Benoit Desbasque - L’inauguration manquée

L’inauguration manquée

 

 

 

« J’ai tout raté.

Comme j’étais sans ambition,

peut-être ce tout n’était-il rien. »

Fernando Pessoa. Bureau de tabac

 

 

 

 

 

Il était déjà bien tard, le bruit sourd commençait imperceptiblement à s’estomper. Certains de mes coreligionnaires dormaient déjà, épuisés par les interminables leçons de philosophie ou par l’absconse histoire de la linguistique. D’autres continuaient de réviser leurs cours à la lueur blafarde des bougies. Le dortoir était immense, une longue pièce sous les combles, aux fenêtres grillagées, juste meublé de lits métalliques et de quelques tabourets dépareillés.

 

Je m’apprêtais à quitter l’internat pour le week-end, en espérant que ma personnalité plutôt invisible m’aide à ce que ma disparition passe totalement inaperçue. Il me fallait encore attendre au moins minuit que Louis-Joseph, notre surveillant, ait effectué son dernier passage. Réglé comme une horloge suisse, il passait à travers le dortoir à pas de souris, lentement, comme si le fait de marcher un peu trop vite allait faire exploser une mine sous ses pieds trainants. J’étais aussi convaincu que Louis-Joseph nous comptait comme la vieille Eugénie énumérait un à un les Ave Maria lorsqu’elle récitait son rosaire tous les soirs à la chapelle. Inutile de penser échapper à son œil inquisiteur, en tout cas pas maintenant. La patience n’était pas mon fort, mais je n’avais pas le choix; il me fallait attendre son passage et que la voie soit libre.

 

Mon cœur se mit à battre un peu plus vite quand la cloche de l’église Saint-François, toute proche, se mit à résonner avec force. Je comptais en silence les douze coups et mon excitation me fit un moment perdre le fil et hésiter sur l’heure exacte. A peine l’écho lointain s’estompait-il que la grande porte du dortoir se mit à grincer, il était là, pile à l’heure comme tout les jours, l’œil affuté, la baguette à la main, prêt à taper sur l’un ou l’autre garnement en train de se livrer à des jeux nocturnes interdits, prêt à faire vibrer sa voix de stentor pour nous faire dormir en silence, les bras sagement allongés le long du corps.

 

J’essayai de me calmer, de faire baisser mon rythme cardiaque, de faire semblant de dormir, d’échapper à la vue du surveillant, de paraitre plus mort que vivant mais, que cet effort était atroce. Je sentais quelques gouttes de sueur perler sur mon front.

 

Trente minutes plus tard, j’entendis enfin la porte se refermer et les pas feutrés de Louis-Joseph disparaitre dans l’immensité de l’institut. Je pouvais enfin m’activer, rassembler mes affaires et mon courage pour affronter ce qui serait finalement ma destinée.

 

Il ne me fallut que dix petites minutes pour sortir du dortoir ; j’avais répété ce moment chaque soir durant les deux dernières semaines, depuis le jour où était paru l’article dans l’Humanité, ce 1er Avril 1925.

 

La Compagnie des chemins de fer à voie étroite et Tramways à vapeur du Tarn a l’honneur d’informer le public de l’inauguration officielle de la ligne de voyageurs et de marchandises La Ramière-Saint-Sulpice ce 11 Avril 1925 sous les auspices de monsieur Zéphyrin Camélinat, candidat communiste aux dernières élections présidentielles et membre honoraire de notre journal.

 

Je ne pouvais pas rater cet évènement, juste à quelques kilomètres de l’internat. J’avais bien essayé de convaincre le recteur de m’y envoyer pour publier un article dans notre revue trimestrielle, mais ce genre d’évènement semblait totalement inadapté à la philosophie en vigueur dans l’établissement. Il me fallait donc ruser et m’éclipser pour assister à ce grand moment local.

 

J’avais soigneusement caché un vieux vélo en dehors de l’enceinte de l’internat sous un bosquet d’églantiers sauvages. Il m’attendait tout rouillé, mais fonctionnel, prêt à parcourir les trente-cinq kilomètres qui me séparaient de Graulhet où je devais prendre le train à vapeur. Un bruit soudain me fit sursauter et je ne pus réprimer un soupir en voyant Grimoire, le chat de madame Eugénie, se faufiler entre mes jambes. Cet animal n’arrêtait pas de nous jouer des tours, se révélant même être le meilleur assistant de Louis-Joseph quand l’un d’entre nous commettait un acte que la morale réprimait. Aucune cachette n’avait de secret pour lui et son miaulement bruyant nous mettait très rapidement à la merci des réprimandes du pion.

 

Mon cœur avait failli lâcher cette fois, mais je pouvais me mettre en route sans avoir été découvert, sans que personne ne m’ait vu disparaitre.

