Eve Zibelyne - L'homme moussu

L'homme moussu

 

le-vieux-moussu-rom-ill.jpgIllustration : Zib

 

L’homme moussu n’a pas froid. Assis près du radiateur, il écoute. Il a poussé péniblement son fauteuil, là, en face de la fenêtre, au chaud de la fonte rouillée. La cafetière installée sur une petite table basse, il a disposé tous les gâteaux dégotés dans ses placards. Des rosés de Reims, des sablés, des galettes Saint-Michel, des cigarettes russes, et ces craquants bretons dont il raffole. En bon vieux malin, il a vissé le tuyau d’arrosage au robinet. Pas question de manquer de carburant. Il marcherait sur les eaux pour un bon café ! Le fût de vin rouge trône de l’autre côté, simplement posé sur une chaise. Il y a bien longtemps qu’il ne peut plus déboucher une bonne bouteille. Les forces l’ont abandonné avec la mort de sa vieille.

Elle est partie en catimini, par un matin frais de janvier. Elle a glissé sur le trottoir givré. Sa caboche en a pris un coup et, dans l’heure, elle a passé. Il ne l’a pas revue. Elle n’a pas remonté l’escalier de son pas traînant. Le garde champêtre est venu le prévenir. Depuis, il a tout oublié, sauf elle. Il n’y a que la boite à malices qui le hante, une belle blonde aux poignées dorées. Il a caressé son bois, comme il caressait sa femme, avant. Le marchand de mort lui avait fait un prix. Il voulait la même boite, le même rembourrage satiné pour poser une dernière fois sa carcasse. Le plus étrange, c’est le temps qui se fige, blanc comme le gras de la soupe de poule qu’elle mettait à refroidir sur l’appui de la fenêtre.

Le pot de chambre sous la chaise percée lui hydrate la peau des fesses d’une condensation qui se glace, agrémentée de fugitives ondes d’illusoire tiédeur. Il sirote en observant le ciel blanc. Un ciel dansant de fées gracieuses, virevoltant derrière les carreaux. Elles l’appellent, le hèlent et s’enfuient, les perfides, sans l’attendre.

Il lève son verre de vin au jour blafard. Le carmin capiteux du Moulin à Vent rosit, transpercé de lumière. Une lampée, chaude, goûteuse. Il claque de la langue et s’enfonce dans le délicat coussin ouaté qui enveloppe sa maison. Elle aimait tant l’hiver. Va-t-elle aimer cette barbe drue, ce pardessus verdi qui le couvre ?

D’un sursaut, il se lève, et oublie. La blonde l’attend, aguicheuse. Il se reculotte et s’allonge, rasséréné, dans le beau satin blanc. La blonde est douce, et chaude. Il est temps.

 

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Tous droits réservés

© Eve Zibelyne

15 Novembre 2013

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Vous avez également accès à la version Audio de L'homme moussu, lu par Eve Zibelyne, bonne écoute...

 

 

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Commentaires (1)

1. BethanyRdy (site web) 09/10/2017

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