Gabrielle Burel - Immobile 3

Trahison

 

 

 

Richard appelle Anne mais ne peut parler, il lâche le téléphone et sombre dans l'inconscience.

Anne court aussi vite que possible chez son ami d'enfance, espérant l'y trouver. Elle attrape un taxi au vol, le chauffeur se faufile dans les embouteillages. Elle descend de voiture au bout de la rue, court vers la porte cochère, compose le code d'entrée, ouvre la porte à la volée. Puis elle grimpe quatre à quatre les étages. L'appartement est fermé, mais elle a sa clé. Elle ouvre violemment et se précipite à l'intérieur.

Dans la pénombre, Richard n'est que l'ombre de lui-même, respirant à peine sur son lit défait. Anne s'approche doucement du jeune homme, caresse son visage, cherche son pouls.

Prenant son mobile, elle appelle les secours d'une voix fébrile. Puis désemparée, elle s'assoit au bord du lit et serre la main du malade dans la sienne en regardant autour d'elle. Le studio est dans un état lamentable. Le plus grand désordre règne, les assiettes s'empilent dans l'évier et les verres sur le comptoir. Des bouteilles vides traînent partout. Depuis combien de temps vit-il dans ce capharnaüm ? Anne ne comprend pas. Elle a vu Richard il y a quelques semaines, il semblait amaigri, mais en forme. Il avait souri, disant qu'il travaillait trop. Ils se téléphonent régulièrement, mais elle se rend compte qu'il lui a donné le change. Elle n'a pas vu qu'il souffrait d'un mal dont elle ne sait rien, mais qui l'emporte.

Richard est transféré à l'hôpital. Dans la salle d'attente aseptisée, Anne attend vainement des nouvelles, figée sur une chaise, le regard fixe. Un étau serre sa poitrine. Il est trop tard. Richard glisse dans la mort sans sortir du coma. Quand Anne peut le voir, elle le trouve si jeune, détendu. Il ne souffre plus, toute trace de lutte a quitté son corps.

La jeune femme sort de l'hôpital et marche au hasard des rues d'un pas vif, pour extérioriser sa souffrance. Elle étouffe. Elle rage de douleur et d'impuissance contenues. Comment a-t-il osé l'abandonner?

« Tu avais promis, pense-t-elle brusquement, nous devions vieillir ensemble. Un jour, quand nous aurions eu marre de ces vies, de ces échecs, de cette ville. Alors nous aurions partagé nos solitudes dans une petite maison au bord de l'eau; entourés de nos livres, nous aurions regardé passer les nuages à travers les branches des pommiers. Les oiseaux auraient suivi nos mouvements d'un œil curieux, certains se seraient sûrement aventurés jusqu'à nous, volant effrontément quelques miettes sur la table. Tu décrivais si bien la scène, que j'y ai cru. »

L'image de son ami endormi s'impose et sa colère reprend de plus belle. « Comment oses-tu afficher cet air de contentement, dégager ce calme si reposé, alors que tu m'as trahie? Pourquoi me laisses-tu seule ici, dans cette vie sans espoir? Sans avoir prévenu, sans rien dire. Tu ne t'es même pas battu ! Moi, qui pensais être ta confidente, comme tu étais le mien. Que vais-je devenir maintenant ? »

Elle pleure enfin, en marchant le long de la Seine. Elle suit instinctivement leur trajet préféré. Les bouquinistes ne le verront plus chercher son bonheur dans les boîtes vertes. Ils ne se retrouveront plus à Saint Michel.

Soudain, dans un nuage au-dessus de Notre-Dame, elle croit voir le visage souriant de son ami. Elle s'arrête sous l'effet de la surprise. Elle est envahie par une plénitude inattendue.

« As-tu trouvé la paix, mon Richard? » murmure-t-elle.

Le nuage s'effiloche et se défait gracieusement dans le bleu du ciel, laissant Anne à la fois perplexe et soulagée. Elle entend encore sa voix récitant son poème préféré, comme un au-revoir, un dernier cadeau : «J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages! *»

 

 

( * L'Etranger - Petits Poèmes en Prose - Baudelaire)

 

 

 

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Tous droits réservés

© Gabrielle Burel

Le 15 septembre 2013

 

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Pour lire immobile - 1 - Ambition, veuillez cliquer sur le lien ci-dessous :

Gabrielle Burel - Immobile 1

Pour lire Immobile - 2 - Vocation, veuillez cliquer sur le lien ci-dessous :

Gabrielle Burel - Immobile 2

 

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Commentaires (2)

1. AlysonRau (site web) 11/10/2017

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2. AlysonWqr (site web) 08/10/2017

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