Frédéric Cogno - Dresseur de frissons

Dresseur de frissons

 

 

 

Si vous me demandez à raison d'une humeur,

De quel étonnement il s'agit de transcrire,

De quel bord de l'envie, ma plume en mal d'écrire,

Vient puiser le moment, je dirai...la lenteur.

 

Celle-ci s'est trempée dans le bain de mon sang,

Le train de vie nous broie, j'ai choisi le silence,

Balisé, palpitant, quand je suis en partance,

C'est en mourant un peu qu'on fait parler l'instant.

 

Et quelle échappée belle! Quelles démangeaisons!

ça m'arrive parfois dans ce monde dortoir,

Je m'éveille aux aguets, conscient de tout revoir,

En étirant mes sens chevillés aux saisons.

 

Ne vous y trompez pas, les ténèbres font l'oeil.

La chose est devant vous, cordon à abat-jour,

Si elle afflue en blanc vous liant à l'amour,

C'est que c'est presque fait, que vous ôtez le deuil.

 

Revivez d'émotions! Que de choses bavardes!

Au-delà des discours, au-delà des signaux,

Sur les rails de votre âme, un seul élan prévaut:

Un souffle pour aimer la beauté qui musarde.

 

Vous verrez qu'il est bon, amoureux d'un nuage,

De courir n'importe où, à qui veut bien l'entendre,

D'en parler aux enfants, eux seuls peuvent comprendre,

Ce joli intérêt vous nommant marque-page.

 

De là viendra un mot, écrin dépoussiéré,

Mais clamé, mis à nu, sur son champ implacable,

Admis à ses odeurs, j'en ferai mon vocable,

Un orifice noir sans cesse ovationné.

 

Par lui, d'autres naîtront, toujours très parfumés,

Verbes couineurs de miel, tonalités des fruits,

Chrysalides, terroirs, cartilages des nuits,

Des mots opulents, onctueux, épicés.

 

Des mots tout habillés, tissus d'ailes d'abeilles,

Encor' poudrés d'un bal que donnaient des miroirs,

Scintillants et légers plus lisses que l'ivoire

Qui glissent en fuyant toute phrase corbeille.

 

Enfin ceux qui crieront en travers de la gorge,

Des mots écartelés ou serrés dans les fers,

Aux consonnes blotties dans le froid de l'hiver,

Qui dans la nuit des loups ont dormi sous les porches.

 

Verbes striés de buis, des mots crève-la-faim,

Douleurs et pillages, boursouflures des vents,

Mots dont les syllabes tremblent s'entrechoquant,

Comme les os glacés d'un mendiant du matin.

 

Squelettes et linceuls, vieil écho des civières,

Catastrophe éructée, hâtifs coupeurs de tête,

Mots tombés des gibets où hurlaient des tempêtes,

Débris d'une cité emmurant les rapières.

 

Tous ces mots exilés, qu'ils soient pauvres ou riches,

Du scorbut édenté qui scande l'invective,

Aux voyelles chantées par les sources d'eau vive,

Viennent pour la pensée qui est restée en friche.

 

Comme un jus de chansons qui sait rendre immortel,

Nectar des poètes pressé tout contre voix,

Avec ou sans rime je boirai à la joie

D'accueillir la musique aux franges bleues du ciel.

 

Quand tombera la neige, attendez-vous à août,

Les oiseaux sont passés à minuit moins le coeur,

Si une dame vient, apprenez-la par coeur,

C'est la douce folie qui a envie de vous.

 

Si vous me demandez à raison d'une éthique,

Si la douleur fait mal, si j'ai perdu la tête,

Je vous répondrai bien en tant que pré-poète,

En dresseur de frissons friand de mots épiques:

 

C'est un long rituel que de faire un poème...

N'entendez pas par là une combinaison

De mots sciemment choisis pour les ors des salons...

Les mots viendront à vous, évidez vos je t'aime...

 

 

 

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Tous droits réservés

Frédéric Cogno

 

 

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