Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (16 et 17)

Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (16 et 17)

 

 

Le matelas sur lequel je suis installée est collé au lit d’Aurélie. Même si je ne la vois pas, je sens sa présence et entends sa respiration. Elle remue dans tous les sens pour trouver la position idéale à une séance de papotage. Aurélie, je la connais depuis des années, j’ai été sa baby-sitter alors qu’elle n’était qu’une enfant. Les années ont passé et pourtant, le lien s’est renforcé et transformé en une véritable amitié.

-       Tu sais Gisou, c’est super que tu sois venue ce soir. Ça faisait longtemps qu’on ne t’avait plus vue dans le quartier.

Elle parle doucement, pour ne pas me froisser, mais en quelques mots, elle vient de me rappeler que ça fait quelque temps que je fuis. Elle ne sait pas pourquoi, et je n’ai jamais pris la peine d’en parler. Car poser des mots, relève du défi.

-       Tu exagères Aurélie… comme d’habitude. Ça ne fait pas si longtemps.

-       Quoiiii ? Non, mais sérieux Gisou, au moins six mois que tu n’as pas mis les pieds dans la cité. Tu nous snobes ou quoi ? Ne fais pas ta bourgeoise Gisou. Faut pas oublier d’où tu viens.

Comment oublier cette cage d’escalier et celle de l’immeuble d’en face où j’ai grandi avec mes parents et mes trois frères ? Comment oublier les sifflets et les insultes lorsque je quittais le quartier pour rejoindre mon lycée. Non je n’ai rien perdu, tout est bien ancré dans ma mémoire. À tel point que malgré les décennies qui ont passé, je rêve encore du jour où j’ai eu le courage de quitter cet univers de béton et de grisaille.

Aurélie est la seule personne avec qui j’ai gardé des liens, l’unique témoin d’une époque, alors qu’elle n’été qu’une enfant. Je l’avais oubliée comme tous les autres, mais elle a tout mis en œuvre pour me retrouver. Un soir, j’ai reçu un message via Facebook et depuis, nous sommes devenues inséparables. Elle est devenue une magnifique jeune femme et moi, une presque quadra. J’ai l’âge d’être sa mère, et pourtant, je la considère comme une sœur à qui je me confie, et à qui je prête une oreille attentive. Les retrouvailles se sont faites naturellement, comme ci il n’y avait jamais eu d’interruption dans notre parcours.

-       Je  n’oublie rien… Mais je préfère ma vie actuelle. Mon petit appart en centre-ville me correspond plus que celui de mes parents. Tu sais bien que je n’ai pas envie de croiser certains ici. On ne va pas revenir là-dessus à chaque fois.

-       De toute façon, tu ne le verras plus d’un bout de temps. Il est en zonzon.

Au son de sa voix, je comprends qu’elle est contente de son petit effet. Elle vient de me scotcher. Mon ex est en taule. Alors là, c’est la meilleure nouvelle de l’année.

-       T’es sérieuse là ?

-       Voui, voui, il a pété un câble, il a passé ses nerfs sur un de ses « associés ».  Sauf que celui-là, il en avait plus que les autres et a déposé plainte.

Elle ne finit pas sa phrase pas un « lui au moins ». Je me souviens encore de sa dernière paire de baffes, parce que j’avais osé m’acheter une jupe trop courte. À la nouvelle de son incarcération, je sens un nœud se défaire au fond de mon ventre. Un soulagement me saisit, me surprend et un léger sourire immaitrisable vient se dessiner sur mes lèvres.

-       Il ne serait pas si tard que je te dirai bien, qu’on sorte pour fêter ça.

-       Gisou !

Laurie est déjà sur ses deux pieds et fonce chercher une bouteille chère à mon cœur : la Chartreuse. Elle prend une claque l’heure suivante, nous avons trinqué, retrinqué et reretrinqué à la santé de mon ex que nous avons affublé d’une liste de noms d’oiseaux très exotiques. Girls Power !

 

 

 

*

 

 

-       Gisou ?

-       Ouais…

-       Tu dors ?

-       Nan, j’voudrais bien… mais j’peux point…

Laurie éclate d’un rire tonitruant toute en délicatesse. Bon, d’accord, elle est bourrée, tout autant que moi. Je m’évertue à garder les paupières closes en espérant que le sommeil vienne à bout de cette nuit qui se prolonge dans les vapeurs d’alcool.

-       Rien que des plantes médicinales qu’ils disaient, ben les pères chartreux s’font pas chier quand même.

