Benoit Desbasque - Les derniers mètres avant la première rencontre

Les derniers mètres avant la première rencontre

 

 

Son avion venait tout juste d'atterrir. Il était arrivé à Carcassonne, à plus de mille kilomètres de chez lui. Combien de mètres lui restait-il à parcourir avant d’enfin la voir ? A peine une centaine sans doute, juste quelques minutes pour un trajet qui lui paraissait interminable.

 

Il n'en menait pas large, il n'avait vu d'elle que deux ou trois photos qu'elle lui avait envoyées. Juste de quoi se faire une idée, ou plus justement de quoi mettre en route la machine à fantasme. Imaginer ce que pouvait être son visage à la lumière du jour. Y coller sa voix, sa voix… Celle qu’il entendait lorsqu’il l’appelait le midi. Une voix douce, chaude avec ce léger accent du sud, une voix où le sourire est tellement présent aussi.

 

Leurs échanges duraient maintenant depuis un bon mois et il se demandait qui avait envisagé le premier de se voir. Était-ce lui ou elle? Qui avait bien pu lancer l’idée, comme un défi peut-être ? Ou plus sûrement comme une évidence. Un « de toute façon, on se parle tous les jours ou presque alors pourquoi ne pas se voir ? », une simple évidence. Comme une confirmation de ce qu’ils ressentaient confusément.

 

Qui donc avait eu cette idée ? Peu importait à présent, il était au rendez-vous le cœur battant et pas question de faire demi-tour, son vol de retour n'était que dans trois jours. « Haut les cœurs », se dit-il pour se donner un peu de courage. « Au pire, je ferai du tourisme. La région est jolie, il fait beau. Je suis loin d’être le seul touriste, il suffit de voir comme cet avion était bondé. »

 

L’ouverture des portes lui parut durer une éternité ; les hôtesses s’acharnaient à calmer, à canaliser les voyageurs impatients de retrouver la terre ferme, leur famille, leurs amis. L’une d’elles lui fit un sourire comme pour le remercier de ne pas s’ajouter au nombre des perturbateurs. Il resta assis sur son siège, le regard posé sur le paysage lumineux de la région, les montagnes pyrénéennes à l’horizon, le ciel bleu incitant à une méditation bienvenue dans cet instant d’excitation intense.

 

Enfin les touristes se mirent en branle, les sorties étaient enfin libérées. Il attendit que ses voisins prennent leurs bagages et qu’on le laisse passer poliment pour se mettre en route vers son destin. Il aida en passant une vieille dame à sortir son bagage de la soute, visiblement beaucoup trop haute pour elle. Le chaleureux merci fut noyé dans les récriminations des personnes attendant derrière lui.

 

Dès la sortie de l’avion, le grand air lui fit le plus grand bien, la chaleur du soleil également. Il remplit ses poumons et il se mit à suivre le flot des passagers sur le bitume de l’aéroport, calmement. Son regard fixait la ligne jaune gravée au sol, laissant son esprit au repos, loin des questions qui se bousculaient dans sa tête. Quelques mètres encore...

 

Il récupéra son bagage sans se presser, pas la peine d'ajouter quelques battements de cœur supplémentaires et se dirigea tout aussi lentement vers la sortie. L'aéroport ressemblait à un bâtiment d'une république bananière en pleine guerre, en partie démoli, en partie en construction. Pas de long couloir vitré pour se deviner au loin. Non, il fallait marcher le long de ce grand hangar, comme un dernier rempart avant de se jeter dans l’arène. Les pompiers attendaient à côté de leur camion que tous les passagers s’en aillent. Les vacanciers se réjouissaient du soleil prévu pour ce long week-end; une femme, son enfant sur un bras, tirant de l’autre une valise, dépassait tout le monde, pressée sans doute de rejoindre son compagnon. Un homme un peu âgé téléphonait à sa fille pour savoir si elle l’attendait bien, à quelques mètres de là. Et lui, il avançait. Un pas après l’autre, sans se hâter, peut être même en ralentissant un peu.

 

Très vite, il l'aperçut derrière les grilles et ce qu'il vit lui plut de suite; un très joli visage lumineux, des lunettes de soleil cachaient sans doute de très jolis yeux, le même tee-shirt que sur une des photos, juste pour lui éviter de la chercher parmi la foule. Bon, cette foule devait être constituée au maximum de dix personnes, loin des sorties des grands aéroports internationaux mais ce détail le fit sourire : elle lui facilitait la tâche.

 

L’avait-elle vu elle aussi ? Sans doute puisqu’elle se déplaçait, se rapprochait sensiblement de la dernière grille à passer. L’avait-elle reconnu ? Après tout, elle non plus n’avait pas vu grand-chose de lui. Des photos. Une vidéo. Presque rien. Juste de quoi ne pas lui faire peur la première fois. Et si malgré tout elle avait peur et faisait demi-tour avant qu’il ne passe cette fichue grille ? Ils en avaient plaisanté parfois « De toute façon, tu feras demi-tour en courant. » « Tu me rattraperas, je suis nulle en course »…  Ces derniers mètres lui semblaient si longs, il avait l’impression de ne pas marcher assez vite. Si elle partait ? Si elle partait ?

 

Il s'arrêta juste devant elle; il lui sourit, lui dit bonjour; elle lui rendit son sourire, son bonjour aussi. Une pause. Un instant suspendu. Et ils s'embrassèrent. Un simple baiser tout timide, un vrai premier baiser. Qui disait « Tu vois, je suis là, je suis venu. Tu vois je suis là, je ne suis pas partie ». Un second baiser suivit, toujours très timide. Il lui faudrait un peu de temps pour apprivoiser son sentiment pour elle. Mais du temps, il en avait. Trois jours pour commencer. Trois jours pour se reconnaître. Et tant de temps après.

 

 

 

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 Benoit Desbasque

 

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