Gilles Palomba - La 7e Nuit du 7e Mois

Extrait III

 

 

 

Un jour m’est venue une idée de génie grâce à quoi, c’est sûr, j’allais pouvoir me refaire, gagner deux ou trois caisses de vin et une bonne douzaine d’assiettes pleines. Être sauvé.
Alors voilà : je me suis enquis d’aller vendre à des touristes nombreux à Marseille le poème « La main tendue » que j’ai très élégamment imprimé sous la forme de cartes postales.
Direction prise par le train, me voici deux heures plus tard au sommet des escaliers de la gare Saint Charles, à dominer la ville tel le bon vieil Hugo sur le rocher, et à dévaler les larges marches de ce vrai Versailles du voyageur en m’écriant à l’instar du gringalet Rastignac : « Marseille, à nous deux ! »
Un bon quart d’heure encore de marche au long des boulevards parcourus d’autos fébriles, j’atteins le vieux port. Je sors de ma musette une épaisse liasse de poèmes… Je me lance.
- Bonjour madame... Aimez-vous la poésie ?
- Non.
Je fulmine : « Tant pis pour vous ! »
Une autre figure, plus sympathique celle-là, approche. Je vais au devant d’elle :
- Aimez-vous la poésie ?
- Et puis quoi encore ?
Et la bonne femme tourne les talons, s’en va.
Un peu sonné, je décide de faire œuvre critique de ma stratégie et de voir en quoi elle exige d’être améliorée.
Je tente une nouvelle approche :
- Madame, tant de grâce émane de votre personne qu'on ne peut que se réjouir de croiser une âme certainement sensible aux subtilités des arts et aux raffinements de la poésie.
- Moi pas comprendre !
Je commence d’autant à bouillir qu’un soleil de plomb castagne au-dessus de ma tête, où des gouttes de sueur tracent de luisantes rigoles qui me strient bientôt la figure entière.
Je nage dans ma chemise, mais je prends mon mal en peine.
- Allons ! du courage !...
Je m’approche :
- Bonjour monsieur…
- Sorry, no speak french.
- Anglais ?
- No ! Scotland ! rétorque le type outragé qui claque aussitôt du talon, se tire.  
Mais je ne désarme pas, je veux m’accrocher. Je toussote un peu, puis je reprends de ma plus belle voix :
- Bonjour madame…
- Vous fatiguez pas, mon mari m’attend !
Et encore :
- Bonjour messieurs-dames…
- Non merci !
Non loin de là, un type coiffé d’une casquette se tient devant la grille ouvrant sur le ponton des pêcheurs. Il m’observe depuis quelques temps d’une figure mi amusée mi bienveillante. Cette bonhomie si nouvelle dans ces lieux m’inspire assez de confiance pour m’en approcher, lui exposer ma démarche et lui faire part de mon découragement.
- J’avais pensé qu’à Marseille les touristes seraient aussi prodigues qu’ailleurs, mais alors… Quelle sécheresse !
- Ce n’est pas le bon endroit ! me répond-il d’un ton enjoué. Il faut aller au Prado, là-bas on trouve un public aisé et cultivé.
Le bonhomme est si aimable que je lui offre une carte, à son grand étonnement, et que je la dédicace au verso, même, sous son regard médusé ; enfin je le salue, non sans lui tendre une bonne poignée de main reconnaissante.
Un quart d’heure de marche encore, et me voilà au Prado. Mais il est midi passé, lorsque j’arrive. Seules des terrasses de restaurants sont noires d’estivants. Tout le reste, les rues, les places, les passages sensés faire venir à ma rencontre le chaland riche et cultivé, c’est le désert. Et ce satané soleil d’août, en plus, qui fige raide toute tentative de faire un pas de plus.
Je suis découragé.
En redescendant vers le vieux port, j’aperçois un brave clochard qui s’envoie un litron de rouge, assis à l’ombre d’un porche. Illico je m’approche de lui, sors de ma musette la poignée de cartes postales dont la vente m’avait fait entrevoir une remise à flot de ma pauvre barque, et je dis tout de go :
- Je ne te donne pas du pain, mais du grain. Tiens, c’est de la bonne graine. Sème bien. Salut !
Comme je m’éloigne, j’entends derrière moi la voix avinée qui s’exclame : « Oh ! mais c’est de la poésie ! »

Ah ! J'aurai donc fait un heureux , et me voilà bien payé. Frère de la zone, c’est pour toi que j’écris ! « Qu’un seul homme me croit, et je serai sauvé » répétait vainement celui-là qui parcourait le monde en quête de son rêve.  Un seul m’a cru, me voilà sauvé. Alors misère avec tout ce que je vais retrouver à mon retour, ça pèse quoi comparé à l’accomplissement ? J’ai du ciel dans la tête, entendez-vous ? Rien ne peux plus m’atteindre, c’est merveilleux ! Finalement pour rien au monde je ne changerais ma place. L’avantage de la misère, c’est crever sans regret.

 

 

 

 

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Extrait de " La 7e Nuit du 7e Mois"

 

 

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© Gilles Palomba, 2015

 

 

 

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