Benoit Desbasque - L’adieu aux diables.

L’adieu aux diables.

 

 

 

C’est un café près de l’Arc de Triomphe. Je suis presque toujours assise à la même place. Il me faut cette pause expresso-cognac pour arriver à parcourir les cinq cent mètres qui me séparent de mon bureau situé au quinzième étage d’un immeuble minable en plein milieu de ce Paris froid et égoïste.

 

La réunion va commencer dans vingt minutes et je ne suis pas prête, tout est en train de s’effondrer, ma carrière part en lambeaux. Déjà que ma vie familiale est au point mort depuis que j’ai mis mon mari à la porte, il ne me restera bientôt plus rien. Ah si, quand même, mes filles, mes adorables fillettes. Mais ce n’est pas assez, ce pouvoir, cette société est à moi, je ne peux pas la laisser à ces affreux vendeurs de vent, ces Japonais au sourire cynique. Non, non, non. Noémie, tu vas t’en sortir. Tu dois t’en sortir.

 

Mais que la motivation est difficile à trouver, cette once de foi en soi qui vous fait soulever les montagnes, renverser des Nippons arrogants. Je n’en peux plus. Depuis deux, trois jours, je ne mange plus, j’ai repris la cigarette, je ne dors quasiment plus et je ne supporte aucune impertinence, ni le moindre écart dans ma routine. Je deviens invivable, je le sens, je le sais, je n’arrive pas à y changer quoi que ce soit, c’est plus fort que moi. Je vais craquer et j’en ai peur. Des idées morbides inondent mes nuits.

 

J’ai déposé mes filles ce matin à la crèche, en coup de vent, sans un baiser, sans un coup d’œil pour la demoiselle qui s’en occupe avec tant d’amour. J’ai du paraître immonde. Je dois être effrayante aussi ; des poches sous les yeux, je ne me maquille plus, je ne pèse plus que quarante kilos à peine, les larmes prêtes à jaillir à la moindre contrariété. Mourir serait le remède à mes problèmes, une solution définitive qui me hante jour après jour, horrible, désespérée et tenace.

 

 

*

 

 

Six heures quarante-cinq. La table est mise pour le petit-déjeuner. Catherine ne remarquera pas que j’ai changé de marque de café, opté pour sa préférée qu’on ne trouve qu’à l’épicerie du seizième arrondissement. Elle passera en vitesse, me dira juste un vague bonjour, se plaindra qu’elle est en retard, que je ferai mieux de me trouver un boulot à la hauteur de mes compétences, qu’elle est fatiguée de remplir seule notre compte en banque. Allez Pierre, remue-toi un peu, regarde à quoi tu ressembles, on dirait un mollusque… Ritournelle implacable et quotidienne.

 

Comment lui expliquer que j’adore mon travail, que le projet de Noémie pourrait révolutionner le monde, que si on ne l’aide pas elle se fera manger par des vautours qui ramasseront les bénéfices qu’elle mérite amplement. Je ne sais pas si ma femme est jalouse, elle ne demande rien sur mon quotidien, travaille jusque tard le soir, organise des assemblées générales dans les plus grands restaurants de la capitale, et déloge plusieurs fois par semaine sans même parfois me prévenir. Je dois alors mentir aux enfants quand ils appellent et demandent à parler à leur mère, leur dire qu’elle est chez une tante, ou trop occupée à finaliser un budget important. Ils ont l’âge de comprendre les priorités de la vie, mais je n’ai pas le courage de leur avouer la vérité, ni même de la regarder en face.

 

Sept heures. Comme prévu, Catherine est déjà en route, partie à toute vitesse vers son véritable mari et amant, son travail, qui la satisfait pleinement et l’emmène à l’orgasme chaque soir ou presque. Je me contenterais des miettes de plus en plus éparses et minimes.

 

 

*

 

 

Mais où est-il donc passé ? J’ai beau hurler son prénom, Pierre ne répond pas. Pourtant, je sais qu’il est là. Le café est fait, les croissants et les mignardises embaument la salle de réunion. Tout est prêt pour accueillir mes visiteurs. Je devrais le virer, il n’est jamais là quand j’ai besoin de lui. Il est bardé de diplômes, il parle cinq langues dont le japonais et il m’est inutile, il n’ose pas leur adresser la parole. De peur de me contredire m’a-t-il avoué un soir. Je ne le comprendrais jamais. Incapable !

 

Où se cache-t-il donc ? Ah le voilà ! Pierre, nous avons besoin de trois chaises de bureau supplémentaires et vous me commanderez des plateaux repas de chez Fauchon, on ne doit pas lésiner aujourd’hui. Vous m’avez bien compris ? Votre vie est en jeu ! Je n’accepterai aucune faiblesse de votre part, j’en ai déjà supporté assez, ceci sera mon dernier avertissement.

 

Je crois qu’il a compris cette fois. Il hoche la tête, me regarde à peine et s’encourt téléphoner. Une anguille qui échappe à son prédateur. Et pourtant il est plutôt beau gosse, grand, musclé, sportif, les tempes grises, et une gentillesse absolue qui m’irrite alors que j’en ai besoin en ce moment.

 

Je me retourne, il a disparu et est en train d’installer les Asiatiques dans la salle de réunion. Il y a assez de chaises pour tout le monde, il est même en train de les faire rire dans leur langue. Je me précipite et je lui hurle à la tête de sortir sur-le-champ, qu’il a mieux à faire que de passer pour un guignol devant des investisseurs, que demain à la même heure il sera licencié. Il s’enfuit, blanc comme un mort. Le silence s’installe d’un coup parmi mes visiteurs qui me considèrent l’air apeuré. La réunion peut enfin démarrer. Je les aurais. Je les casserais tous.