 

Je remontais le col de mon costume d’étudiant, mettais mon pantalon dans les chaussettes et me mis en route. Il faisait nuit noire maintenant, le ciel était étoilé, le froid piquant, un léger vent d’autan m’obligeait à mouliner plus vivement que prévu. Heureusement, aucune rafale ne semblait être capable de basculer un train comme près de dix ans plus tôt entre Toulouse et Revel. Le sentier au sortir de l’internat était en pierrailles grises, aux arêtes coupantes et ne facilitait pas mon départ ; je faillis tomber à plusieurs reprises, mais me rattrapais de justesse en me forçant à ne pas jurer. Finalement je rejoignis la route et pris ma vitesse de croisière en priant pour ne pas faire de mauvaise rencontre à cette heure indue.

 

J’arrivais à Graulhet au lever du jour, au bord de l’épuisement, surexcité à l’idée de participer à l’histoire de ma région.

 

-

 

La gare était quasiment déserte. Dehors, le soleil pointait ses rayons au travers de la brume. Dans la salle des pas perdus, une petite dizaine de personnes attendaient encore assoupis le train du matin. Je me trouvais une place libre sur un banc à l’écart d’un groupe d’ouvriers mégissiers, les mains rougies et crevassées, cigarettes aux lèvres, en pleine discussion animée sur la crise économique qui semblait s’annoncer, à mille lieues de mes préoccupations actuelles. Je fermais les yeux, espérant retrouver un peu de calme avant de poursuivre mon expédition.

 

Je devais m’être assoupi depuis quelques minutes quand un raffut assourdissant me réveilla en sursaut ; le banc où j’étais installé se mit aussi à trembler. Pas de doute, le train entrait en gare.

 

Outre la locomotive à vapeur, il y avait trois wagons ; le premier était réservé aux marchandises et l’odeur qui titillât subitement mes narines ne me laissa aucun doute sur sa provenance. Des milliers de peaux de chèvres, de moutons allaient suivre le même chemin que le groupe d’ouvriers pour être nettoyées, tannées et colorées et finir en article de maroquinerie, en chaussures, en vestes… Les deux wagons suivants étaient pour les voyageurs. Je montais dans le troisième et m’installais près de la vitre afin de profiter du paysage tarnais dans la splendeur du printemps. Le trajet entre Graulhet et La Ramière ne faisait qu’une quinzaine de kilomètres et ne devrait durer qu’une petite heure, presqu’aussi rapidement que si j’y avais été en vélo, l’effort physique en moins.

 

Mon wagon était presque vide ; une jeune femme s’y trouvait accompagnée de deux enfants et un vieil homme habillé à la dernière mode et fumant la pipe. Peut-être allaient-ils aussi à l’inauguration de la ligne de train ?

 

La femme, plutôt jolie pour ce que je connaissais de la gent féminine, essayait de distraire les garçons en leur décrivant les villages et hameaux que nous traversions, en leur faisant découvrir les beautés que moi-même je ne voyais déjà plus. Le monsieur en face devait avoir plus de soixante-dix ans, un chapeau vissé sur le crâne dégarni, il lisait le journal du jour, en maugréant à voix haute sur la situation précaire des entreprises locales. De temps à autre, je croisais le regard de la dame, un sourire timide illuminait alors son visage et ses joues se teintaient très légèrement de rose me laissant hésitant entre la contemplation des alentours et de ses traits si délicats, cruel dilemme de mon inexpérience.

 

L’arrêt bref à Briatexte ne durât que huit minutes, juste le temps d’embarquer deux nouveaux gentlemen, eux aussi visiblement invités à la fête qui s’annonçait. Personne ne descendit ici.

 

Le train reprit lentement sa route vers sa destination et je me remis à osciller entre l’extérieur et le joli minois de ma voisine de wagon, me forçant à ne pas trop la fixer des yeux pour ne pas paraître malotru.

 

Elle finit par apercevoir mon manège et se mit à sourire un peu plus ouvertement. Je fus déstabilisé quand elle se tournât vers moi :

 

« Vous allez aussi à l’inauguration ? », me demanda-t-elle ?

 

Aucun son ne put sortir de ma bouche et je me contentai d’opiner du chef, intimidé par sa voix délicate.

 

Sans plus se retourner vers moi, elle reprit sa discussion avec les enfants et je crus l’entendre murmurer « On s’occupera bien de lui ». Interloqué, je secouais la tête vivement comme pour tenter de me convaincre que j’avais rêvé. La fatigue devait sans doute titiller mon imagination.

 

Nous arrivâmes finalement à La Ramière et il me faut décrire le spectacle inattendu qui s’offrit à moi.

 

Au loin on apercevait une grande foule, des hommes en smoking, des femmes vêtues à la dernière mode, des enfants habillés de neuf comme quand ils se rendent à l’office du dimanche, des militaires aussi en nombre pour assurer le service d’ordre. On voyait aussi des officiels, un prêtre et une demi-douzaine d’enfants de chœur, un cardinal même et quelques soldats en permission. Une belle troupe hétéroclite présente pour célébrer le progrès du pays et puis je vis cet individu. Je ne vis plus que lui tant il dégageait une aura incompréhensible.

 

Dès l’entrée du train en gare, je l’aperçus sur le quai : un homme courtaud, au teint sombre, assez mou, portant des lunettes sans monture et vêtu d’un complet infroissable trop juste, dont la pochette s’ornait de toute une collection de stylographes.

