Emecka - Le village des amants perdus

Le village des amants perdus

 

La nuit avait égaré son heure. La barque et sa passagère glissaient sans aucun bruit sur les reflets dorés de la rivière. Leurs silhouettes se découpaient nettement entre l’énorme pleine lune et la pénombre nocturne ; la femme au châle noir semblait pensive, la tête baissée et le corps inactif. Elles allaient, ensemble, vers un mystérieux village lacustre.

La Lune s’était considérablement rapprochée de la terre depuis quelques années et si elle s’effaçait quasi totalement la journée, elle imposait sa corpulence massive durant la nuit. Certains disaient qu’elle n’entendait plus laisser le soleil régner en maître sur « sa » planète. Bien sûr, elle avait besoin de l’astre pour éclairer mais ce n’était point là, sa seule mission. Ce rapprochement avait eu, bien entendu, des conséquences importantes sur les équilibres terrestres, et de grands bouleversements s’étaient produits. Mais que dire des effets sur les humains?... Ils avaient été de loin les plus perturbés de tous les êtres vivants. Les femmes, les hommes avaient d'une certaine façon...régressé. Dans certains domaines. Les animaux, les végétaux, eux, mutaient, enfin s’adaptaient progressivement, discrètement, sans heurt perceptible. 

La barque paraissait totalement autonome et nul système de propulsion se faisait ni voir, ni entendre. Elle connaissait visiblement le chemin, évitant soigneusement quelques souches flottantes ou bancs de sable émergeants. La femme au châle noir savait l’aspect inéluctable de ce voyage.

Rien sur terre n’avait réellement changé au niveau de l’organisation générale. Les nouvelles influences lunaires avaient cependant révolutionné les…relations amoureuses. De façon considérable ! Après une forme de libération des mœurs lors des XXème et XXIème siècles, une tout autre discipline était désormais d’actualité, en matière de philosophie du couple. Il y a très longtemps déjà, dès les premières velléités lunaires, un Ordre était né sous le commandement et les principes d’un dénommé « Aristophane3013 »*. Au cours d’un dîner mondial il avait décrété que la colère de la « Maîtresse » allait s’exprimer violemment si chacun ne revenait pas à une conduite amoureuse stricte. Désormais, il ne serait plus toléré qu’un seul amour par personne et par vie. Ce changement artificiel de paradigme, eut de très importantes conséquences sur les populations et chacun se mit en quête de son amour unique.

Au commencement, était le chaos.

La dame au châle noir s’était perdue en amour. Dans l’incapacité totale de choisir son chemin, elle avait transgressé la loi. La sanction avait été terrible : l’exil. Au village des amants perdus. Mais la sévérité du châtiment lui paraissait maintenant presque douce tant elle se sentait inapte, inadaptée aux règles de l’Ordre. Le contrôle de la Lune sur son exil nocturne était néanmoins terriblement agressif.

 

*

 

Elle le savait. Elle allait être parmi d’autres exilés, d’autres « perdus en amour ». Ce que la Lune ignorait, c’est la capacité des humains à développer des stratégies de résistance. La dame au châle noir était déterminée à résister précisément, à ces lois, sources de son malheur et entendait bien constituer rapidement une cellule clandestine. Elle songeait au projet de créer un « jardin de liberté » où il serait possible, à l’insu de la nuit lunaire, d’aimer librement. Elle avait déjà choisi le nom de ce jardin merveilleux : Epicurie*.

La dame au châle noir attendait l’aurore. En vain.

Point d’aurore donc point d’aube ni de jour ; le choc fut rude. La Lune occupait l’endroit à plein temps, sans partage. Ce village semblait ne plus tourner en même temps que le reste de la terre ! La nuit permanente dont la clarté livrée à la volonté du satellite omniprésent, omnipotent serait désormais le ciel de vie de la nouvelle exilée. Le village des amants perdus prenait des allures de caverne.

Elle pouvait vivre mais ne la savait pas encore !

Tout n’était que soumission dans les attitudes des villageois bannis. Tête basse et dos courbé sous le poids d’une sentence dont ils avaient complètement ingéré la dose de culpabilité distillée par l’Ordre immonde. Convaincus d’avoir commis la faute irréparable de « dispersion d’amour », ils erraient comme des forçats, enchaînés ensemble à leur sombre destin. Ils ne voyaient plus que leurs ombres pitoyables se mouvoir mollement sur l’écran gris de leurs illusions.*

Ils voulaient vivre mais ne le savaient pas encore !

