Cédric Mesuron - Comme un puits est rempli de boue…

Comme un puits est rempli de boue…

 

 

Le ciel immense, à midi, s’était ouvert devant moi comme une porte multicolore donnant sur un autre monde. Loin, très loin, mon regard s’était perdu sur ce continent mystérieux et familier à la fois. L’azur de ses dentelles, les nuages cotonneux m’avaient couvert de tendresse, comme petit dans mon berceau les voix douces des sages-femmes m’avaient enveloppé de douceur.
Je suis venu au monde porté par l’amour ; et si l’amour m’a déposé dans l’univers, l’univers, à son tour, ne cesse de me le prodiguer.

C’était, je me souviens, cette période de la vie où la conscience éclot au monde et comprend que rien n’est fait au hasard, et que, continuellement, les moindres vibrations de vie, les moindres souffrances ou plaisirs nourrissent l’homme dans son épopée terrestre. À cet instant, je compris que j’allais aimer le monde désespérément, et que sa beauté se reflète toujours dans celui qui se donne à elle. Face à l’immensité grande ouverte, je m’étais surpris à vouloir offrir en partage au ciel mon rayonnement éphémère, et répandre mon souffle aux couleurs d’arc-en-ciel à travers le vent délicat. Je me voyais minuscule et gigantesque à la fois, irradié de mille feux, dépositaire de la clarté qui illumine la joie et le monde. Le miracle de vivre et de porter la lumière dans l’infinie beauté avait recouvert mon corps, comme une laine qui réchauffe la peau.


C’est donc à cette période où l’on quitte l’âge de raison pour l’adolescence, que je ressentis l’entière magnitude d’exister ; et bien sûr, je pensais mes semblables briller du même feu, du même éclat de vie, intense et profond. Mais à mesure que je grandissais parmi les hommes, ma joie de vivre rencontrait de moins en moins d’échos ; au mieux, ces échos provenaient-ils de phrases convenues et forcées. Mais rarement une vraie joie se mêlait à leur timbre : leur voix était comme meurtrie par les plaintes et les souffrances, et leur vie ressemblait à un combat pour aimer la vie, - comme si vivre, pour ces hommes, se doublait d’un effort constant pour se réconcilier avec leur sort…

À cet instant, le ciel cristallin de mon enfance s’était recouvert d’un immense linceul…


Chez ces hommes, la flamme était étouffée, prête à s’éteindre au moindre mauvais vent. Une hostilité sourde, traversée d’amertume, habitait leur demeure, leur corps, leur cœur. Au plus profond de leur chair, ces hommes, je le devinais, ne pardonnaient pas à la vie d’avoir trompé leurs attentes : leur cœur battait en rythmes sourds et tristes. Et ces hommes n’étaient pas deux, trois, quatre, mais des dizaines et des centaines et des milliers. J’appris plus tard, que partout dans le monde se trouvaient des êtres comme ceux que j’avais rencontrés dans mon pays.


L’amour d’aimer était en exil, et le monde rempli de larmes comme un puits est rempli de boue…

 

 

 

 

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Extrait du recueil  " Eclipse "

 

 

 

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Tous droits réservés

© Cédric Mesuron

 

 

 

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Commentaires (1)

1. Colette (site web) 19/02/2016

Très beau

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