Jacqueline Wautier - Un paradigme sans parapluie

Un paradigme sans parapluie

 

 

 

Galilée, tu vois qui c’est ?

 

Planck ?

 

Mendeleïev peut-être…

 

Crick… ?

 

Alors là, on vient de loin - et pas qu'en voiture!

 

Bon, écoute :

 

 

 

C’est un savant comme les aimaient nos parents - les kiffaient, si tu veux.

 

Un petit homme portant encore gilet coupé et montre gousset - mou du mollet, gras du corset.

 

Farfelu et chevelu.

 

Dodu et décousu.

 

A la mise passée démodée - je n'irai pas jusqu'à la naphtaline mais, pas loin!

 

Il défend cependant des projets branchés Cybernétique et brevetés sur fond numérique : entre sépia délavé et diaporama hyper sophistiqué.

 

Je crois bien qu'il n’y a qu’au quotidien qu’il fonctionne en pointillés : une sorte de paradigme sans parapluie, comme dit le gardien de l’immeuble.

 

 

 

- S’il a des diplômes ?

 

- Mon vieux, si tu savais !

 

Et avec un bac qui a tellement de « Plus » que même lui s’y perd !

 

 

 

Un vendeur de rêves, en quelque sorte – à nous promettre des lendemains enchantés…

 

Et qui fascina en son temps la presse ‘People’.

 

Tu sais, un tel génie séduit les érudits.

 

 

 

- C’est cela, oui, ceux qui n’ont rien d’une méduse !

 

 

 

Exalté côté musique, rationnel côté technique.

 

Quoi qu’il en soit, s’il a des mots d’hier, d’une autre ère si ça te plaît, ses outils ouvrent bel et bien l’histoire à d’autres voies - et s’il parle à l’envers, il tourne à l’endroit !

 

Il fut jadis de tous les coups médiatiques - tenue désuète mais desseins d’avant-garde!

 

D’expérience, je te le dis : semblable devin, presque magicien, fascine forcément les audiences.

 

 

 

- Les barges!

 

- Et les barges aussi, mais ça c’est toi qui le dis.

 

 

 

Il peut décoder les maux et leur destin - dans tes gènes ou dans la paume de tes mains.

 

Dire les faiblesses et les tracas - uniquement si tu y crois!

 

Les risques ou les limites - en statistiques.

 

Méditatif hyperactif, il ouvre des parenthèses sur toutes les thèses - par pures hypothèses !

 

De grognon à ronchon, celui-là avance en somnambule dans ses mondes de particules : y balisant un chemin de «plus loin» presque réalistes en «si» très optimistes.

 

Ainsi, bien accroché aux idées claires et aux formules obscures, il conjugue le futur en ‘plus que parfait’ : refusant obstinément de participer à un présent si mal fait - question de principe ou de complexion ?

 

Par suite, hors du temps de l’espace, au berceau des illusions, il esquisse un avenir sans récifs.

 

 

 

Je te l’ai dit, c’est un savant : bouillonnant et gesticulant.

 

Tête en l’air, pensées en équerre, il va sans vagues ni vague à l’âme...

 

 

 

- Rasoir!

 

- En fine lame, Coco, je ne pourrais pas mieux dire !

 

 

 

Là, ici, ailleurs, il œuvre à quelque lendemain radieux : au superlatif de ses envies - à donf, comme tu dis !

 

 

 

N’importe !

 

De nos peurs, de nos chagrins du moment, il ne voit rien - ça je le crois.

 

De nos joies ou de nos combats, il ignore tout - ça reste entre nos doigts.

 

Lui navigue sur la mer étale de son bureau : le monde peut bien perdre la boule, la foule hurler avec les chiens, il n'a qu'à fermer les yeux et balayer d’un battement de paupières toute cette poussière qui entache nos cœurs...

 

 

 

- Il se planque!

 

- Il prend de la distance, ce n’est pas faux...

 

 

 

Est distrait en tout cas.

 

Et vit dans des rondes d’équations.

 

Parce qu’il y déconstruit le réel en étincelles !

 

Qu’il surfe en équilibre sur une onde magnétique et fabrique du chimérique en kits protéiques …

 

 

 

- Un ouf ?

