Catherine Dutigny / Elsa - Sur les falaises de Tojimbo

Sur les falaises de Tojimbo

 

 

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Norio regardait fixement la mer engrossée par une houle mauvaise. Il tombait quelques gouttes de pluie et Norio pensa que cela était juste et bien. Il avait hésité à se rendre dans la forêt maudite d’Aokigahara pour y perdre le peu d’âme qu’il lui restait en réserve. Fermer les yeux, s’enfoncer à l’aveugle dans ce dédale végétal profond et obscur, l’idée l’avait effleuré, mais Norio préférait entendre le grondement des vagues, respirer le parfum  de la mousse aux accords de fougère, entendre les claquements de bec crépitants, et tremblotants des frégates. Il redressa le buste, s’approcha au plus près du bord de la falaise. La mer aspirait son corps comme une tombe creusée à la va-vite, un trou plongeant à même le néant pendant que l’écume godillait sur les crêtes, comme autant de sourires vipérins. Tendant son visage au crachin, il exposa sa chair à « l’eau du dernier moment ». 



- Ohayō gozaimasu…



Une main douce et ferme se posa sur son épaule. Un vieil homme se tenait à ses côtés qu’il n’avait ni vu, ni entendu arriver, le chuintement de ses semelles de crêpe absorbé par le lichen et la mousse.



- Je m’appelle Yukio Shige et vous ?



- Norio, je m’appelle Norio, Shige-san.



- Je ne vous demande pas ce que vous êtes venu faire ici, je l’ai compris dès que je vous ai vu. Quel mauvais coup du sort a blessé à ce point votre honneur, Norio-san ? Après, je vous laisserai en paix, vous ferez ce que bon vous semble…



La paix songea Norio, voilà un terme qui avait perdu du sens. Se livrer à un inconnu, était-ce là l’ultime affront que la vie lui réservait ? Il hésita, mais le vieillard lui souriait et la compassion irradiait de son regard. Il recula de quelques pas, s’assit sur un escarpement rocheux et accepta de parler une dernière fois de lui.



 Lorsqu’il avait, deux ans auparavant, perdu son poste dans une petite compagnie aérienne qui avait fait faillite, il s’était retrouvé à la rue, incapable à 48 ans passés de retrouver un emploi, même précaire. Ses diplômes ne lui avaient servi à rien. Le seul poste proposé en deux années de recherches était celui d’apprenti homme de ménage chez Sumitomo. Descendre aussi bas dans l’échelle sociale était pour lui non seulement inacceptable mais inimaginable. Après avoir erré longtemps dans le quartier de Sanya au nord de Tokyo, il avait fini par se lier d’amitié avec un groupe de sans-abris, des "homuresu" qui campaient sous des bâches bleues au coin d’une rue, eux aussi touchés de plein fouet par les licenciements. Les frères philippins de la mission de mère Theresa, leur servaient deux fois par semaine, un repas chaud et des bols de thé vert gratuitement.



La nuit, ils déambulaient dans les "Internet cafe refugees" où une salle leur était réservée, pour interroger les annonces et parfois dormir pour une poignée de yens et aussi choper des morpions dans les toilettes.



Quand l’orage déversait ses pluies torrentielles sur la capitale, transformant les rues en piscine, ils s’abritaient sous des abribus, hagards et fuyant les regards interrogateurs. Au fond d’une poche rapiécée, Norio conservait son unique trésor, un ouvre-boîte en métal qui lui servait autant à rassasier sa faim qu’à défendre son inconsistante existence. Hélas, quelques jours auparavant, alors qu’il s’était évanoui de fatigue et de faim, on le lui avait volé et il avait alors cru comprendre que l’esprit des Kami, réclamait son dû. Les falaises de Tojimbo seraient gourmandes de sa maigre et insignifiante dépouille.



 Le vieil homme avait écouté, les yeux plissés, cette histoire qui ressemblait à tant d’autres. Il avait tenté de secourir plus d’une centaine de fois depuis six mois, en ce même endroit, des postulants au suicide. Souvent avec succès, mais parfois non. Qu’allait-il advenir de celui-ci ?



 - Avez-vous pensé Norio-san, à vous porter volontaire pour déblayer les gravats des zones touchées par le tsunami et ce, dans certaines endroits que l’on dit encore dangereux et sinistres ? Si vous voulez mourir, faites-le en héros  et si vous en réchappez, vous aurez retrouvé votre honneur ! La vie, Norio-san, n’est qu’une bougie dans le vent… Je vous laisse y réfléchir…."O daiji ni, Dewa, mata"… Portez-vous bien… À plus tard…



 - Dōmo arigatō gozaimasu, répondit stoïquement Norio.

 

 

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Commentaires (1)

1. AlysonYyl (site web) 09/10/2017

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