Eve Zibelyne - Le chevalier au pois flottant

Le chevalier au pois flottant

 

 

Il était une fois, un chevalier qui avait froid aux yeux. Son père, le marquis, était fort en colère, car il pleurait sans cesse.

Sa mère en était attristée, persuadée que, jamais, il ne trouverait de princesse à marier.

 

Un beau jour, alors qu’en grande compagnie, il batelait entre les bancs de sable de la Loire asséchée, son bateau rouge richement décoré d’or disparut, attiré par un trou d’eau sombre.

Le jeune chevalier, occupé à sécher ses larmes, n’avait pas vu le tourbillon bleu se former.

 

L’embarcation engloutie, un grand émoi s’empara de la suite de l’héritier de la couronne. Les bateliers eurent beau scruter le grand fleuve, la face immergée dans le courant, ils eurent beau crier dans l’onde en bulles sonores, leurs efforts restèrent vains.

Le marquis fit mener maintes expéditions, mais la Loire, draguée, ne rendit que du sable à la reine éplorée.

 

Le prince et sa barque avaient bel et bien disparu, avalés par la gueule noire des flots, là, sous l’ombre sage des catalpas millénaires. Ses obsèques furent célébrées dans la chapelle du château d’Ussé, celui-là même où son ancêtre, le prince charmant, avait, d’un baiser, réveillé Aurore, la belle au bois dormant, de son long sommeil de cent ans. Depuis cette époque, un édit royal interdit aux fées de prononcer des vœux sur les berceaux des nouveau-nés.

 

Les princes et les princesses, livrés au sort de l’ordinaire, se virent, comme tout un chacun, affligés de tares et de maladresses. La race noble déclina et, au jour de la disparition du chevalier, ne restaient sur la Loire que deux châteaux encore vaillants.

À Ussé, les vilains pleuraient leur Prince. Ils savaient qu’à la mort du marquis, leurs terres seraient rattachées à celles du seigneur d’Azay-le-Rideau, qui avait fort mauvaise réputation.

 

Pendant ce temps, le chevalier pleureur, loin de se douter de l’agitation engendrée par sa disparition, glissait dans le tourbillon du temps. Pris de surprise, il avait glissé sous ses paupières des graines de catalpois arrachées à la hâte pour sécher ses pleurs. Le géant secourable avait plié ses branches, offrant ses précieux pois au chevalier qu’il connaissait bien.

 

Le jeune homme rêvait souvent sous le catalpois majestueux qui trônait au pied du château, survolant le cours de l’Indre jusqu’à la Loire, si belle, qui l’appelait de la rutilance de ses eaux capricieuses. Il aimait y pêcher, mais, en ce jour, c’est elle qui l’avait attrapé au bout de l’hameçon.

 

Les oiseaux furent mandés pour transmettre la nouvelle à l’arbre-châtelain. Les moinillons s’égayèrent en tous sens, d’amont en aval du fleuve impétueux. Les catalpas veillaient. Ils écoutaient le chant qui montait des flots de leurs racines ancrées sur les rives.

 

La Loire me tient prisonnier

Mes larmes, elle veut avaler

Pour gorger son lit asséché.

La Loire est une rouée !

 

 

Le chevalier avait échoué sur un banc de sable. Les pois du haricot avaient épousé ses yeux désormais scellés, contenant les fâcheuses larmes que la Loire désirait tant lui soutirer. Seule y pénétrait la douce lumière bleue qui coulait au-dessus de sa tête. Les poissons, curieux, faisaient un détour pour saluer cet invité de marque et repartaient d’un coup de queue puissant, happés par le fleuve.

 

Le bruit courait comme une bulle d’air : le prince était en vie ! Hélas, seuls les êtres doués d’une grande sensibilité savaient entendre ces paroles, ce qui n’était pas le cas des humains qui n’écoutaient personne. Les oiseaux eurent beau s’égosiller, les poissons eurent beau former de belles bulles d’air, les catalpois eurent beau caresser tendrement les cheveux de la reine, les souverains avaient fermé la porte de leurs sens. Enfermés entre leurs murs, ils ne donnaient plus consigne de travail aux métayers et les friches rejoignirent les rives de l’Indre à la Loire, à leur grand courroux.

Sur le lit du fleuve, le sable blond, si doux, si fin, s’égrenait entre les doigts du jeune prince qui ne se lassait pas d’en éprouver les bienfaits. Les gardons frétillants lui portaient les nouvelles du dehors. Alarmé par l’état d’abandon de son domaine, il demanda au fleuve de le laisser remonter au grand jour, lui promettant quelques larmes, mais, la Loire, fâchée de l’inconséquence des hommes, refusa d’accéder à ses prières. Un grand chagrin l’envahit, brûlant ses yeux dessillés. Un flot intarissable brisa la gangue protectrice de ses yeux. Le chevalier pleureur, inconsolable, gagna une grotte profonde, à l’abri du rugissement bouillonnant qui envahissait les champs alentour.