 

- Oui, peut-être. Passé un certain QI, je suppose qu'ils sont tous un peu... Comment tu dis? Zarbi...?

 

 

 

N'empêche, c’est un savant - discret ou secret :

 

De l’été à l’automne, il reconstruit l’univers à grands coups de crayon virtuel et de schémas tout en projections "3-D". Qu'il pleuve ou qu'il vente, il poursuit son monologue : hésitant entre deux ou trois postulats vraisemblables et autant de formules impalpables :

 

 

 

- Le monde est une poussière de lumière…

 

 

 

Il mâchouille son stylo et écrit du bout des doigts sur un écran tactile fermé aux émois - à toi, à moi…

 

 

 

- Le temps est une bifurcation de l'attention…

 

 

 

Il calcule au pied du crépuscule - en noctambule.

 

 

 

- L’espace est un élastique…

 

 

 

Jonglant des segments de cercle et des faisceaux laser, il mesure le globe solaire et piste les galaxies en formation – comme un zombie !

 

Bon, c’est sûr, de temps en temps, il mélange les heures et les secondes - s’essoufflant à peine sur la vitesse d’un neutron.

 

Mais seule l’immensité le retient - à en perdre le sens commun !

 

Pourtant, du Big Bang au grand boum, il peut tout dire. Des sciences et des techniques, il connaît l’ensemble et les parties. Du Tout, il sait l’ouverture ; de l’unité, la multiplicité ; et de la diversité la force - enfin, en théorie.

 

 

 

C’est un savant !

 

Il se tache de révélateur et discute des plombes et des longues avec son ordinateur.

 

On le croit ici, il est ailleurs.

 

Il ne rêve pas, il pense !

 

Il a vu les choses, lu les livres.

 

Et entend bien remplir l’espace de lumière : combler le vide pour y consoler le néant.

 

 

 

C’est un savant !

 

Quand il parle, c’est aux hologrammes.

 

Quand jadis il se livrait, c’était dans un livre - à grand tirage.

 

Imagine: s’il le voulait, il pourrait dévier la lune et démonter les mers.

 

Maîtriser même le mouvement et, bientôt sûrement, contrôler le temps.

 

Unfortunately, comme disent les Englishs, sa vie n’est plus qu’un laboratoire : et ses amis, des entonnoirs où capturer les trous noirs - histoire de les arracher au désespoir qui les porte à obscurcir les miroirs.

 

C’est un savant, tu étais prévenu !

 

Son avatar le précède dans les méandres de la physique plus ou moins quantique et de la téléportation à l’instant où le réseau l’emmène en ses canaux - sans bateau.

 

Dans l’intervalle, les arcanes lui ouvrent une infinité de destins : sur l’écran ou dans la toile - le derrière sur un coussin.

 

Pourtant, une après-midi de grande excitation, bataillant avec le temps du Boson contre l’espace du neutron, de moulinets en hoquets, le voilà qui entre dans un placard et se retrouve … … sur le trottoir.

 

Quel choc !

 

Deux ans…

 

Deux ans qu’il n’a plus mis le nez dehors - ni le pied, ni le soulier d'ailleurs !

 

Deux longues années qu’il fuit les pertes de temps des conversations sur le temps.

 

Qu’il échappe aux potins sur les Grands et les élites et les peoples...

 

Même aux poignées de main des voisins curieux.

 

Là cependant, le vent souffle doucement et les feuilles graciles frémissent - vert tendre sur l’azur.

 

Quelques passants s’essoufflent derrière un bus qui démarre en crachotant et des gamins rient en chœur - gris souris d’un nuage vaporeux ondulant sur fond d’asphalte.

 

Plus loin sans doute, le chant d’un merle répond à une inaudible question. Enfin, un chien en balade frétille, truffe en l’air et poils au vent : miel cuivré et beige doré illuminent l’écru vieilli des pavés.

 

Soudain un avertisseur retentit ; l’homme sursaute.

 

Il tourne la tête, ouvre la bouche…

 

Avance, hésite, puis se retrouve nez à nez avec une espèce rare de bipède : sapiens hirsutus - chemise troussée, gilet taché, chaussures dépareillées.

 

Blême et bouffi, il remue les lèvres.

