Jacqueline Wautier - J'aurais dû

J'aurais dû

 

 

La journée s’annonçait superbe.

Le soleil éclaboussait déjà le jardin ; il ruisselait des tuiles aux murs chaulés de la vieille annexe pour rebondir sur le lierre couvert de rosée, j’avais envie d’y croire.

 

A la radio, un reggae presque oublié revenait susurrer ses espoirs traînants ; et je traînassais moi aussi, encore en pyjama. J’avais écrit une bonne partie de la nuit, le Conseiller Général voulait mon rapport, La Nouvelle Gazette attendait mon article et moi j’attendais l’inspiration.

Elle était venue sur le coup des 2 heures du mat’, l’infidèle : sur la pointe des pieds, de mot en mot, puis de phrase en phrase. Fragile courant qui s’était pris tout soudain de bouillonnements, à déborder les pages et le cadre - m’obligeant finalement à caviarder allégrement.

N’importe, j’étais plutôt satisfait ; prêt à tout affronter, même l’été.

 

A la cuisine, le café passait en borborygmes plus calcaires que contestataires et le plateau en papier mâché, trésor d’enfance, celle de mon fils, attendait sagement sur la petite table. J’ai pris le temps de lire deux ou trois texto sans aucune importance avant d’attraper le journal de l’avant-veille : un temps de latence qui permet une meilleure digestion - quoique, toutes ces horreurs restent proprement imbuvables.

Décidément, ce n’était pas un jour à se laisser démolir : je l’ai replié et replacé sur le tas toujours plus conséquents des urgences reportées.

 

J’allais nonchalamment refroidir les deux œufs mollets quand la sonnette du vestibule a retenti, comme un avertissement dont je n’avais rien à faire : il faisait si beau dehors, et j’avais des projets.

Je me suis hâté en toute relativité ; prenant le temps de passer les œufs sous l’eau froide, d’enfiler puis d’ajuster ma robe de chambre et de pester contre l’intrus.

Deuxième coup de sonnette, plus sec – il ne manque pas de toupet celui-là, à huit heures du matin, un dimanche, par ce temps…

Je l’ai pris un peu plus, le temps, ralentissant mes pas.

Au troisième gong, j’ai dû grommeler quelque chose, genre : Oui, oui, j’arrive - y a pas l’feu. Mais j’ai marqué un stop à l’arête du mur, soulageant quelque démangeaison imaginaire : plaisir matinal qui n'a pas de prix. Enfin, j’ai tourné la clé au quatrième coup de semonce ; parce que c’est comme cela qu’il m’est resté avec le recul - comme ça qu’il me reste, me restera à jamais !

 

En fait d’intrus, ils étaient trois.

Deux policiers bien polis, bien gentils ; c’est le souvenir que j’en ai.

Et un type en civil portant une petite sacoche, qui se tenait un peu en retrait, les fesses serrées.

Je ne comprenais pas.

Ou je ne voulais pas ?

Ils tenaient absolument à appeler quelqu’un – pour m’accompagner, m’aider. Je n’avais besoin de personne, j’étais complètement paumé.

C’est dramatiquement drôle parce que la sonnette semblait normale, le timbre je veux dire : pas sinistre, pas lugubre – rien. Juste dérangeante par une matinée aussi belle. D’ailleurs, je n’ai pas sursauté, je crois même que je chantonnais – pour une fois, depuis longtemps.

 

A l’ouverture de la porte, ils m’avaient salué – un peu raide :

 

Monsieur Thys?

C’est moi, oui

Bonjour monsieur. Est-ce que nous pouvons entrer un instant, nous devons vous parler.

 

J’ai peut-être trouvé cela un peu étonnant, pas plus que ça en vérité :

 

Entrez, je vous en prie. Si vous voulez vous asseoir ?

Non, merci. Vous vivez seul ? Y aurait-il quelqu’un qui puisse vous aider ?

Seul ? Oui. Mais je vais très bien, je vous assure

Il y a un problème, monsieur. Un gros ! Votre fils a eu un… accident… grave.

– ……

Très grave.

 

Le type à la sacoche me fixait sans discontinuer, il me mettait mal à l’aise.

 

 

Asseyez-vous, je vais vous aider…

Enfin, qu’est-ce que c’est que cette connerie ? Je n’ai pas besoin d’aide ! Où est-il ? Où est mon fils ? Quel hôpital ? Il faut y aller, vite.

Nous y allons, nous y allons. Mais ce n’est plus si urgent. Vous vous sentez bien, monsieur ?

