Christophe Dessaux - Granny Cherry

Granny Cherry

 

 

Dimanche 3 août 2003, dimanche à table, dimanche de canicule.

Ce dimanche-là avait pourtant bien commencé !

 

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Ce dimanche-là fut un dimanche de famille émiettée depuis longtemps en poudre fine et recomposée ailleurs, au gré des quatre vents ; un dimanche de famille tendrement réunie pour l'occasion ; un dimanche à l'ancienne, aux saveurs d'antan et sourires d'aujourd'hui.


Ce dimanche-là fut un dimanche façonné par de vrais sentiments tout entier contenus dans le château familial ; le château comtal à la tenue de marbre, aux pierres rouges et toiture d'ardoise, domaine posé à même le flanc de sa montagne aveyronnaise, au-dessus des cèdres bleus et des pins noirs.

 

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Au centre de ce dimanche-là, Granny Cherry, ma mère, doyenne hors-d'âge de notre bouquet familial, on n'a pas tous les jours cent ans ; Granny Cherry, idole des années folles, garçonne des planches parisiennes, icône à la peau d'hostie fraîchement levée du ciboire ; Fleur de sel disaient ceux qui goûtèrent sa jeunesse du côté de Juan-Les-Pins et gardèrent longtemps sur le bout de leur langue des paroles de temps suspendu, et dans leurs yeux, des éclats lumineux de ciel bleu, de mer, de sucre et de pinèdes.
Ma mère. De son vrai nom Cerise Eglantine Georgette Escoffier, aujourd'hui raisin sec en dentelles et colliers de perles, ma mère assise en bout de table, auprès de qui je retrouvais toujours le baume de mon lait de naissance, cette eau-de-vie qui apaisait encore mon vieil ego déchiqueté.

 

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Dehors, ce dimanche-là fut un dimanche étouffant aux odeurs d'herbe coupée ; un dimanche pâteux saturé d'air trop lourd et de rafales de vent sorties d'un four solaire ; un dimanche d'arbres gémissants et de Passes Roses tombant lourdement au sol, pommes déjà trop mûres.


Dedans, dans le salon de curiosités du manoir ; dans le salon Agar au parquet craquant, aux murs d'ambre jaune ; dans le salon confit de souvenirs maçonniques ; dans le salon aux ombres fraîches à la table dressée, notre famille crépitait et, curiosité parmi les curiosités, Granny Cherry rayonnait.

 

 
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Ce dimanche-là fut un dimanche de poème apparu ; de poème imposé au brouhaha familial par la voix de ma mère, éternelle amoureuse devant l'Eternel ; épouse de Franc-maçon à la vie à la mort ; poétesse passionnée de poésie surréaliste.
Un dimanche de poème doux-amer lancé par une voix qui n'arrivait pas au bout de son souffle :

 

 Au soir peu souple de cette journée de plomb,
écrasé et moite,
mon cerveau s'ébroue.
C'est ainsi, comprenez,
qu'il déboutonne sa torpeur,
qu'il se libère d'un Soleil
écrasant de son marteau
et l'Air et l'Eau.

Agar,
dans ta goutte d'air frais,
un bouquet familial s'épanouit,
il se nourrit d'Amour liquide.
 
 
 
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 Ce dimanche-là fut un dimanche d'herbe coupée et de vie fauchée à l'heure du thé et des petits gâteaux ; un dimanche de soleil couché et de voie lactée où Granny Cherry s'allongea et nous fit la surprise de gober l'infini à l'heure des étoiles froides, nous laissant seuls, vides et désemparés sur notre plan de vie, sans plus de fleurs ni de couronnes.


 

 
 
 
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A la mémoire de tous les "petits vieux" décédés lors de la canicule de 2003, hécatombe qui débuta dans la nuit du dimanche 3 août.

 

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Photo : Renée Perle par Jacques henri Lartigue.

 

 

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Tous droits réservés

© Christophe Dessaux

 

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