Catherine Dutigny / Elsa - Saartayya, la petite négresse blanche

Saartayya, la petite négresse blanche

 

Saartayya dévale à perdre haleine la colline rocailleuse, zigzague entre les petites parcelles de champs de blé et d’orge blondis par le soleil de juin. Pieds nus, elle évite, avec l’agilité d’une gazelle, les éclats basaltiques qui jonchent le chemin. Au creux de la vallée, elle reprend son souffle, se retourne pour un regard rituel vers son bourg fortifié au sommet du tertre travaillé en terrasses, à l’abri de bosquets verdoyants. Elle remercie Waq, le bienveillant seigneur du ciel d’avoir déversé l’eau en quantité suffisante pour nourrir la terre de ses ancêtres et d’avoir offert à sa tribu Konso de quoi remplir les puits jusqu’à la prochaine sécheresse et lui épargner la disette. Il lui faut maintenant s’aventurer bien au-delà des champs cultivés dans le royaume des démons, ces créatures nichées le jour dans les arbres, mais qui errent la nuit aux frontières du village et qui au moindre dérangement apportent la folie, la maladie, ou jettent des sorts. Saartayya, du haut de ses huit ans, sait de quoi il retourne et sans la protection de Waq, elle n’oserait pas s’aventurer dans la savane pour récolter dans ses calebasses le miel sauvage et les feuilles douces du Moringa. Les anciens lui ont laissé le soin de la cueillette, mais quoique nubile, lui ont interdit le filage du coton. Sa mère, que l’on a toujours pas remariée, façonne, jour après jour, les poteries qui seront vendues dans les bourgs de la vallée du Rift aux portes du Kénya. Tandis qu’elle avance sur la route poudrée d’ocre et de vermillon, un léger nuage de poussière s’élève à l’horizon. Sûrement Metasebia, un faraytai de son âge, qui reconduit l’immense troupeau de chèvres du pâturage. Saartayya se glisse entre les longs épis à tête rouge du sorgho pour éviter une rencontre compromettante et patiente, immobile, attendant que le gamin la dépasse avant de repartir, vers le lieu des mille malheurs où elle remplira ses calebasses. Une fois parvenue aux limites de la savane, elle se dirige d’un pas sûr vers l’arbre à ruches d’où s’échappe le bourdonnement incessant des mielleuses. Au loin, le soleil déjà rond et large comme une galette de sorgho s’incline en direction du couchant. Elle s’apprête à grimper dans les puissantes branches de l’acacia quand un bruissement suspect attire son attention. Soudain, la peur étreint son ventre et tous ses muscles se bandent à l’affut du danger. Parfois, des guépards chassent aux abords des arbres à ruches en quête de quelque proie, avant d’aller se désaltérer à la nuit tombante sur les rives du lac Chamo. Tout le monde le sait au village. Plusieurs y ont déjà perdu la vie. Saartayya est la seule à s’aventurer dans ces parages. Elle se fait toute petite, retient sa respiration et se recroqueville dans l’entrelacs des racines de l’arbre. Comme agitées par les vents de la saison des pluies, les hautes herbes de Trachypogon ondulent, se balancent puis finissent par s’entrouvrir laissant apparaître une tête massive ornée de deux grandes oreilles arrondies. La livrée noire et blanche resplendit enfin dans toute sa pureté. L’animal ne l’a pas vue, ne la pas sentie… Le cœur de Saartayaa se calme. Pour son peuple le zèbre est tabou, comme les oiseaux et la plus grande partie de la faune sauvage. Elle devrait même détourner le regard, mais celui qui s’avance vers elle possède tant de majesté dans l’allure, tant de grâce dans sa démarche royale, qu’elle ne peut détacher ses yeux des larges bandes aux dessins hypnotiques qui accrochent ses pupilles. Quelques mètres les séparent. Un frémissement agite le museau de la bête qui finit par distinguer la silhouette de la fillette.

 

— Quelle étrange créature se niche au creux de cet acacia !

 

La voix est claire et le timbre résonne aux oreilles de Saartayaa comme les notes cristallines des gouttes de pluie sur les lourdes feuilles d’un Kigelia. Pourtant, cette voix ne peut être qu’un sortilège, une mauvaise farce d’un démon caché dans l’arbre à ruches. Les rayons du soleil l’auraient elle rendue folle ? Elle prie Waq de lui rendre la raison et de chasser les mauvais esprits qui se sont emparés d’elle. Mais la voix poursuit :

 

— Étrange et peu bavarde… Tu sembles appartenir à la race de ceux qui marchent sur deux pattes et pourtant ton poil clair ainsi que ta peau diaphane m’en dissuadent. Ta mère aurait-elle commis quelque crime innommable pour que les dieux l’affligent d’une si pale descendance ? A-t-elle porté offense à un aïeul disparu en détruisant son Wakaii ? Es-tu fille de la lune ?

 

Saartayaa se bouche les oreilles. Elle ne supporte plus ces paroles qui lui déchirent le cœur. Sait-elle seulement pourquoi on la faite ainsi ? N’a-t-elle pas suffisamment souffert d’être tenue à l’écart des autres, d’être nourrie sans qu’aucune main ne caresse sa tête ? Pourtant son père était un brave, un sage et portait au front la Kalachaiii, emblème de sa virilité. Sa mère lui en a fait un jour la confidence. Oui, le sang d’un brave coule dans ses veines... Elle affronte le regard du zèbre mais ne lit que compassion là où elle pensait trouver le mépris et l’ironie.