 

Mais qu’est-ce qu’ils m’emmerdent avec leur «Vous vous sentez bien»… . ? Evidemment je vais bien ; j’ai peur, j’ai mal sans trop savoir où, et froid, ou peut-être chaud, je ne sais pas, ne sais plus grand-chose mais, oui, je vais bien ! C’est mon fils qui a besoin d’aide, besoin de moi:

 

Plus urgent ? Mais, vous venez de dire que… Que c’est sérieux ?

Grave, nous avons dit grave - très.

– ……

Vous comprenez, monsieur ?

Il… Il n’est pas… mort ?

 

Leurs têtes étaient bien pires qu’une réponse.

J’ai ressenti une douleur proprement indicible. Qui tournait à l’intérieur. Qui ne voulait pas sortir, ne savait pas - ne sait toujours pas. Je n’étais plus vraiment moi : moi sans moi, si ça existe. Un gouffre étroit, qui rétrécissait. Ou une faille abyssale dans mon ventre, ma tête, mon cœur… Une brûlure insupportable qu’il fallait supporter. Comme un acide qu’on aurait déversé dans mes veines. Puis le sol s’est mis à trembler. Et cette peur. Cette peur de devenir fou. Enfin le noir.

 

Je me suis retrouvé allongé sur le canapé, la manche droite retroussée. Je ressentais une constriction étrange au niveau de l’estomac. Entre absence et présence. Un mauvais rêve : en apesanteur, terriblement angoissant. Sans trop savoir où j’étais, quel jour, pourquoi. Mon corps semblait vouloir me fuir. Puis une chaleur nauséeuse est revenue qui me rendit peu à peu à ma chair et à mes pensées ; mais c’était pour me jeter en enfer.

Je crois que le docteur m’a fait une seconde injection, plus rien n’est certain. Sauf l’humidité sur mes joues, peut-être parce que je pleure ? Les flics m’ont expliqué mais ça reste très embrouillé : il y aurait eu une attaque, une alarme, tu les menaçais – ils ont tirés, obligés ! Enfin, pas les miens de flics, ceux de l’antigang. Et c’est comme ça que je me retrouve ce matin, devant toi si blanc, tellement loin. Je t’ai écrit une lettre dans le combi, je n’ai jamais su faire que ça : des lettres venant d’ailleurs, de plus tôt en … … en plus tard - jusqu’à trop tard. Je vais quand même te la lire ; peut-être que tu entendras là où tu es. Que même tu me pardonneras ?

 

 

Mon petit, mon tout petit,

Je devrais écrire ces mots de mes larmes ou de ma moelle. Noircir ces pages avec le sang qui bat dans mes veines sans pour autant soutenir mon cœur. T’écrire comme on supplie, comme on expie : avec les cendres de mes chairs calcinées.

Parce que j’aurais dû rugir comme un fauve écorché quand ils ont voulu t’éloigner de moi, et déposer alors mon amour à tes pieds d’enfant. En attester du moindre souffle, de tous mes gestes avant qu’il ne soit trop tard. Et donner à ta vie le poids de ces moments où deux mains se tiennent ; grande qui tremble, petite qui s’agrippe, emprisonnant le temps dans des parenthèses presque magiques.

Il eut fallu repousser les ombres inquiétantes qui hantaient tes nuits. Te raconter l’histoire de ces ténèbres qui s'abandonnèrent aux serments d’une aube nouvelle, aventurière sans papier domiciliée au berceau des peut-être. Et nourrir tes espoirs de lendemains réenchantés, inventant le réel et réalisant l’impossible. Te donner un peu de mon âme, tant qu’il m’en restait. T’apprendre le monde et ses beautés et ses folies, t’en donner les clés. Mais je n’ai pas pu ; tu lui ressemblais tant !

 

 

Je…

Je croyais que cela serait plus facile de lire mais ça me déchire tout autant. De toute façon, plus jamais rien ne sera facile. Plus rien n’aura d’importance.

Tu sais, il y a des images qui me reviennent : toi, croquant une pomme cueillie sur l’arbre de grand-père, qui te l’avait interdit, qui fermait les yeux  - et tremblait de peur que tu ne tombes.

Toi, bien avant, si petit, riant aux éclats de t’être redressé, d’avoir pu avancer d’un pas; un pas de géant où l’avenir tout entier se logeait.

Toi, à dix ou onze ans, cheveux au vent…

Toi, près d’elle.

Si seulement il n’y avait pas eu cet accident !

