Gilles Palomba - Les bourgeois

Les bourgeois

 

 

à Igor Brvic


 

Oyez bourgeois sultans des sérails d’acajou
Oyez cette chanson dont l’air est une plainte
Et tremblez dans les rues quand sera sa complainte
Enfin reprise en chœur par un peuple debout

Allons donc braves gens que frissonner déjà
Ne soupçonnez si tôt d’une eau dormante encore
Par quels vents et marées ou quels sourds désaccords
Sais-je nombre de morts qui ne vous envient pas

Un jour d’un ciel de cendre auréolant vos croix
S’abattra par milliers la galeuse volaille
Qui de son bec d’acier fera jaillir l'entraille
Comme une vive braise à de glacés croas

Aussi vrai qu’en la mer se perdent les ruisseaux
Toute colère un jour reprend jusqu’à la source
Le courant de la vie à l’envers de sa course
Par le flot qui remet sa pendule à zéro

Oyez comme est le chant qui s’aiguise mauvais
Comme est la plume une arme autrement plus cruelle
Le verbe beau félin s’ébroue et maître d’elle
Avance un peu sa patte aux ongles incurvés

La forme peut semble sévère... Quant à moi
Je la trouve trop pleutre euphonique et guimauve
Trop indulgente encor pour ce genre de fauves
Que redoute la bête et se nomme un bourgeois

Un bourgeois ?... Qu’est-ce donc ? demande le bon dieu
Un bourgeois c’est un genre en expansion pleine
Qui s’attrape aisément sans garde qu’on n’y prenne
Et plus vite s’accroît qu’un pou dans les cheveux

Je ne comprends pas bien... réplique le Très-haut
Alors là Seigneur !... Toi tu me demandes qu’est-ce
Ce genre de brebis envers sa propre espèce
Qui se montre plus loup qu’un loup pour un agneau !

Toi m’interroger là Toi feindre l’ignorant
Toi le peintre oublier ce que le pinceau pose
Après avoir frappé Toi qui nies l’ecchymose
Toi dont pleines les mains sont encore de sang

Quoi donc !... Ô manitou curateur d'âmes feues
Dois-je oublier ce feu brillant par son absence
M’incliner aux autels d’infâmes lieux d’aisance
Aussi poignants qu’un pet d’amiral en grand-bleu ?
....
Là j’arrête un instant car l’image est ardue
Le pet d’un amiral in petto désempare
Qui prend la lettre au pied et le pied quelque part
Tout surpris par ce point de mire inattendu

Donc j’explique je prouve et derechef m’étends...

 

(L’équation du pet de l’amiral)

 

Si je considère... Un : qu’un grand-bleu d’amiral
Est une queue de piaf pour cause de grand bal
Dont l’éclat est tenu d’y faire le printemps

Deux : si je considère ainsi fait qu’exceptée
Toute difformité - névrose intestinale
Malotru fantasmant sur des orgues anales
Ou cor mal embouché surpris en aparté

Lorsque grand carnaval l’invite un peu plus tôt
Des pieds jusqu’à la tête à passer la tunique
Cortex auréolé d’un couvre-chef conique
Pareil à la cerise au sommet du gâteau

A peine un matelot posté devant l’entrée
Clame-t-il L’amiral ! que les femmes divaguent
Celui qu’on nomme l’homme aux semelles de vagues
Est un charmeur fameux c’est un moindre secret

“Qu’il est beau !” l’une dit...”Comme il est élégant !...”
“Certes ma chère amie...” une autre lui confesse
“Voyez comme sur l’œil sa visière s’affaisse !...”
Et tous de l’applaudir émus du bout des gants

L’amiral se pavane altier comme un hauban
Le souffle de l’extase a gonflé sa grand-voile
Il luit comme un soleil éclipse les étoiles
Sur l’ombrageux public qu’il éclaire en passant

Oui mais si plein de grâce et de grand bleu qu’on soit
L’intérieur trépide autant que sous la bure
Aussi notre amiral qui marche à fière allure
Ne va-t-il pas tarder d’entendre une autre voix

Quel est ce remuement qui s’empare de lui
Quel autan furibond brusquement le compresse
Il relève la tête et comprime la fesse
Et la foule crédule un peu plus s’éblouit

Bien qu’on ne trompe pas plus longtemps son instinct
Même par temps houleux les chevaux de la mer
N’eurent hennissement plus extraordinaire
Que l’amiral en but lâchant prise soudain

Je laisse imaginer quel terrible soupçon
Pèse sur l’officier dont l’air du large change
A bout de souffle autour de ce mistral étrange
Chacun de s’indigner : “Quelle horrible chanson !”

Voilà ce que la source achemine au delta
C’est ainsi depuis lors que mondains et mondaines
S’écrient comme emparés d’une frayeur soudaine
“L’amiral ! L’amiral ! Il s’approche ! Il est là !...”
.....
Bouche en trognon de poule et le front soucieux
“Suffit ! dit Jéhovah On ne me cause guère
Avec un tel aplomb que pour cause de guerre
Encor qu’en pareil cas désertés soient les cieux !”

“Cet écart de langage est coupable en mon nom
Quoique ton amiral me parut bien cocasse
Et que d’en rire encor le paradis trépasse
C’est pitié que ces gens pétomanes ou non”

“Alors petit bonhomme avorton rabat-joie
Prends ta plume et va-t-en plus humble qu’à ma botte
Au plus loin de ma vue emporte ces bigotes
Dont tu parlais tantôt - comment dis-tu ?... bourgeois ?...”

“Prends garde cependant qu’à montrer de la main
Ce triste dérapage ici-bas de mon œuvre
Tu n’égares les tiens sur un nid de couleuvres
Et qu’à jamais leur choix ne se trompe d’humains !”
...
Gloire au grand Manitou ! Gloire à ce qu’il dit là !
Le miel des firmaments plus doré qu’un soleil
Ne fut pas butiné pour ce genre d’abeilles
Et la ruche céleste à d’autres tend son plat

Voici donc apaisés mes tourments d’autrefois
Mes sacrilèges cris et mes chants de naguère
Oyez ventres pansus fossoyeurs de colères
Ce qu’aux lois la Justice oppose en contrepoids

Oh je vous vois encor faussement ingénus
Prendre pour sucreries mes poèmes à dire
Sans même le talent de ne pas applaudir
Emus d’un contenant plus que d’un contenu

Oh je vous vois hélas c’est à n’en pas douter
De votre rouge-à-lèvre aviver ma blessure
Le moindre compliment m’était une morsure
Faute de me comprendre ou d’avoir écouté

Oyez bourgeois des rues ce chant bien singulier
Oyez ce qu’en vous l’ordre universel dénonce
L’adulte assurément par excès de réponses
Oublie que la mort seule efface l’écolier

J’ai beau laisser ma main par la plume occupée
Sur le chemin du livre à tracer quelques vers
M’enfoncer dans le bois de vos mondes pervers
Où se laisse rêveur le poète attraper

Lorsque la nuit suprême autour de moi fondra
Levant un cierge d’encre où la luciole abonde
Je saurai fuir le piège adulte de ce monde
Petit Poucet semeur de lettres dans ses pas

 

 

 

 

 

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Tous droits réservés

© Gilles Palomba

Extrait de "Le compte à rebours "

 

 

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