Magali Aïta - Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (12 et 13)

Les histoires de princesses n'arrivent pas qu'aux autres (12 et 13)

 

 

Le tête à tête redouté est arrivé, je n’ai pas eu à patienter dans la micro salle d’attente, que déjà il est sur le pas de la porte, les mains sur les hanches. Il m’attend, avec la ferme intention de me passer à la moulinette. L’an passé, je m’étais engagée, 365 jours plus tard, nous revoilà à la case départ.

- Bonjour, Madamoiselle Gisou, comment allez-vous depuis l’année dernière ?

 Je déglutis. Le médecin m’avait fixé le challenge de perdre dix kilos. Comment lui annoncer qu’au contraire, j’en ai prix cinq de plus. Je sers contre mon ventre mon sac à main dans lequel est caché le sachet rempli d’ours à la guimauve et au chocolat.

 - Je vais bien docteur. Et vous ?

 Il baisse sa paire de lunettes, et me regarde par dessus les verres. C’est vrai que vu ma largeur, il n’a pas besoin de correction pour me voir…

- Vous n’avez rien à me dire ?

- Euh non, je vous assure tout va bien.

- Bon, nous allons passer à l’auscultation.

 Nous y voilà, Gisou, c’est l’heure du streap-tease. À poil, ma fille !

Je me colle dans un angle le plus éloigné de lui, je tourne le dos et face au mur, je commence l’effeuillage. En sous-vêtements, je fais moins la maligne. Mes bourrelets dénoncent mes excès de gourmandise et mon addiction au Nutella. Je sens son regard glisser sur ma peau. Vieux pervers, bas les pattes !

 -       Pesez-vous, et dites-moi où vous en êtes.

 Je sais très bien où j’en suis : en catégorie cachalot. Je lui annonce l’étendue des dégâts, la tête basse, sans oser lever les yeux dans sa direction. Il est plongé dans mon dossier, il ne dit rien. Un blanc s’est installé entre nous. Ambiance corbillard.

 -       Installez-vous sur la table d’auscultation.

 Il écoute mon cœur, mes poumons, le stéthoscope est glacé, je frissonne. Je sens sa respiration sur ma nuque, son odeur est toujours la même, il n’a pas changé d’après-rasage le bougre.

 -       Vous pouvez vous retourner.

 Face à face, yeux dans les yeux, les lunettes perchées au bout de son nez.

 - Vous comptez aller jusqu’où comme ça, mademoiselle Gisou ?

 Je lève les yeux au ciel, tente un sourire. Mais l’heure n’est pas à la rigolade.

 - À ce rythme-là dans dix ans vous ne monterez plus les étages, ne porterez plus vos courses. Vous n’êtes pas raisonnable du tout.

 Je ne réponds rien, le regard dans le vague, je le laisse parler. Me rappeler que faire du sport n’a jamais tué personne, mais que la télévision sur son canapé oui. J’ai seize ans d’un coup, et j’encaisse la leçon de morale. J’ai envie de pleurer, mais je ne lui ferai pas ce cadeau, trop fière de reconnaître qu’il puisse avoir raison. Parce que le pire, c’est que je sais que tout ce qu’il dit est vrai. Mais la Gisou que je suis n’a aucune volonté.

Il me raccompagne jusqu’à la sortie, mon affliction ne peut lui échapper.

- Je compte sur vous Gisou. On se revoit dans six mois…

 

 

*

 

 

- Mais enfin Gisou, t’en fais une tête on dirait que tu viens de voir un fantôme. Tu n’as pas touché à ton déjeuner. T’es malade ?

 

Pas très fière de la consultation chez le médecin du travail, je n’ose pas parler de l’entrevue. Je suis honteuse. Les mots résonnent encore dans ma tête. Le message était assez clair, cette fois-ci je ne dois plus l’ignorer. Je viens d’entendre ce que je refusais d’admettre. Gisou, tu dois te reprendre en main, sinon tu vas droit dans le mur. Mais le chantier est tellement gigantesque que je ne me sens pas capable d’y arriver seule. Et en parler à mes copines, mes collègues, je n’en ai pas le courage. Assise au réfectoire, ma pause déjeuner se transforme en un supplice. Mon Tupperware en guise d’assiette, je fixe mes pâtes en sauce tomates d’un œil affolé. Avant de partir travailler, j’ai pris soin de les recouvrir d’une indécente épaisseur de fromage. A se demander si c’est le «râpé» qui accompagne les spaghettis ou l’inverse. Réchauffé au micro-ondes, l’emmental est venu fondre sur elles  formant un magma compact et fumant. Aujourd’hui, ça relève du miracle, je ne me jette pas sur le plat alors que c’est mon préféré. Les pâtes me semblent suspectes, comme si elles me regardaient en souriant, ravies du nombre de calories qu’elles diffuseront dans mes veines. Les mains sur les couverts, je reste pétrifiée, j’ai le cœur au bord des lèvres, en proie à une crise d’hypoglycémie. Et pourtant, manger m’est impossible, les mots sont plus forts que la faim. Mes collègues piaillent autour de moi tout en croquant des carottes, radis et autres crudités. Fines comme des merluches, elles ne connaissent pas de problèmes de surpoids, même si au printemps, elles enchainent les cures de détox pour se donner bonne conscience. Lorsqu’elles parlent de leurs séances de shopping, la seule inquiétude est de savoir si elles rentreront dans du 36 ou du 38.

La salle de restauration me semble sordide d’un coup. J’étouffe entre ces quatre murs et les odeurs de plats réchauffés qui oscillent entre le poisson et la viande grillée.

Sans trop savoir pourquoi, je me lève et fuis la bouffe, les collègues, Super Q. Je rejoins la rue et son anonymat, le flot des voitures qui tracent leur route, conduites par des inconnus aux visages fermés. Ces mêmes personnes qui viennent faire leurs courses et s’agglutiner à ma caisse. J’ère sans but, malgré la faim qui me tiraille, le grand air me fait du bien. Je marche à grands pas, trainant ma carcasse sur l’asphalte que trottoir. Le médecin l’obsède tout comme le chiffre qui s’est inscrit sur le pèse-personne, il est hallucinant. Je ne pensais pas autant, comme s’il appartenait à une autre que moi. Je dois l’assumer et tout faire pour qu’il diminue, avant d’être touché par la grande catastrophe de l’obésité. Peut-être que j’attendais ce moment-là, celui où je serai au pied du mur avec d’autres choix que de rebrousser chemin ou de m’y encastrer de tout mon volume. La solution est simple : maigrir en supprimant toutes les saloperies que j’ingurgite à longueur de journée, en retrouvant la force de reprendre une activité physique. Celle-ci étant aujourd’hui limitée aux exercices que j’impose à mon pouce sur les boutons de la télécommande de mon poste TV… Vais-je avoir le courage de troquer le moelleux de mes chaussons pour une paire de baskets ?

 

 

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Magali Aïta

 

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