Si …

C’est fou parce que je n’avais jamais réalisé à quel point tu me ressembles aussi. Maintenant je ne vois plus rien d’autre: ton profil retrace les courbes qui dessinèrent le mien, il y a longtemps - l’arête du nez, la ligne de la mâchoire. Mais tu n’auras jamais mes rides, je mérite l’enfer pour ça. J’y suis, remarque; plongé dans le néant qui me talonne depuis longtemps. Quand même, c’est inconcevable ! Savoir que plus jamais le vent ne viendra bousculer ton cœur en soulevant quelque jupon volage. Que plus jamais le soleil ne pourra enflammer tes sens en caressant la peau d’une fille pour la redessiner en ombres dansantes. Plus jamais tu n’éclateras de rire … Tu as l’âge de ton éclatante jeunesse, tu l’auras pour l’éternité. Comment peut-on survivre à ça ? Comment ?

Tout est de ma faute, je n’aurais pas dû!

Pas dû te laisser dans ce pensionnat plus froid que la pierre.

Mais j’avais tellement mal …

Et toi, tu n’aurais pas dû récupérer ce blouson, parce que tout s’est enchaîné en dégringolades. Qu’est-ce que ça pouvait bien faire, un blouson…  Même si c’était son dernier cadeau ?

Ecoute, l’orage! Il y a des éclairs en pagaille tout à coup, qui lacèrent le ciel. Tu te rappelles, ces autres orages, où je t’inventais des histoires ?

Je…

J’ai…

Je vais reprendre la lecture, c’est mieux sans doute :

 

 

Pour une fois, une seule fois: être magicien. D’un coup de baguette ou de mes tripes trifouillées à vif, à n’importe quel prix, renverser le temps et tout recommencer. Effacer tes peines, et mon égarement - ce qui t’a manqué, que j’ai raté. Parce qu’il eut fallu nous serrer à nous étouffer. Ne pas écouter les autres et ne pas écouter mes fantômes même si tes silences me ramenaient à sa voix. Et ton rire au sien.

Mon Dieu ! Je voudrais tellement, pour un instant, un tout petit instant de grâce : revenir en arrière et nourrir tes jours d’insouciances. Allumer tes yeux au bleu de l’océan quand les vagues étourdies de roulis et d’azur y valsent avec le temps. Sauter dans les rouleaux. T’éclabousser de leur écume et croire au mystère d’une rencontre : sirène ou dauphin ? Enfin, respirer, assoiffés, comme des chiens fous. Et jouer avec les nuages, leur inventer des formes pour les regarder s’effilocher. T’apprendre les constellations aussi, te dire leurs lubies et leurs folies. Et te faire rire pour aller les chatouiller de ces éclats-là. Rêver à d’autres vies, tout là-bas ; être heureux de la nôtre.

Faire de toi un homme, être là ! Présent comme à tes tout premiers pas : tu étais si fier, moins que ta mère peut-être.

Tous ces départs pour nulle part, comme autant de fuites, dans l’urgence – comme un fou ! J’avais les yeux braqués sur ailleurs et la douleur orgueilleuse alors qu’il eut fallu te prendre par la main et t’emmener là où volent les poissons, quand ils ne font pas le clown. T’offrir les vents et leurs sillages cuivrés au ciel d’automne. Et les oiseaux, et la liberté, et la vie.

On aurait pu s’amuser d’un bourdon trop lourd pour s’envoler, couvert de pollen, ivre de son festin. Rire. Rire à gorge déployée de ses maladresses. Respirer la terre chaude de l’été ou se perdre dans les blés en labyrinthes, quand la touffeur trouble l’air en kaléidoscope mouvant où les yeux s’égarent. Trembler pour un lièvre poursuivi par les chiens et leur jouer un tour à notre façon ; réjouis devant l’animal sauvé comme un chef de bataille le serait face à sa plus belle victoire. Marcher et sauter dans les flaques boueuses à s’en couvrir d’éclaboussures sans plus savoir qui de nous deux s’en amuse le plus. Redevenir un enfant en te regardant grandir. Etre heureux : laisser quelque courant vagabond balayer ta peau  ou piéger tes pleurs d’un anneau volé à Saturne. Faire tomber des pluies d’étoiles et serrer tes mains dans les miennes pour y attraper des embruns - te conduire vers demain.

Tant de choses que j’aurais pu, aurais dû.

Et je ne sais même plus ce que je pourchassais.

Mais il ne me reste que des mots sans effet et des regrets sans espoir. Romuald, Daniel et les autres, tous mes amis sont partis, déçus ou peut-être effarés. Eclaboussées de sang et de larmes, mes espérances ont déserté une à une  - j’étais aveugle !

