Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (2 et 3)

Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (2 et 3)

 

 

Encore une heure à tenir Gisou et tu pourras rentrer chez toi et glisser ta carcasse dans un bon bain. Mais il reste soixante minutes à supporter cette foule qui passe et repasse devant moi. Avec le temps, j’ai réussi à devenir une hôtesse de caisse magicienne. Assise sur ce fauteuil inconfortable, je fais le tour de force de disparaître de la vue des clients malgré mon poids certain. Je n’existe pas ! Le numéro de la femme invisible : c’est moi. Non, je ne suis pas folle, pas encore du moins. Les gens ne me regardent pas, je suis devenue transparente, encore plus fine qu’une tranche de jambon blanc. Pourtant lorsque je me matte dans un miroir, je vois un gigot bien gras, et bien les clients de chez Super Q, par miracle, ne voient plus ! Mais comme je suis une caissière attentive, disponible et souriante, je ponctue chaque paiement par un « au revoir et bonne soirée » de ma plus belle voix de ténor. Et là, par un nouveau tour de magie, comme par enchantement, le public me retrouve, surpris de découvrir face à eux : Gisou, la déesse de Super Q ! « bon’soirée, m’dame ». Et bien, ce vendredi soir, j’en ai plein les talons et je ne rêve que d’une chose : fuir loin du brouhaha, de l’air confiné, des odeurs de ces mal élevés… Même si je sais que je passerai ma soirée seule, tant pis, du moment que je ne croise plus toute cette marée humaine. Mais en attendant, il me reste soixante minutes longues, trop longues…

Oh pauvre de moi, je l’ai reconnu… le zinzin du vendredi soir. Il est encore là tapi dans le rayon des produits laitiers. Il me fait peur lui. Toutes les fins de semaine, il vient faire ses courses et il prend un malin plaisir à passer à ma caisse. Avant de venir régler sa note, il m’observe du coin de l’œil tout en faisant semblant de lire les étiquettes de ses pots de yaourt. Depuis le temps, il doit forcément les connaître par cœur. Il a les cheveux gras, il porte chaque vendredi le même pull-over, avec de magnifiques taches. Les lunettes posées de travers sur son nez, il est affreux. Mon supplice est à son apogée lorsqu’il me regarde avec ses yeux de veau que je sens descendre sur mon UNIQUE atout : mes seins. Il me déshabille… ignoble ! Mais pourquoi, je n’attire que les zinzins… ? Alors que ma copine Lydie, postée trois caisses plus loin, voit se succéder tous les beaux gosses du quartier. La vie est injuste… Ce soir, en quittant notre service, elle me dira dans un grand prétendant « alors il est venu ton beau prétendant ? » Et comme à chaque fois, les collègues vont partir dans un grand éclat de rire et toutes iront de leurs railleries, de leurs moqueries. Lydie fantasmera sur son « beau gosse musclé et tatoué de la mort qui tue ». Et moi, les fesses sur mon banc je m’enfilerai un paquet de bonbons avant d’aller prendre mon bus pour rentrer dans mon deux pièces. La vie est injuste ma pauvre Gisou.

 

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Samedi matin, 8 heures, je suis réveillée par la voisine du dessus qui n’a rien trouvé de mieux que de passer l’aspirateur. Le démon prend possession de mon corps. Rageusement, je fourre ma tête sous l’oreiller en espérant que les plumes qui le composent soient assez efficaces pour baisser de quelques décibels le brouhaha de l’horrible machine. Et dire qu’il me faudra également faire le ménage dans le week-end… Mais, comme à chaque fois que je suis contrariée par quelque chose, je suis obnubilée et je n’arrive pas à faire le vide dans ma tête. Obsédée par le bruit qui grignote petit à petit le peu de patience que j’ai en stock, je ne retrouve plus le sommeil. Autant vous dire que je suis d’une humeur massacrante. Bien obligée de constater que ma nuit est terminée, je me lève du pied gauche et je rejoins ma cuisine en pestant contre la mémé du dessus. Non, mais franchement, retraitée, elle ne peut pas passer son aspirateur un autre jour qu’un samedi matin ? Je lui ai fait quoi à celle-ci pour mériter un tel châtiment ? Je prépare mon petit déjeuner le cerveau embrumé, un œil sur l’écran de TV. J’ai décidé de troquer le vacarme voisin par les clips du top 50. Et petite satisfaction personnelle, j’ai monté le son, un poil plus fort que d’habitude, juste un poil, mais épais le poil. Non, mais à la guerre comme à la guerre !

Un grand bol de chocolat au lait et quelques tartines plus tard, j’enfile ma tenue de combat favorite : un immense jogging tue l’amour. Et c’est sans maquillage que je pars à fond de train acheter mon stock de magazines pour tenir mes deux jours de repos. Le buraliste de mon quartier me compte parmi ses fidèles clientes, il m’accueille avec un grand sourire. À chaque fois, j’ai la même stratégie, je fais un tour de pistes de toutes les nouvelles publications. Je regarde les premières de couvertures et ensuite je feuillette le sommaire. Pour au final, acheter toujours les mêmes hebdomadaires et mensuels. Je vais passer le reste de la matinée à rêver devant des tenues de pinups que je ne porterai jamais. Non par goût, mais seulement pour une question de… comment dire… de… gabarit ! Les nanas, toutes ces actrices, elles ont des cuisses qui font mon tour de bras, alors les leggins, ils restent dans les magazines ! Ensuite, je file à la rubrique des potins de stars, où je me délecte des bruits d’alcôves, des coucheries pailletées des VIP des grandes capitales. Je bave devant des acteurs, top-modèles trop beaux pour être vrais, affichés au bras des plus belles plantes de la planète. Je me rassure comme je peux en me disant que ces garces bien roulées sont retouchées, botoxées, plastifiées, refaçadées de multiples fois. Moi aigrie ? Oui et alors ?

En fait, la seule rubrique que je m’autorise est celle des recettes de cuisine. Je découpe consciencieusement toutes les propositions culinaires que je me ferai un plaisir de concocter à mes copines, un soir de « dream team party ». Et à force de bons petits plats, je m’éloigne inexorablement de la taille 36 que je ne me souviens pas avoir connue, ne serait-ce qu’un jour.

 

 

 

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Magali Aïta

 

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