La femme au châle noir ne pouvait que constater l’abominable situation mais elle ne parvenait pas à accepter la pénombre. Elle se sentait habitée par une indicible indignation, par une intense révolte mais elle se savait, également investie d’une formidable mission. Contaminer chacun du virus de la Connaissance…Ces gens mouraient à petit feu lunaire de ne pas Savoir ! Aucun n’avait eu l’envie, l’impérieuse curiosité de s’extraire de son ignorance, de lever la tête, de regarder son autre et de ne plus courber le dos. Aucun n’avait pensé à transgresser…Ainsi, la femme laissa choir son châle noir.  Tous ses vêtements suivirent.

Elle allait jouir mais ne le savait pas encore.

Que pouvait la Lune contre le désir, contre la force de vie? Que pouvait l’Ordre contre la liberté du dénuement ? Quand l’Homme nu n’a plus rien, au fond de son exil ou de son cachot, il lui reste cette étrange et ultime sensation de vraie liberté. Et deux possibilités : remonter ou mourir. La solution était donc d’accepter le dénuement, de construire un monde d’essentiel et de tromper ainsi  l’oppresseur.  Alors, plus de moitié à chercher,  plus de Dieu, plus de soumission, plus de peur, plus de Bien ni de Mal. Juste la pensée et son cortège d’expressions.

La femme se consacrait désormais à cette noble tâche de faire tomber les vieilles fripes, de convaincre de la force de l’indigence et de guider ses compagnons d’exil vers leur chemin ascendant. Bien sûr, il fallait du temps, de la patience. Il lui fallait parler. Elle devait considérer chacun dans sa différence et son originalité. Après tant d’années de manipulation, de conditionnement à des principes culpabilisants, il s’avérait bien difficile de s’ouvrir à la vision du réel et de quitter l’illusion d’un « soi » stéréotypé. Puis progressivement, celles et ceux qui choisissaient de vivre retrouvaient dans le regard des autres, d’énormes quantités d’attention et de bienveillance. Infiniment nus, débarrassés de leurs passés, ils partageaient d’intenses moments qu’ils n’appelaient plus Amour. Ils façonnaient ensemble leur jardin de liberté où chacun avait sa vraie place, reconnue, considérée.  Le langage n’était plus le même, il était autre. Il était neuf.

Ils s’aimaient plus qu’avant mais ne le savaient pas encore.

Epicurie était advenue. L’important était de parler avec ses sens, les vrais, garants de la connaissance de la réalité. L’essentiel était le nécessaire, seulement l’indispensable à une vie saine. Le but était l’équilibre. Rapidement, chacun des exilés avait joui de cet état qu’il n’avait jamais connu auparavant : l’ataraxie. Certains se sont même demandé si ça n’était pas le bonheur ! Ils avaient compris que la pleine conscience de cet état était, en fait, le plaisir suprême.*

Ils jouissaient et le savaient enfin.

La femme au châle noir qui avait embarqué il y a longtemps sur le bateau de la dépendance et de la punition, savait maintenant qu’elle ne reviendrait jamais au soleil. Elle avait appris à aimer la nuit et à en soutirer toute la lumière indispensable à son rayonnement philosophique. Son salut ne venait pas de l’ignorance de la Lune mais bien de la Connaissance des promeneurs d’Epicurie. Elle n’avait jamais autant aimé, « fait » l’amour avec autant de personnes désirées et désirantes. Sa vie n’était que jouissance, ô non pas celle du corps, uniquement, mais celle de son être intérieur. Profond.

La Lune si prompte jadis à organiser l’exil des égarés de l’amour se laissait aller à l’oubli. Finalement, quoi de mieux que l’indifférence pour ces êtres incapables « d’aimer » correctement suivant des règles précises d’un monde « propre » et sans licence. Elle ne voyait donc pas pousser sous ses reflets dorés, un jardin paisible où chaque fleur soufflait au vent complice, les pétales d’une nouvelle philosophie de vie. Le soleil n’allait pas tarder à s’en apercevoir…

Elle avait perdu mais ne le savait pas encore.

 

* En référence au discous d'Aristophane lors du dîner de Platon. La vidéo ici: 

https://sites.google.com/site/atelierphilosophie/cinema/discours-d-aristophane

* En référence au jardin d'Epicure

http://mo.michelonfray.fr/entretiens/dossier-les-sept-piliers-de-la-sagesse-le-figaro-magazine-27072012/

* Lettre à Ménécée. Principes de la philosophie d'Epicure:

 http://emecka.blogspot.fr/search/label/M%C3%A9n%C3%A9c%C3%A9e

*En référence à l’allégorie de la caverne de Platon.  http://www.youtube.com/watch?v=2yfePu67xoI

*En référence avec la philosophie d’Epicure. http://la-philosophie.com/philosophie-epicure

 

 
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