 

Notre savant le salue dignement ; son vis-à-vis en fait tout autant.

 

Il s’incline, l’autre également.

 

Recule et se voit imité.

 

Il pointe alors son crayon, plisse le front et avance le menton : l’individu singulier semblablement lui répond.

 

Dépité et proprement offusqué, notre génie remet à sa place ce rustre ventripotent… Et derrière, devant, à gauche comme à droite, la foule s’agglutine et s’esclaffe devant ce spectacle fort réjouissant : une grosse tête qui n’a vraiment rien d’un protozoaire se salue, se sermonne et s’époumone.

 

Mais ces rires résonnent comme un écho au fond de sa mémoire, éclairant la rive lointaine des souvenirs à la dérive : ils rebondissent de lèvres en lèvres pour ramener le passé, qui sent le pain et la sueur et l’été…

 

Cela lui revient de loin : les petits aigris et les grands nonchalants, les patauds et les finauds… Quelques tristes sires, des joyeux drilles… En blond, brun, noir, roux... Des faméliques aux adipeux... Comme une coulée qui décline les formes de la vie en douce cacophonie.

 

Tout lui arrive par flashs.

 

Dans une densité des sensations qui lui met le cœur à fleur de peau : à en frissonner!

 

Et comme autant de petites îles où s’arrimerait la réalité de son existence.

 

Parce que tout lui revient maintenant : ses rêves et ses envies d’enfant qui furent autant de projets chevaleresques. Et puis ses copains : leur complicité, leurs folies communes, leurs amours secrètes... Les combats d'idées, les manifs, les espoirs - et la fille qui marchait à ses côtés!

 

C'est alors qu'il croise son reflet dans la vitrine : le front tombant, le teint cireux et le regard vitreux comme un merlan pané - plus triste qu'une une blatte cafardeuse. Et au moins aussi sinistre qu'un frelon qui se serait pris un sacré coup de bourdon!

 

Il s'en rend compte tout soudain : il avait renoncé à ses rêves pour quelque chimère, et délaissé ses compagnons de jeunesse pour des spectres d’électrons. Il avait parié sur le futur à en oublier le présent ; et misé sur l’enchaînement automatique des pensées sans âme de l’électronique. Du théorique à l’abstrait, il en était arrivé à gommer le réel : plongé au cœur des choses, il en avait oublié les choses du cœur. Après, fourmi sans fourmilière, dans le silence des murs gris, il en était venu à construire des robots pour répondre à son impossible solitude. Seulement voilà, de glissement en glissement, il s’était fait la réplique de ces monstres-là. Oubliant dans ce périple immobile tout ce qui s’accorde mais ne s’achète pas ; qui se gagne mais ne se vend pas. Oubliant l’émotion sans calcul et la passion sans équation : de celles qui fuient les statistiques pour faire les amants, de celles qui ignorent le numérique pour frissonner dans la chair…

 

Au bout du décompte, il s’était fait la copie parfaite de ces automates bien huilés qui jouent sans aucun risque et œuvrent sans jamais faiblir. Et il y avait perdu la douceur du vent et la chaleur de l’été quand le ciel enflamme la terre. Et plus encore la tendresse; et l’amitié qui réchauffe si bien les cœurs quand les verres s’entrechoquent, de secrets gardés en joies partagées.

 

Ces joies simples de ce qui est gratuit mais n’a pas de prix.

 

Ces joies vraies de ce qui est lentement conquis.

 

Ces joies durables de ce qui peut asseoir toute une vie.

 

Il a manqué tant de choses...

 

Perdu tellement de temps!

 

Mais là, une lueur au fond des yeux, un sourire hésitant au coin des lèvres, l’homme se redresse, inspire profondément et, au rythme du pouls qui gonfle à nouveau ses veines, se replonge au cœur du monde.

 

 

 

 

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           Jacqueline Wautier

 

 

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Commentaires (2)

1. AlysonPem (site web) 11/10/2017

https://www.flickr.com/photos/153842732@N04/37272888750

2. AlysonUaz (site web) 08/10/2017

My friend and I went camping the other day. It was a very bad experience, as he wouldn't let me sleep all night. He kept talking about random subjects and whined about his insomnia. I totally told him to read more and deal with it.

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