 

Tu sais, il fut un temps où je voulais allumer le cœur des hommes d’un souffle nouveau. Je voulais sauver des vies, construire des sanctuaires où l’existence suivrait un cours plus lumineux. Je… J’ai seulement réussi à éclater le temps en moments insensés. L’infini à portée de mains, tant de choses… Tu étais son enfant, notre enfant. Et j’avais peur, vraiment. De ton regard, de tes questions. Peur de ton innocence et de ta vulnérabilité. Peur d’être vivant, peur de te perdre.

Je t’ai perdu !

Si tout s’était bien passé…

Si tout avait continué…

 

Il aurait suffi de t’observer, du coin de l’œil, et laisser la tendresse faire le reste. A en avoir envie de pleurer : de joie, de trop. A en être submergé par un véritable tsunami rien qu’à suivre tes pas si menus sur le sable mouillé. Apprendre alors la patience ; et attendre que tu te grises de cet air iodé, de ce champ ondoyant. Que tu t’apaises, que tu t’affales, que tu t’endormes doucement comme un chaton blotti contre moi. Et avoir peur même de respirer contre ton sommeil abandonné. Etre heureux et trouver le temps bien trop court. Etre un titan, juste pour toi. Y gagner peu à peu le droit de t’entendre m’appeler papa. Parce que j’en crève de n’avoir pas su t’offrir le soleil tout enrubanné d’or et de feu ; de n’avoir pas vu ses rayons embraser tes cheveux – et ses ombres changeantes allumer tes yeux. Parce que j’aurais dû, mais je n’étais plus moi, faire vibrer tes rires et hurler tes joies. Jouer au gendarme et aux indiens, faire le clown, être le voleur. Et puis, trébucher, rendre les armes, te chatouiller : un peu, beaucoup, à la folie – à t’essouffler.

Si j’avais pu, ou su ?

Etre un père – pour elle, pour moi, pour toi.

Et vivre, sentir mon pouls battre avec le tien.

Souffrir de tes chagrins, trembler de tes joies.

Je t’ai toujours aimé, il faut que tu me croies, mais si mal, de si loin. Je te dois cent mille excuses, je n’en ai pas. J’étais fou mais les événements s’enchaînent, qui n’en font qu’à leur tête : tout dérape.

Mon petit …

La vie, le temps, les choses : tout m’a filé entre les doigts.

Quand ta mère est morte, emmenant avec elle l’enfant qu’elle portait dans son ventre déjà rond, tout en moi s’est desséché: mon sang, mes larmes et même mon âme. Il ne me restait qu’un cœur vide s’entêtant à battre inutilement. Mais je suis tellement désolé François. Tellement ! Et j’ai mal; d’être moi, de t’avoir laissé en ces mains étrangères qui n’ont su t’offrir que la solitude : pardonne-moi, j’étais ignoble !

Pardonne-moi … ?

Mais je sais bien que tu ne pourras plus, plus jamais.

Je sais que ta souffrance restera comme une tâche sur le bleu du ciel, un doigt invisible pointé vers moi, ton bourreau - laissant un trou béant dans mon cœur et dans ma mémoire déchirée. Je donnerais tout ce que j’ai, tout ce que je n’ai pas, ma vie en enfer pour que tu saches combien je t’aime. Plus que tout, plus que moi, plus que mon cœur n’en peut supporter. Oh, je ne me tuerai pas, non, mais je mourrai un peu plus chaque heure, chaque seconde. Tu seras à jamais une larme au creux de mes sourires de circonstances ; et demain ou juste après, je serai près de toi, de vous, pour l’éternité,

 

Ton père,

qui n’a jamais vraiment gagné le droit de t’entendre dire «papa».

 

- Monsieur Thys ?

- ……

- Nous devons y aller …

 

Je suis sorti sans savoir comment.

Comment j’ai pu pousser mes jambes ; comment j’ai pu pousser cette porte ?

Maintenant, figé sur ce trottoir qui tangue, je ne vois plus rien : il fait beau, presque chaud encore, et j’ai froid.

 

 

 

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 Tous droits réservés

Jacqueline Wautier

Février 2014

 

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Commentaires (2)

1. AlysonUks (site web) 09/10/2017

Oh Heavens. I don't know what to do as I have Lots of work to do next week semester. Plus the university exams are getting, it will be a hell. I am already being anxious maybe I should site to calm down a little bit. Hopefully it will all go well. Wish me luck.

2. Catherine Dutigny (site web) 12/02/2014

Une nouvelle superbe, comme toujours avec Jacqueline!

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