Jacqueline Wautier - La valeur des choses…

La valeur des choses…

 

 

- Sans objection, Monsieur le Président, Paul est un chenapan et sa pauvre mère s’en ronge les sangs à les avoir tout retournés !

- ... vous pourriez préciser, pour notre jeune assistance ?

- Bien évidemment, Monsieur le Président, si cela peut aider à la compréhension, je traduis volontiers : celui-là est un petit barlou qui joue les caïds à longueur de temps - sa mère, son père, les vieux de la vieille et tous les autres, bourges ou pas bourges, en sont grave vénères.

 

Ainsi, bien avant que l’aube n’offre ses quelques promesses, ce galapiat s’en va brailler avec les bernaches du voisin repris illico aux bras de Morphée et de sa bonne-femme ! Mais cela serait bien peu de chose s'il n'y avait l'aile du papillon battant allègrement dans quelques cerveaux amoindris :

De fait, prise par l’ambiance et par surprise, la poule blanche qui n’a jamais eu de pot,dieu l’en garde!, caquette à s'exploser le gosier -proprement affolée.

A sa suite, le cygne trompette comme au jugement dernier.

Quant à la cane, celle qui est sourde à rendre dingue un pot déjà fêlé de la cafetière, elle cancane à grand débit.

Résultat, les canetons s’affolent, les moineaux s’envolent et les clébards des deux Pierre raffolent : ils auront de quoi s’occuper jusqu’au facteur!

 

 

- Sans rime ni raison, Votre Honneur, Paul est un écumeur !

-... et ces jeunes messieurs semblent perplexes.

- Bien sûr, pardon. De la graine de caillera, comme disent les keufs de la ville. Qui traîne et glandouille avec sa bande. Qui finira grand-frère ou ramera pour les cousins...

 

Parce que, dès qu’il en a fini avec la volaille, monsieur vadrouille ! Ou se bagarre avec la troupe des Ramons. Et les saules ployés pleurent, Votre Honneur. Ils pleurent ces joutes bruyantes tandis que les peupliers secoués tremblent d’être ainsi menacés - on a beau être de bois qu’on n’en reste pas nécessairement de marbre : tant de pugilats laissent des marques.

 

 

- Comprenez bien, Mesdames et Messieurs du Jury, Paul est un malappris, presqu’un bandit.

-...mais encore, Maître?

- Des formules de politesse, des autres et de leurs drames ou de leurs vies, il sait que dalle : rien à cirer ! Monsieur zone, monsieur squatte, monsieur tague...

 

Ce drôle a ses sergents, voyez-vous, portant tous en trophée leur bonnet d’âne maintes fois mérités : aux heures studieuses, ces zigotos complotent. Et tous ces loubards en grenouillère de prendre à partie le premier du classement : de harceler, de moquer ...

 

 

- Sans circonstance atténuante, Monsieur le Substitut, de démultiplications en additions, Paul est un triste individu.

-...?

- Un fainéant, plus de tchatche que de bras : des mots plein la bouche, du vent dans la caboche !

Chez lui, il ne fait rien - rien de bon en tout cas.

Ainsi, au plus chaud de l’été, il rêvasse entre les mottes de paille.

Au moindre coup de vent, le voilà qui s’invente une tempête!

Quelques gouttes, il en réécrit le déluge.

Même un ver qui se tortille se met tout à coup à grandir dans l'espace vide de son cerveau – le menaçant bientôt de ses terribles anneaux !

 

 

- Je vous prends à témoin, Monsieur le Greffier, de bobards en boniments, celui-là se veut rusécomme un renard.

- C’est-à-dire ?

- Il serait comme qui dirait le fils naturel des plus fins limiers du continent, mais tout droit sorti d'une éprouvette où l'on aurait croisés l'inspecteur Gadget, quelques X men et Jack Bauer en 24 heures chrono...

Le malheur, c'est qu'il dédaigne les conseils, refuse de rendre service, sauf si c'est payant, et met régulièrement les voiles pour terminer l’école dans les buissons.

 

- Pourtant, je vous fais juge, Monsieur le Président, Paul n’est pas vraiment méchant. Et je sollicite toute votre indulgence car l’enfant porte en lui quelques potentialités qu’il lui faudrait développer…

 

 

Et le Juge, et les jurés, et toute la cité, de délibérer !

