Gabrielle Burel - Immobile 1

Ambition

 

 

« Tu me rejoins là-bas ou c'est fini !» Sur cet ultimatum, Math quitte l'appartement, furieux.

« Attends ! » Odile fait quelques pas dans sa direction. La porte se ferme violemment. Le suivre, bien sûr, le rattraper, lui confirmer sa venue. Marseille est une belle ville.

Pourtant, elle reste là, sa main tendue dans le vide. Le claquement de la porte a figé son élan.

Math passe deux ou trois jours par semaine chez elle, selon les possibilités de son emploi du temps. Il réside à Lille mais ses affaires le retiennent à Paris, ce qui lui permet de voir Odile. Elle arrête tout pour lui, mettant sa vie entre parenthèses. Il est exigeant : elle n'a pas besoin de travailler, elle doit mettre des tailleurs, opter pour un maquillage léger et des talons hauts. Elle est toujours disponible, prête pour le restaurant, la pièce de théâtre ou le concert. Il fait les réservations, elle ne s'occupe de rien. La vie idéale, disent ses amies.

Pourquoi a-t-elle manqué d'entrain en apprenant la nouvelle ?

Elle pense à son père, qui vit avec une nouvelle compagne à peine plus âgée qu'elle. « Suis-le, évidemment ! dirait-il. Comment une femme peut-elle rester seule à Paris, quand l'homme de sa vie part vivre dans le sud de la France ? » Lui-même a tout quitté pour rejoindre Jessica à Chartres.

Elle imagine sa mère, qui habite à deux pas: après son divorce, elle a opté pour un appartement proche. « Suis ton cœur, ma chérie. Seul compte ton bonheur » conseillerait-elle avec son doux sourire. Justement, son cœur ne s'exprime pas clairement.

Elle entend les commentaires de Sophie : «  Tu veux finir ta vie seule ?! Tu as vu l'aisance dans laquelle tu vis, entre coiffeur et manucure ? Math est attentionné, il te traite comme une princesse ! Il t'emmène partout, fait les boutiques avec toi, organise des voyages de rêve. Et tu hésites !.. » Elle sourit, voyant déjà son amie si expressive, les yeux exorbités dans un visage rouge d'exaspération.

Odile revient dans le salon, regarde autour d'elle, bras ballants. Math n'aime pas ses meubles, ni sa collection de tortues si puérile, dit-il. Ils ne feront donc pas partie du voyage. De toute façon, il a tout ce qu'il faut, il sait déjà comment meubler le prochain logement selon les goûts en vogue.

Elle se pelotonne dans son fauteuil favori, serre un coussin dans ses bras, laisse son regard errer sur le parc au-delà du balcon. La vue sur ce coin de nature était pour beaucoup dans son choix d'acheter ce trois-pièces. Elle réfléchit à son avenir. Comment continuer ses traductions ? Elle travaille dès que Math n'est pas là, range vite ses dictionnaires avant qu'il arrive. S'il s'est douté de quelque chose, il n'en a rien montré.

Odile est fatiguée. Peu à peu, des idées inattendues infiltrent sa pensée : « Si tu restes, tu verras tes amis et ta mère comme d'habitude. Tu pourras travailler à plein temps, accepter de traduire ce roman: 1000 pages, une aubaine, tu dois confirmer demain.»

Elle revoit le café qu'elle aime fréquenter quand l'inspiration lui manque; la brasserie dans laquelle le serveur lui apporte d'office le plat du jour; le salon de thé  et le bar à vins où elle retrouve ses amis. Ce tissage d'habitudes entoure son existence et préserve son bien-être.

La jeune femme cale le coussin dans son dos, prend le recueil de poèmes de Keats sur l'étagère sous la table. « Disparaître loin, m’évanouir, me dissoudre et oublier * ». Math n'aime pas la poésie.

Odile a une vie, elle va en profiter pleinement. À Paris.

 



(* Ode à un Rossignol de Keats

 

 

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Tous droits réservés

Gabrielle Burel

Le 15 septembre 2013

 

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