je veux lui donner, à retrouver un espoir envers les mois à venir. Dans la difficulté, j’ai pris le temps de réfléchir, par ce jeûne imposé, je me suis interrogée. Pourquoi en es-tu arrivée là ? Où veux-tu aller et comment ? Des heures passées seules dans le silence de ma chambre à tourner et retourner dans tous les sens une flopée de raisonnements philosophiques. Du soutien, j’en ai trouvé en surfant sur les forums de discussion, en tchatchant avec d’autres Gisou, des femmes en crise de la quarantaine qui décident de changer du jour au lendemain et de se redonner une seconde chance. Si nous avons raté la moitié de notre vie, nous ne voulons pas subir la seconde partie de notre existence. Alors les sacrifices sont au rendez-vous et nous nous soutenons jour après jour en échangeant sur nos doutes,  nos baisses de moral, nos petites joies pleines d’espoirs lorsque nous arrivons à ne pas succomber à la tentation d’un carré de chocolat un après-midi de mauvais temps, seules devant un écran TV. À force de nous dire que nous sommes des grosses, nous avons fini par le croire et nous enfermer dans un physique oubliant également que sous notre enveloppe corporelle se cachent un cœur et des sentiments. Nous sommes une petite dizaine à avoir créé un réseau, un comité de soutien des femmes qui décident de se reprendre en main. Il a été plus facile pour moi d’en discuter avec des inconnues par écran d’ordinateur interposé qu’avec mes copines pin-up qui crient au scandale dès qu’elles ont pris 500 grammes après une soirée d’orgie.

 

Et puis, j’ai un allié dans mon quartier, qui participe tous les jours à mon nouveau challenge. Momo, le primeur, il me dégotte de bons légumes et des fruits variés. Grâce à lui je découvre de nouveaux goûts et des saveurs inattendues. Avec mes paniers de légumes, j’ai rendez-vous chaque soir avec Marmiton.org. Je recherche des idées de recettes de cuisine en fonction de mes ingrédients. Pour la première fois, j’ai réalisé des gratins de toutes sortes. Je mange du chou-fleur, vous ne vous rendez pas compte de l’exploit que ça représente pour moi. Lui et moi nous étions fâchés depuis ma petite enfance. Et par un miracle, grâce à la recette d’un internaute, je me suis régalée en dégustant un gratin avec une béchamel allégée. Si, ça existe et c’est particulièrement bon. Du coup, je prépare des plats pour plusieurs repas et je fractionne le tout dans des petites boîtes en plastique pour les déjeuners chez Super Q. C’est le monde à l’envers, ce sont mes collègues de travail qui me demandent des conseils de cuisine ! Je reprends confiance en moi et j’en oublie mes bonbons.   

 

La pesée hebdomadaire du dimanche matin est devenue le véritable cérémonial qui clôture chaque semaine d’un régime draconien sans aucun écart. Finis les nounours à la guimauve et autres dragibus, terminés les apéritifs, oubliée la Chartreuse, sevrage cacaoté de rigueur. La nouvelle Gisou mène une vie quasi monacale depuis quatre longues, très longues semaines. Mais le résultat est là, je ne peux m’empêcher de crier de joie. J’ai ENFIN perdu cinq kilos ! 

 

 

 

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Tous droits réservés

 

Magali Aïta

 

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Commentaires (1)

1. AlysonLtj (site web) 11/10/2017

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