Mais l’histoire bascula bien avant le verdict ; et je vais de ce pas vous l’exposer:

 

C’était une après-midi somme toute banale.

Son père juste relevé d’un lumbago l’avait envoyé acheter un choix de viennoiseries : ce qui n'avait pas manqué de susciter des soupirs en séries, quelques grimaces et un manque d’entrain évident auxquels répondirent illico palabres maternels et réprimandes paternelles - plus six euros pour la course.

Maugréant, traînant des jambes, notre flemmard prit le chemin du boulanger du mauvais pied et c'est à mi-parcours qu'il les surprit : deux adorables levreaux gambadant dans le couchant. À l'époque, Paul était totalement dénué de scrupules : il s’en amusa et les suivit.

Et de les apercevoir sporadiquement; lui derrière et eux devant : tantôt trottant, tantôt se posant.

Et le temps de s’envoler : heure après heure…

 

La nuit avalait les ombres et une force mystérieuse pesait sur sa poitrine ; son imagination sûrement, mais qui faisait méchamment battre son cœur. Et puis il y avait des sons qui s'échappaient des fourrés pour aller cogner contre des obstacles invisibles et repartir dans des échos plus qu'inquiétants ; semblables à quelque respiration d’outre-tombe. En tout cas, le vent faisait frémir les branches décharnées, un vent venu d’on ne sait où, du bout de la nuit ou du trou des enfers - Paul frissonna.

Tout autour, les hêtres éveillés à d’autres vies accrochaient toujours plus solidement les ténèbres : on eut dit des fantômes ombrageux ou des âmes perdues. C'était franchement lugubre parce que les ombres prises à leur sabbat souterrain arrachaient des rayons exsangues à la lune : les fins faisceaux semblaient s'effilocher d'un suaire qui remplissait l’espace d'une substance sans chair - pour sûr, les gémissements qui se faisaient entendre ne pouvaient être ceux de la brise. Et les longs doigts crochus, et les nez contrefaits, étaient d’autres essences que celles des branches et des buissons qui s’y mêlaient à corps défendant.

Tout se mélangeait en une ronde insensée et, déjà enivrés, impudemment enlacés, fantômes et zombies ricanaient ; soutenant de leurs infâmes secrets la danse consacrée des fougères : deux mondes se rencontraient là, qui se disputaient encore leur proie.

Les genoux tremblants, claquant des dents, Paul se redressa.

Puis se retourna, tentant de se raisonner.

Mais à chacun de ses gestes, les ombres se jouaient de lui : se portant et déportant pour finalement se dissoudre dans une obscurité rien moins qu’abyssale.

Bon, les revenants, les vampires, les mutants, tout cela n'était que fariboles et compagnie, il le savait. Pourtant des yeux l’observaient bel et bien ; et des forces dont il ignorait tout l’encerclaient, titillant sa nuque, ébouriffant ses cheveux - l’enfant en aurait bien crié !

Même les oiseaux nocturnes s'en mêlèrent, ponctuant le temps ralenti de leurs hululements et tenant un terrifiant conciliabule sous ce ciel aveugle. Au vrai, une autre dimension absorbait la terreur des cours de récré, morceau par morceau.

 

Bientôt, trébuchant sur le sol inégal d’une trouée sans horizon, Paul fut rattrapé par la faim ; une faim un peu nauséeuse qui le disputait à la panique. Et chaque pas accompli tenait du calvaire ; chaque inspiration déclenchait une douleur râpeuse tandis que de nouvelles silhouettes le poursuivaient - s’effaçant en mouvements floutés s’il se retournait soudainement.

Tout craquait ou geignait ou murmurait ; le bois tout entier était en émoi, mettant Paul au supplice.

Et les heures passaient, ou peut-être pas ?

Et les minutes s’étiraient, et les secondes se carapataient…

 

Transi, aux aguets, le marcheur solitaire aperçut enfin une cabane. C’est une vieille grange qui avait oublié depuis longtemps sa verticale et qui, assurément, se moquait royalement des horizontales.

Notre conquérant des mottes de paille approcha, trébuchant sur le pas de porte comme le dernier des empotés.

Et on le devine, blême dans la nuit noire, haletant sans avoir couru, chancelant, suant, se reprenant tant bien que mal et finalement frappant d’une main tremblante….

