Jacqueline Wautier - Le sauvage

Le sauvage

 

 

     Ici on l’appelle le sauvage, ou parfois le cinglé.
     Tous, du plus jeune au plus âgé.
     Même les gens de passage ; qui ne savent rien, qui s’en foutent.
     C’est comme un signe de reconnaissance pour eux.
     D’entre soi.
     Et puis, ça fait bien : ça met des distances qui vous grandissent d’une image renversée.
     A montrer du doigt.
     A hausser des épaules.
     A détourner le regard tout en s’en rinçant les yeux en douce.
     Et en entraînant le petit dernier qui  voudrait s’approcher : qui veut le voir, qui lui sourit et se retourne à s’en démettre la nuque parce qu’il est trop petit pour savoir  - les enfants se reconnaissent presque toujours entre eux.

     Le sauvage, la bête, le fou.
     Ça fait rire les gosses parfois.
     Ça fait peur aux plus grands la plupart du temps!
     L’immonde animal…
     Il y en a pour cracher à ses pieds ; d’autres chantent, ponctuant les refrains de gestes obscènes. Ils n’ont pas osé les pierres mais c’est tout comme :


V’là l’cinglé,   v’là la bête               …           chauffez l’braséro!
         Pieds cramés, scalp sans tête,        sûr que  l’indien va danser !
         Au totem tout ficelé,                         qu’il brûle donc en mégot!
        Dos courbé,    visage pâle         …         v’là le fou bien allumé !
                       V’là la bête,   v’là l’cinglé                     …           chauffez l’braséro!
       Scalp sans tête, pieds cramés,        sûr que  l’indien va danser !
        Poils tondus, crâne fendu,             c’est son chien qu’est pendu…
             Nez crochu,     pieds fourchus         ...         crapaud t’es foutu !
                      V’là l’cinglé,   v’là la bête                    …           chauffez l’braséro!
         Pieds cramés, scalp sans tête,        sûr que  l’indien va danser !

 

     Ils font cela depuis peu ou depuis toujours, comment savoir encore : pour lui, le temps s’est renversé et le passé a sombré dans les ténèbres d’un jour ensoleillé. Un jour terriblement trompeur, quand la vie se donne ou se promet  et qu’elle ment.

     Nous marchions depuis plus d’une semaine en accomplissant méticuleusement notre tâche : un pas devant l'autre, sans penser  - devant, toujours. Des professionnels du déblaiement, c'est comme ça qu'on en parlait entre nous. En treillis, le visage mâchuré de noir, nous nous coulions au même rythme, prédateurs silencieux. Et cherchions nos automatismes de ces gestes mille fois répétés, de tous ces rites et ces codes : en frères d'armes. C’était difficile tout de même, surtout au début. Mais l’alcool aidait, et la coca, et la peur (…).

     Le jour, nous devions compter avec  une chaleur moite et suffocante qui nous collait à la peau. La nuit il fallait faire face aux mouvements furtifs et aux jeux d'ombres nés d'illusions d'optique ou de la fièvre, et terriblement déstabilisants. Car la jungle nous encerclait, de gigantismes en chausse-trappes. Avec des lianes et des fougères et des souches où se prenaient les pieds, où s’écorchaient les chairs. Entre les moustiques et les sangsues qui s'insinuaient partout. Avec des cris et des bruissements et des souffles qui nous rendaient dingues.
     Parfois l’un d’entre nous craquait, hurlant alors comme une bête, et qu'il fallait faire taire.
     Corps brûlants, chairs en sang, tête en feu.
     Dégoulinants de sueur.
     Devinant un danger à chaque pas ; imaginant un ennemi derrière chaque arbre, et qui nous harcelait d’une présence silencieuse (…).
 
     Nous étions imprégnés de l’odeur du sang et des cendres ; chacun entraînant l’autre, histoire d’éviter tout jugement. Parce qu’il nous fallait repousser loin la lucidité des sentiments : agir, mécaniquement, sans cesse, sans pause où laisser l’esprit vagabonder. Et satisfaire nos chairs pour noyer le reste; prenant les femmes comme on les trouvait, chaudes, tremblantes - ou glacées (…).