-       J’suis bourrée, t’es bourrée, nous sommes bourrées, elles sont bourrées. AMEN !!!

-       J’voudrais bien… mais j’peux point… J’suis la bonne du curé.

Me voilà debout sur le matelas gonflable qui tangue dangereusement, à moins que ce ne soit les effets de la Chartreuse, à entamer une parodie de notre Annie Cordy nationale.

Je voudrais bien ouin ouin, mais je peux point ouin ouin. C'est point commode d'être à la mode, quand on est bonne du curé.
C'est pas facile d'avoir du style, quand on est une fille comme moué. Entre la cure et les figures, des grenouilles de bénitier, la vie est dure quand on aime rigoler.

Je lutte pour garder une posture digne d’une bonne de curé, mais le Bon Dieu, peu enclin à apprécier ma chorégraphie, choisit de punir mon blasphème par un vol plané réussi. En moins de deux me voilà fesses en l’air et face contre terre.  Aurélie est pliée en deux de douleur, ses zygomatiques lui font mal tellement elle ne peut retenir le fou rire qui lui fend le visage. Elle le cache derrière son oreiller, mais les soubresauts de son corps hilare trahissent le délire chartreux.

-       J’me suis amochée et toi tu ris, Laurie sert nous donc un verre qu’on s’remette de nos émotions.

-       Ouais, t’as raison, l’abus d’alcool est dangereux pour la santé. Soignons le mal par le mal.

L’aube n’est pas loin, lorsque l’une comme l’autre nous réussissons à trouver l’apaisement propice à un repos salvateur. Je rêve de navire chahuté par les vagues, dont la coque est secouée par le courant marin. J’ai le mal de mer et en matelot d’opérette, je ne dois pas montrer la moindre défaillance. Allongée sur la couchette de la cabine en fond de cale, mon regard fixe le plafond qui s’obstine à tourner au-dessus de moi. Le commandant hurle les ordres au reste de l’équipage, la terre est annoncée à bâbord. Je vais enfin toucher la terre ferme, découvrir une contrée lointaine encore inconnue. Bientôt, la brise marine emplira mes narines et fera fuir l’air vicié des cabines des mousses.     

L’alarme du radio réveil de Laurie me sort de mon rêve pour me rappeler que le mal de mer n’est que la résultante de l’abus de chartreuse, que la couchette ne tangue pas plus que mon cerveau ne le lui impose.  Gisou, tu n’as plus vingt ans… Combien de fois faudra-t-il que tu te réveilles dans un piètre état pour reconnaître que tu dois mettre la pédale douce. Ce qui me rassure, c’est la tête de Laurie, elle fait peur à voir, les cheveux emmêlés le regard hagard, elle n’a rien à m’envier malgré sa jeunesse.

-       Et dire qu’il faut aller bosser, pas envie du tout de retrouver les clients ce matin.

Je me lève péniblement du matelas gonflable dont je crois reconnaître dans chacune de mes côtes les alvéoles. Mon dos est un vrai champ de mines. Même une douche fraiche n’y change rien. Je trouve mon réconfort dans la cuisine que je rejoins attirée par l’odeur du café fraichement passé. Laurie est une adepte de la cafetière italienne. Kitch certes, mais tellement pratique et ce matin salvatrice.

-       J’te préviens il réveille les morts, mais on a besoin de ça pour retrouver le monde des vivants.

Elle a raison, il est… serré. La première gorgée donne le ton. J’ai du mal à ne pas grimacer tant il est raide. Mais, je suis en retard pour rejoindre Super Q, alors je bois mon bol sans trop réfléchir au contenant. Et deux tartines plus tard, je descends les étages au pas de course, avec le bruit de mes pas lestés qui me tapent dans les tempes. Je cours tant bien que mal après le bus que j’attrape de justesse. Je m’effondre telle une grosse vache sur le fauteuil, et je me rends à l’évidence, je n’ai pas décuvé et en prime j’ai un mal de tête classé « grand cru ». Il ne va pas falloir me chercher aujourd’hui. Avis aux amateurs.

Je poursuis le trajet avec à mes côtés un vieux papy qui a oublié qu’au vingt et unième siècle les supermarchés regorgent de déodorants. Après le fond de cale, me voici dans une étable à compter les bœufs. Vive les transports en commun ! Aucun doute n’est permis, je suis d’une humeur exécrable.

 

 

 

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Magali Aïta

 

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Commentaires (1)

1. AlysonMwn (site web) 11/10/2017

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