 

En cette année, la Loire se mêla à l’Indre et la grande inondation courut des Varennes de Bréhemont à l’abbaye de Cormery, noyant bétail et hommes, semant trouble et désordre dans la région sinistrée.

Les seigneurs d’Ussé accueillirent les paysans sans maison sur les hauteurs du château, s’attirant l’affection des plus démunis. À Cormery, ce furent les moines qui organisèrent les secours, mais d’Azay inondé, hélas, rien ne vint.

 

Les catalpois buvaient tant qu’ils le pouvaient pour assécher la terre. Ils grandirent, développant leurs larges troncs en tumescences tourmentées, donnant naissance à moult haricots se balançant gracieusement au vent. Certains échouèrent dans le courant et un matin, ou était-ce un soir ? un haricot magique vint chatouiller la joue du prince en pleurs.

Heureux de sa trouvaille, il revêtit ses yeux de deux graines douces, si fraîches, et ses pleurs cessèrent sur le champ.

 

Les gardons, diligentés à la surface, eurent tôt fait d’aviser les grands arbres de la nouvelle. Les géants burent encore, et encore, pour contenir les eaux, et tout rentra dans l’ordre. Les châtelains firent nettoyer et planter les champs et la vie reprit son cours.

 

La Loire, gonflée de larmes, chantait joyeusement aux piles des ponts, arrosant généreusement les jardins qui s’ornaient de couleurs.

Une année avait passé. L’été heureux fleurissait d’abondance. Le lit du fleuve, honteux, choisit d’accéder aux suppliques de son prisonnier royal et, par un beau matin, le courant recracha sa proie.

Le chevalier au pois flottant dériva sur l’eau vive, porté par un banc de poissons vif argent. Les catalpois, émus, vibraient aux chants joyeux des pinsons, tant et si bien qu’ils en perdirent leurs pois qui roulèrent au fond du trou d’eau, donnant naissance au plus beau des arbres, le catalpa, car de pois, il ne poussa plus.

 

Nobles et paysans, alertés par la rumeur, se rassemblaient sur le passage du chevalier. Il avait grandi. Ses longs cheveux noirs flattaient ses épaules robustes et son teint avait la fraîcheur de la rosée. Les jeunes filles se trémoussaient d’aise sous son regard couleur de noisette, ou bien, couleur de feu, ou alors, couleur du temps, changeant comme les eaux de la Loire qui le portait.

 

Le chevalier au pois flottant découvrait avec ravissement la lumière du jour. Ses yeux, cette fois indéfectiblement emplis d’une joie sans larmes brillaient d’un éclat vert tendre sous le soleil.

Ce sont eux qui le guidèrent jusqu’à l’embarcadère où il avait usage d’aborder.

Ce sont eux qui reflétèrent le gracieux visage d’une petite Marguerite au minois constellé d’étoiles de rousseur.

Ce sont eux qui embrassèrent ses parents d’un amour radieux.

Les festivités illuminèrent la contrée durant de longues semaines. Les années passèrent, à reconstruire et à bâtir l’avenir.

 

Le chevalier et sa princesse vécurent en justes, prenant soin de tous. Jamais ils ne mésestimèrent le poids des larmes et, quand survint la révolution, pas un vilain ne vint assaillir leur maison.

 

Les catalpas portent encore la chanson du chevalier au pois flottant. Tendez l’oreille lorsque souffle le vent…

Soyez sages, ne pleurez pas l’été sur les bords de la Loire…

Soyez sages, ne vous aventurez pas dans ses eaux capricieuses où vous guettent les tourbillons…

Soyez sages, mais pas trop, car la Loire s’apprivoise, pour qui sait sagement la chérir…

 

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Tous droits réservés

Eve Zibelyne

11 septembre 2013

 

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http://lesnouveauxpauvres.jimdo.com/

 

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Commentaires (5)

1. AlysonOzc (site web) 11/10/2017

https://plays.tv/u/Modafinil5

2. BethanyIfj (site web) 08/10/2017

http://tinypic.com/useralbum.php?ua=xDroBU9Q%2BPRxl9ubIY8k4Yh4l5k2TGxc&as=new

3. Eve Zibelyne (site web) 12/03/2014

Merci, Aliza et Mathieu ! J'ai eu l'idée de ce conte après avoir visité le château de la belle au bois dormant, idée germée devant un verre, sous les catalpas !

4. Aliza (site web) 12/03/2014

J'ai passé un délicieux moment en lisant ce joli conte, bravo Zibelyne ! J'ai beaucoup aimé.

5. Mathieu 12/03/2014

Bravo Eve. De l'importance d'écouter, d'observer, d'entendre ce que nous dit la nature, et d'être conscient de nos actes...inconséquents parfois, souvent, toujours ? Bon allez, vais me servir un Chinon à Cravant-les-Côteaux !

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