 

 

*

 

 

Il est vingt-et-une heures, Noémie n’est toujours pas rentrée, je viens juste de mettre ses deux enfants au lit. Tout à l’heure, quand je m’apprêtais à quitter le bureau, je me suis permis d’entrer dans la salle de réunion en essayant de rester discret. Je voulais lui demander si tout allait bien, si elle avait besoin de quelque chose, si je pouvais y aller. L’ambiance était glaciale et elle me jeta un regard si noir que je ne pus que courber l’échine. Elle me lança que si je voulais l’aider, je pouvais aller chercher ses monstres, comme elle dit, à la garderie et m’en occuper jusqu’à son retour. Je croyais qu’elle plaisantait, mais son ton sec ne me laissa aucun doute sur ses intentions. Je pris quelques notes qu’elle me dicta à toute vitesse et elle me signifia pour conclure que c’était ma dernière chance de conserver ce boulot.

 

Tout se passa pour le mieux, entre la garderie qui après pas mal de tractations me fit confiance et me laissa emmener les deux petites filles. Elles ne semblaient pas du tout perturbées d’être embarquées par un inconnu. Soulagé, j’arrivais chez elle, les fit souper et après une longue lecture dans le divan, les mit coucher un sourire délicieux sur leurs lèvres. J’étais heureux et fier d’avoir pu accomplir ma mission sans faute et dans les délais.

 

Noémie fit son retour à minuit. Je n’eus pas un regard, pas un mot. Elle se dirigea droit vers le salon, ouvrit une armoire et se servit un grand verre de whisky qu’elle but d’un trait. Je l’arrêtai au moment où elle empoignait la bouteille pour un second verre. Elle sursauta quand ma main toucha son bras et sans que je puisse réagir, sa bouche se colla à la mienne. Elle me poussa tellement fort que nous tombâmes sur le canapé. Il ne lui fallut que quelques secondes pour déboutonner mon pantalon et en sortir mon sexe. Son emprise était violente, dominatrice. C’était douloureux et inattendu à la fois. Elle fut très surprise que je ne réponde pas positivement à son excitation et au bout de quelques minutes, elle se releva et me hurla de partir, qu’elle ne voulait plus me voir ni ici, ni au boulot. Le rire tonitruant qui suivit résonna encore longtemps dans mes oreilles.

 

 

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Mais où est-il donc ce grand nigaud ? J’ai été quand même très claire, la réunion durerait deux jours. Et quoi ? Pas de café, pas de croissants ce matin ? Il ne va pas s’en sortir comme ça. Et son téléphone qui ne répond pas ! Les Nippons seront là dans dix minutes, c’est une catastrophe.

 

Toujours cette foutue boite vocale. Bon, je laisse un message. Pierre, vous avez moins de cinq minutes pour rappliquer vos fesses ici, sinon vous serez viré sans préavis. Aucune excuse ne sera valable, tenez-le vous pour dit !

 

La machine à café qui déconne maintenant, rien ne me sera épargné ; je vais péter une durite ou tout laisser tomber. Merde, voilà les jaunes, je n’y arriverais jamais sans Pierre.

 

Ah enfin ! Mon téléphone sonne. Pierre, où êtes-vous ? Que faites-vous bon sang ? J’ai besoin de vous là tout de suite, c’est très urgent ! Allô ? Allô ? Noooooonnn ! Un crétin, jusqu’au bout !

 

 

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A Catherine

 

Ma chérie, si tu trouves cette lettre, c’est que je suis parti. Je sais que je t’ai constamment déçu, que je n’étais pas à la hauteur de tes espérances. Sache que je t’ai toujours aimé, que tu m’as donné les plus belles heures de ma vie, et aussi deux magnifiques enfants qui, je le sais, sont heureux aujourd’hui. Je souffre trop, je n’ai plus de plaisir ni à la maison, ni au travail. Pourtant, je l’aime notre chez nous, mais c’est devenu un endroit glauque, froid, sans vie. Pourtant, je l’aime ce job, mais il ne m’apporte plus que frustration et désillusion.

 

J’ai été si souvent seul le soir que j’ai pu préparer mon dernier geste avec précision pour que ce soit fait sans te causer d’ennuis. Ne te sens pas coupable, c’était le bon moment pour moi, pour nous. Tu es encore jeune, belle, merveilleuse de force et de volonté, tu trouveras la personne qui saura se montrer digne de t’aimer, de partager ta vie.

 

Je préfère continuer à t’aimer mort que vivre sans ton amour.

 

Adieu Catherine. Je t’aime.

 

 

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A Noémie

 

Noémie, comment oublier ces derniers jours en votre compagnie ? Vous saviez que ce projet, que votre projet me tenait à cœur, qu’il était ma raison de vivre, que je venais au travail avec fierté et ferveur. Vous êtes une femme exceptionnelle, douée et performante.

 

Je savais que vos reproches, vos mesquineries à mon encontre cachaient l’angoisse de ne pas pouvoir finaliser vos ambitions. Tout cela, j’étais capable de le supporter. Même m’occuper de vos enfants à la grande fureur de ma femme, c’était possible. Je le faisais avec plaisir et dévouement.

 

Mais il fallait s’arrêter là, ne pas dépasser la frontière entre le professionnel et le privé. Ne pas profiter de ma gentillesse pour tenter de vous immiscer dans ma vie et essayer de combler le vide affectif dans lequel vous vous êtes enterrée. Et votre rire hier soir était la goutte de trop, l’humiliation, un abject mépris. Sur le chemin du retour ma décision fut prise en quelques secondes, tout devait s’arrêter. Définitivement.

 

Adieu Noémie. Allez au diable !

 

 

 

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