L’attente lui parut interminable ; comme une errance dans un labyrinthe temporel, où les battements arrêtés de son cœur auraient bien pu ne plus jamais s’ébranler.

Enfin, un bruit sourd vint rompre le silence - un craquement voilé, peut-être un souffle étouffé ?

Puis, doucement, la porte grinça.

Le bruit des gonds tourbillonna, se prenant à l’écho des arbres.

Et la longue plainte s’amplifia, se démultipliant à l’infini…

Paul sentit la sueur perler sur son front, rouler sur ses tempes et finalement couler en sillons des joues au menton. Il eut chaud, froid : ses jambes mollissaient, sa voix s’enroua. Il perçut ce qui devait ressembler à une odeur de fin du monde : ça régurgitait le soufre et la terre âcre, comme à cet instant suspendu où le ciel se retient, juste avant de laisser éclater sa colère électrique en trombes d’eau dévastatrices.

 

Entre deux respirations, l’enfant sentit un vide au creux de son estomac : et son cœur s’emballa, et son souffle le quitta définitivement.

Il resta figé pourtant, figé face à cette porte qui n’en finissait plus de s’ouvrir… Jusqu’à ce qu’une voix enfin s’élève ; qui le fit sursauter mais le libéra de ses liens intangibles:

 

- Que veux-tu mon garçon ?

- Je me suis égaré, monsieur…

- Entre donc gamin ! Je t’offre le toit et les vivres contre quelques menus services.

- J’ai six euros, pour le repas …

- Que nenni mon jeune ami ! Ce n’est pas là le prix du pain ! Il te faudra puiser cinq ou six seaux au puits, redresser ces bûchettes renversées par le vent ou par les bêtes et balayer le pas-de-porte……

 

Dehors, la lune soulignait les ombres encore agitées.

A l’intérieur, les flammes du poêle à bois faisaient vibrer les formes tandis que les loupiotes tressaillaient au rythme incertain d’un générateur.

Paul ne se le fit pas redire: son ventre affamé lui soufflait de bons conseils et sa peur à peine calmée lui titillait encore la colonne vertébrale. Sans atermoiements ni tractations, l’eau se retrouva dans les seaux, les bûchettes en rang d’oignons et le balai à l’ouvrage. Secoué par son aventure, il brossait et insistait et grattait en serrant les dents.

La tâche terminée, et menée même avec un certain allant, il réclama son dû.

Mais le garde le toisa un long moment.

Se décidant enfin, il lui dit :

 

- Tes muscles courbaturés et tes mains meurtries, toutes les plaintes de ton corps, te parlent d’autres brûlures. Et tes lombes malmenées, et tes pieds fatigués, te disent des déchirures bien plus profondes : qu’il en faut des peines pour tirer de la terre ce qu’elle a en promesses. Qu’il en faut des obstinations, et des sacrifices, pour élever droitement un fils : tant de cran, tant de force -tellement de temps ! Temps de la peur et des doutes – quand la pluie se fait attendre sur une terre assoiffée ou face à l’orage qui gronde et réduit à néant les efforts consentis. Parfois même contre le vent qui emporte en poussière les rêves du jour ! Avec ce qu’il faut de courage, et ce qu’il faut d’espoir. Car ta peau à peine égratignée te dit d’autres combats : quand des doigts se nouent, quand des bras font une chaîne. Et puis, sache qu’il en faut de l’amour pour que la farine s’abandonne sous les mains qui la malaxent… Qu’il en coûte de la sueur et du sang pour arracher le miel et le grain aux saisons. Qu’il en coule des années, qu’il s’en perd des étés pour faire une moisson, un arbre ou un homme digne de ce nom….

 

Se taisant enfin, sourire aux lèvres, le garde lui tendit une miche à la croute dorée comme les chaumes au cœur de l’été.

Tandis que Paul y mordait à belles dents, l’homme prit son portable et lui lança, patelin :

 

- Mange bien petit, j’appelle ton père. Il sera rudement content, tu connais la valeur des choses maintenant…

 

 

 

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Tous droits réservés

Jacqueline Wautier

Février 2014

 

 

 

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Commentaires (1)

1. AlysonXcx (site web) 11/10/2017

http://boxgames.co.il/profile/wilsoneiffe

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