     Les premiers jours, j’ai eu la nausée; après plus du tout. Gris du stress et de la fatigue qui déréalisaient les jours. Gris des autres qui riaient, marquant le tempo de leurs battements de pieds et de mains,  encourageant de "ho, ho, ho, ho..." où l'air sans oxygène s'emprisonnait avec les pensées. Gris du sang, de la sueur et de l'adrénaline. On se prend vite au jeu d’une puissance sans règles, quasi infinie, à s'exciter de leurs peurs, de leurs défenses puériles. Et puis, certaines sont si belles dans leur innocence  adolescente; et ces sauvages sont autant d'obstacles à nos projets (…).

     Nous avions été engagés pour tout ratiboiser, en éliminant les tribus : pour le plus grand bien du peuple et  de l’économie. C’est ce que l’on nous avait dit, nous plaçant quelques liasses entres les mains, nous en promettant vingt fois plus une fois le travail achevé.
     Ce jour-là, ivre vraiment du combat mené, de leur résistance, de nos blessures, de l'odeur, nous avions éliminé tout un groupe et contemplions l’étendue des chairs sanguinolentes.
     J’étais bien, déconnecté !
     Et puis je l'ai vu, seule trace de vie dans l’amoncellement des cadavres prêts à basculer dans la fosse; qui dépassait, qui gigotait comme une tortue sur le dos, un nourrisson braillant à déchirer les tympans ! J’ai levé la massue… Et, je ne sais pas pourquoi, pas comment, ça s’est fait si vite, l’espace d’un frisson peut-être, son regard s’est planté dans le mien et il s’est tu. Je me suis redressé, il s’est remis à pleurer. Plus loin, comme hésitants, les autres m’observaient : je l’ai alors pris dans mes bras presque par bravade, il s’est calmé instantanément. Instantanément! Et moi, je suis redevenu un homme dans ce silence-là  - à ne plus jamais le lâcher.
     Quand je l’ai tendu à ma femme, au retour, affaibli, affamé, presque mort, tout le bonheur du monde s’est logé dans ses yeux…

     Quelques dizaines de grammes.
     Et couvert de poussière, presque poussières lui-même.
     Qui aurait dû se désintégrer au moindre souffle, qui ne l’a pas fait.
     Quelques dizaines de grammes contre toute une vie !
     Seize centimètres sur vingt-deux.
     Misérable témoin fantôme ; abominable spectre où s’étale son drame et toute la misère du monde.
     Parce qu'il a suffi d’un journal jauni, de quelques pages pour que tout foute le camp : ce qu’il a cru, a respecté. Et puis, et même, et effroyablement, ceux qu’il a aimés alors que tout était faux, était illusion.
     Quelques lignes, des mots……
     L’horreur en noir sur blanc qui édulcore le sang et les effluves des corps : description détachée d’un massacre.   

     Depuis, le réel s’est désagrégé dans le mensonge : comme une peinture à l’eau sur un tableau décalqué. Mais l’eau est son sang. Mais le tableau est sa chair. Et désormais, de partout, il fond comme du sucre glace à la chaleur d’une brûlure qui lui mange le cœur. Et se perd dans les labyrinthes d’une folie qui s’explose sur les histoires à dormir debout qui bercèrent son enfance : si le sommeil s’en est allé, les cauchemars restent   – les yeux ouverts sur le néant.
     Le passé, l’avenir, sa vie même, tout rapetisse et se dilue dans un corps devenu trop grand, trop creux : hier n’était qu’un théâtre et rien ne lui reste, ni racines ni terre maternelle. Son histoire lui a été volée, la branche sur laquelle il reposait était coupée depuis plus de vingt ans ; seule l’illusion lui permettait de planer. Mais l’homme doit se sustenter de la sueur et des semailles des ancêtres ; et lui n’est plus des leurs, plus d’ici ni d’ailleurs.
     Une histoire qu’il crut sienne, une autre qu’on lui a dérobée. Parce qu’il n’était que le fils du vent et des cendres. D’un village de bois suspendu dans les arbres et aujourd’hui détruit : la jungle est éventrée par un long ruban où se croisent des monstres de fer et d’acier. Des mercenaires ont décimé les siens, violé sa mère, égorgé son frère. Ils riaient de leur fuite affolée, de leur défense presqu’enfantine. Et de leurs convulsions ou de leurs prières.  Ils s’amusaient de celui qui le fit et le reçut du ventre de sa mère. Qui le dissimulait maladroitement et faisait rempart de son corps désarmé. Ils lui ont brisé les jambes, jouant avec les siens au jeu du chat et de la souris,  par plaisir. Ils l’ont regardé mourir et lui ont pris son petit. Puis ils ont mis le feu aux cabanes en riant de plus belle ; ne laissant qu’un monticule de terre meuble dissimulant les corps.
     Tout est là, dans ce journal exhalant de ses envolées fétides le sang écaillé et la chair putride : celle des sans nom, des sans droit, des sans mémoire envoyés au néant. Celle aussi de l’homme qui l’éleva et qu’il prit pour son père. Qu’il aima et  qui lui a tout dérobé, même la haine. Parce qu’il n’y arrive pas  – à le haïr ! Et qu’il s’en déteste, s’en dégoûte, s’en mortifie  – s’en mortifiera  un peu plus chaque jour. A perdre la raison, à hurler comme une bête et à vomir ses tripes.

