Frédéric Cogno - Tes Yeux

Tes Yeux

 

 

 

Des prairies veloutées livrant des floralies

Et des tourelles d'or mouillées d'un peu de pluie,

Pépinières des fjords aux échoppes d'iris,

Pour un delta d'argent reviennent d'Atlantis.

Un azur révulsé d'étoiles éplorées,

Éden qui réinvente une autre canopée,

La prosodie du vert s'est nacrée de silence,

Fissurée de soleil enlumineur d'enfance.

Les encoches des cieux, indigos indolents,

Jouent à perce-aurores, songent à travers champs,

Et, joyeux grappilleurs, joignent les espaliers

Où une vieille vigne s'acoquine aux halliers.

 

Soudain des frondaisons s'empressent dans les Vosges,

Soudain une rivière en son palais des Doges,

Un feuillage attendri par le nid d'un verdier,

Un guilledou des foins que poursuit le sentier.

D'autres brèches dorées, lumières diluviennes...

La trappe aux papillons des orées corinthiennes

S'ouvre en menus essaims pour le plus bel été,

Un trésor verdoyant dont le lac enchanté,

Appelle les oiseaux et leurs ailes moirées,

Ploie les flots langoureux aux reflets irisés,

Et partout les bleuets se mirant près du bord,

Y sèment un pétale aux contours poudrés d'or!...

 

Parfois je vois surgir d'antiques candélabres,

De sinistres couloirs lustrer le gris des marbres,

Épitaphes tremblantes entre la flamme et l'ombre

Qui déjouent les secrets sous tes paupières sombres.

Pudiques rendez-vous pour les pilleurs de tombes...

Jadis riche récif, aujourd'hui jeune combe,

Où le ruisseau se perd sous la mousse des bois,

Où se cache à l'abri au pied d'une paroi,

Tout près de l'eau qui dort dans quelque antre effeuillé,

La sépulture d'or et le glaive d'acier

D'un morne roi maudit par les lunes d'airain,

Ô géode! Ode aux ombres et aux laudes d'Ondin!...

 

Ô maillage insensé de plaintives lueurs

Et d'oraisons célestes quand novembre se meurt!...

Couvée de météores! Chatoiement des présages!

Entrelacs des rosées caressant les sillages!

Savent-ils émonder l'épave de cristal?

L'euphorie des flambeaux? L'archange minéral?

 

Belle éperdue, louant un exil aurifère;

Ton regard, congédie le môle, en solitaire...

Ô rivage lointain! Mosaïque infinie!

Dans une barque bleue, vers un ailleurs chéri,

Tes yeux font l'océan, gercent de lourds rivages,

Comme si tes pensées craignaient l'affreux naufrage,

Comme une âme en émoi anticipant sa perte,

Se verrait trop penchée ceinturée d'algues vertes...

Orage en goémon, éclair en pierre d'eau,

Malgré le vil écueil, tes yeux gagnent l'îlot,

Un atoll platiné serti d'aigues-marines

Et d'écume dentelle ornée de perles fines.

 

Une berge ingénue et ses galets de jade

Aux poissons argentés offrent l'intime rade;

Genèse d'un lagon cajolant le corail,

Un bleu sauve-qui-peut d'un dédale d'émail,

D'azuléjos noyés sous des franges d'embrun

Où vont les sirènes longtemps restées à jeun...

Toutefois, sans plonger en sondeur insatiable,

Oui, je découvres, en outre, échoués sur le sable,

Des tessons de miroirs, la vaisselle inconnue,

Porcelaine d'un temps à jamais révolu,

Étuis, écrins, coffrets, comme des coquillages,

Libèrent des colliers, des anneaux d'un autre âge...

 

Topaze encore fardée des nuits enchanteresses,

Préludant le grand bal que donnait la princesse;

Petites broches d'or, diadèmes et camées,

Fibules de diamants et médaillons gemmés,

Boucles, bagues, sautoirs, bracelets d'améthystes,

Une boîte à oracles et l'anse d'une ciste,

Un peigne mordoré, une épingle d'ivoire,

Boutons, jetons, damiers, damasquinés de gloire,

Un encrier de bronze et sa plume bleue-nuit,

Cuivre, nickel, étain, scellés de vert-de gris,

Des onglets de printemps dans le fond d'un calice,

Des mascaras laqués d'un tiroir à malices....

 

Vestiges merveilleux de fioles opalines,

Saphirs et émeraudes au sein des eaux salines,

Ont frayé patiemment sous la vague en ourlet,

Nuançant les couleurs d'un amour retrouvé

Qui palpitait sans peur dans le creux d'un rocher,

Joyau au gousset d'eau pour ta larme versée...

Ô maillage insensé de plaintives lueurs

Et d'oraisons célestes quand novembre se meurt!

Couvée de météores! Chatoiement des présages!

Entrelacs des rosées caressant les sillages!

Savent-ils émonder l'épave de cristal?

L'euphorie des flambeaux? L'archange minéral?

 

Alors, ferme les yeux sur cette plage nue,

Baisse tes jolis cils, prends garde aux longues-vues.

Oui, clos ces latitudes loin des vilains curieux,

Et que nul n'ose épier, jaloux et envieux,

Cet horizon sacré ou va sourdre une étoile,

Qui a guidé ma proue et a gonflé mes voiles,

Ce havre à peine éclos au milieu des brisants,

Près de la tour Génoise au piton scintillant,

Ce maquis indompté, ces marées primitives,

Ce ciel qui se confond avec toutes les rives,

Ce pacte avec la mer, cette vierge contrée,

Où je frémis encor de t'avoir rencontrée!...

 

 

 

 

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