 

Il s’approche de plus en plus près. Si près, que les poils noirs de sa moustache effleurent les joues de la fillette.

 

— Tu ne parles pas, mais je t’entends et je peux lire dans ta tête comme dans ton cœur. Alors écoute-moi… Sais-tu petite, pourquoi j’arbore ces bandes noires et blanches qui brouillent la vue de mes poursuivants et me protègent des piqures des insectes ? Je vais te le raconter… Il fut un temps très ancien où les zèbres étaient tout blancs. Régnait en despote sur la savane un lion sanguinaire que tous les animaux craignaient et fuyaient. Un jour, l’un de mes ancêtres croisa la route d’un tigre dont il admira l’élégante livrée rayée et il lui demanda : « Comment as-tu eu ces rayures ? » Le tigre lui répondit : « Je les ai eues en combattant le roi des lions. Chaque rayure est la trace d’une blessure. » Alors le zèbre blanc est parti défier le lion et se battre contre lui. Il reçut beaucoup de blessures mais vainquit le tyran d’un coup de sabot, comme nous seuls savons les décocher. C’est depuis ce jour que nous portons, en signe de reconnaissance, nos rayures noires sur notre poil blanc et c’est depuis ce jour aussi que les lions louchent de peur en nous voyant… Ne ris pas… c’est l’entière vérité et tu ferais bien de t’inspirer de mon histoire. Je crois que les blessures de ton âme suffiraient à te faire, toi aussi, changer de livrée. Récolte ton miel et retourne dans ton village. Sois forte et présente-toi au conseil des sages. Ils verront que derrière ta peau blanche et ton poil décoloré se cache une enfant courageuse et ils cesseront de te traiter en paria. Blanche ou noire, tu es ce qu’ils ont de plus précieux, de bien plus précieux que les étoffes multicolores qu’ils tissent et vendent aux Borana, que les bœufs, les chèvres et les moutons qu’ils élèvent, pour leur chair et leur lait, parce que ton cœur est pur et ton âme limpide. Je l’ai lu en toi… Tu es leur miel… Allez, va… le soleil va se noyer bientôt dans le lac Chamo, et même si tu es brave je ne voudrais pas que tu fasses de mauvaises rencontres… le lion n’a pas encore vu tes rayures… Heu ! j’oubliais… si tu croises sa route, prends tes jambes à ton cou… il n’y a pas de honte à être la plus rapide à la course…

 

Saartayya veut le remercier, mais déjà, plus véloce que la foudre qui embrase la savane, l’animal a bondi dans les hautes herbes sèches qui se sont refermées sur lui.

Il lui reste peu de temps pour collecter le miel. Elle redouble d’efforts, ignorant les besogneuses qui vrombissent à ses oreilles. Dans le ciel encore empourpré, quelques timides étoiles lui signalent le moment du départ. Saartayya, la petite négresse blanche, tend les bras vers les derniers rayons du soleil. L’ombre des ligneuses y découpe de larges bandes noires sur sa peau blanche. Le lion ne pourra rien contre elle. Elle sourit à la vie…

 

 

 

i faryata : désigne un enfant dans la société Konso (Éthiopie)

 

ii Waka : statues funéraires konso en bois

 

iii Kalacha : est une pièce rare, composée d'un morceau de coquillage et d'un empiècement en alliage qui orne la coiffe d’un chef Konso.

 

 

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Tous droits réservés

© Catherine Dutigny

Janvier 2014

 

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Commentaires (8)

1. AlysonVkr (site web) 09/10/2017

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2. sima nathan (site web) 07/02/2014

3. Catherine Dutigny (site web) 02/02/2014

Merci Catherine et Patrice pour vos commentaires qui me vont droit au cœur. Je "conte" bien vous donner encore quelques jolies histoires pour vous faire rêver. Par les temps qui courent, c'est important! :-)

4. Patrice Lucquiaud (site web) 02/02/2014

Un conte à rester debout en extase avant de s'endormir pour rejoindre au pays des zèbres savants les enfants blancs-noirs et noirs-blancs ...

J'aime ces rêves d'enfant

un drôle de zèbre ...

5. catherine (site web) 31/01/2014

Quelle jolie histoire tu as le don de nous embarquer en quelques minutes au bout du monde comme dans un rêve.. et c'est un rêve, c'est un conte et c'est rudement beau. Bravo.

6. Catherine Dutigny (site web) 29/01/2014

Merci Tippi, merci Mathieu et surtout un très grand merci à Patricia pour son accueil dans Variations d'une plume... la mienne variant beaucoup selon mon inspiration! Vraiment heureuse de me retrouver parmi vous. ♥

7. Tippi 28/01/2014

Ravie de te lire ici, talentueuse et généreuse Elsa
Très beau texte et riche de messages

8. Mathieu 28/01/2014

Bienvenue à la plume d'Elsa.
Un très beau conte, bravo !

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