     Depuis cet instant où tout a basculé sans retour, il erre de rue en rue, semblable à un fantôme. Et qu’il pleuve ou qu’il gèle, à pierre fendre et dans son cœur déchiré, il est là, vestige presque vivant d’un monde anéanti : en pagne et attributs indiens, avec peintures et scarifications.  Là pour rappeler à tous l’ignominie ; et clamer l’horreur d’un génocide oublié.
     Plus rarement pourtant, assis en tailleur, il  interpelle les enfants et leur parle d’une  autre vie : leur dit des coutumes anciennes, leur dépeint le goût du vent et de l’espoir quand ils soulèvent de concert la poussière et les rêves. Il leur décrit les pièges aux songes. La voix des sages, les contes et les rires et les chants.  Il les emmène dans une forêt préservée, tellement loin des fauves qui hantent sur deux pieds la ville corrompue et ses tours de solitudes où s’écorche  le ciel.


     La pluie frappe le trottoir.
     Elle dégouline sur son corps demi nu et entraîne avec elle la peinture à la couleur du sang : à cet instant, le bitume rend aux passants l’image troublante de celui qui fut versé. Nul ne pourrait dire s’il pleure ou s’il grimace mais beaucoup ont peur  de cet homme égaré dans un insaisissable enfer.
     Lui semble attendre, bras levés ;  et les éclairs projettent l’ombre d’un géant. Il pourrait aussi bien s’effondrer, foudroyé comme un vieux chêne mort depuis longtemps. Mais l’esprit lui vient qui l’emmène tout là-haut, l’esprit des ancêtres et du vent. Il laisse alors tomber son corps déjà recroquevillé, immobile, et s’envole avec l’oiseau-roi : devient l’oiseau  et fusionne avec  le mana ouvert sur l’infini…

     Le condor déchire l’azur en promesse d’éternité ; il dessine des figures indéchiffrables et danse dans l’espace immense  en appui gracieux sur l’intangible, libre. Lui plane au-dessus du trottoir et l’eau reçoit en ses miroitements sa silhouette inversée, ailes déployées. Le ballet pourrait durer toujours mais l’homme-oiseau  s’abandonne aux vents : il se fond dans le bleu sans limite et se disperse dans la Totalité d’un éther épuré. Ainsi revivifié, il se laisse conduire  là-bas, au-dessus d’une clairière qui lui fut berceau  et qui n’est plus qu’un cimetière ignoré.
     Il les voit danser, et rire et chanter.
     Les voit s’aimer et prier.
     Sent même les parfums, sent les caresses de l’air et du soleil.
     Entend le bruit; et les hurlements, et les râles…
     Le voilà qui plonge vers le sol, qui pousse un cri strident. Le souffle de son vol soulève des poussières mortes et la douleur cuisante qu’il lui faudrait dompter pour faire taire sa colère et gagner à jamais le monde des ancêtres le recrache d’un coup dans son corps-oripeau.
     Un jour peut-être, un jour sûrement !


     Le corps frissonne, il se déplie.
     Lui est hagard, quelques secondes encore.
     Enfin, sortant de cette transe, il se met à danser et à haranguer les rares passants au rythme d’une inaudible musique ;  jusqu’à s’effondrer en poursuivant une mélopée étouffée, à bout de force, au bout de tout.

 

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Tous droits réservés

Jacqueline Wautier

Mars 2014

 

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