 

La dame et les deux enfants se dépêchaient de sortir du wagon tandis que le vieil homme à la pipe râlait à propos des soubresauts chaotiques qui l’empêchaient de se mouvoir aisément jusqu’à la sortie. Je sortis le dernier du wagon et là, je me raidis d’un coup, mes jambes se mirent à trembler et je faillis m’évanouir d’effroi tant la surprise fut forte.

 

Le monsieur aux stylos brandissait une pancarte bras tendus au-dessus de la tête, ostensiblement mise en évidence. Sur celle-ci joliment calligraphié en grandes lettres couleur rouge-sang figurait « Armand » mon prénom. S’était-on aperçu de ma disparition, de mon escapade nocturne. Mes voisins de dortoirs m’avaient-ils dénoncé ? Avait-on envoyé un policier à ma recherche ? Toutes ces questions fusèrent dans mon esprit embrumé et je ne sus que faire. Je mis trop de temps à atterrir sur le quai, j’étais repéré. J’essayais vainement de me fondre dans la foule mais je ne fus pas assez rapide. L’homme étrange, si mou en apparence était plutôt vif et agile, il avait aussi une poigne de fer et m’agrippât le bras si fort que je dus me plier en deux en signe de soumission.

 

« Ne seriez-vous pas le jeune Amand me demanda-t-il d’une voix douce et suave? »

 

Toujours sous l’emprise de sa main vigoureuse, je ne pus qu’acquiescer de la tête, ne parvenant pas à sortir un seul mot audible, terrorisé que j’étais à l’idée de devoir rendre des comptes au recteur de l’internat et à mes parents.

 

« On me nomme Woland, je suis ravi de vous rencontrer, continua-t-il. Vous n’avez pas été facile à trouver ; votre fugue discrète a même failli échapper à mes indicateurs pourtant réputés pour leur fiabilité. »

 

« Que me voulez-vous, demandais-je alors, irrité de rater ce pourquoi j’étais ici. »

 

La fête commençait en effet à battre son plein autour de nous. Les premiers discours allaient débuter d’un instant à l’autre ; des enfants courraient dans tous les sens faisant naître un nuage de poussière autour des curieux. La fanfare locale attendait impatiemment d’entamer l’un ou l’autre morceau ; certains musiciens en profitaient pour accorder leur instrument.

 

Woland, me serrant toujours le bras, me prit à l’écart et m’avoua le but de son apparition.

 

« Armand, savez-vous que vous avez un but dans la vie, que vous êtes prédestiné en quelque sorte ? »

 

Il devinât vite à mon regard abasourdi que je ne le comprenais pas, que ses mots n’avaient pas encore atteint mon cerveau embrumé.

 

« Votre vie entière est déjà tracée », me répéta-t-il. « Tout est écrit ici-bas, tout est sous notre contrôle, et rien ne nous échappe. »

 

« Mais qui êtes-vous ? », demandais-je, enfin sorti de ma torpeur.

 

« Moi ? » me répondit-il. « Je vais et je viens, d’une âme à une autre, à la recherche de perles rares, de belles personnes qui feront de l’humanité un monde à part, exceptionnel si possible. »

 

« Mais pourquoi moi ? », lui lançais-je. « Je n’ai encore rien fait, rien vécu. Je ne suis rien qu’un pauvre étudiant en lettres qui a tout à prouver. »

 

« Oui c’est vrai », me dit-il. « Tout est à faire. Votre destinée sera de côtoyer les plus grands, à travers le monde, vous serez un citoyen du monde, un nomade parmi les nomades, curieux des cultures qui vous entourent. Utilisez votre don pour les langues étrangères, pour l’écriture. En échange je ne vous demande presque rien, juste accepter de rester humble, que jamais vous ne vous mettrez en évidence, que jamais vous ne serez célèbre. Vous devez rester dans l’ombre des grands sans jamais essayer de les surpasser. Et pour vous prouver ma bonne foi, voici mon cadeau, ce pourquoi on vous a amené ici. »

 

Tout d’un coup, des explosions retentirent autour de nous. Les soldats venaient de tirer quelques coups de fusil pour célébrer la fin des discours. Je mis les mains sur les oreilles pour atténuer le bruit. En même temps, un nuage de fumée se mit à recouvrir le quai, le train partait, sans moi, vers Saint-Sulpice. J’avais tout raté, je n’aurais rien à écrire.

 

Je me retournai vivement vers Woland, prêt à me battre pour me libérer et me rendis compte qu’il avait disparu, qu’il s’était évaporé. Pourtant je sentais encore son étreinte autour de mon bras mais lui n’était plus là. Je regardais autour de moi mais il m’était impossible de voir à plus de dix mètres ; il était parti en fumée tout comme le train. Seul un de ses stylographes ornait maintenant la pochette de ma veste.

 

-

C’est dans un splendide petit coffret en bois que je découvre ce stylographe près de quatre-vingt dix ans plus tard. Il est comme neuf, perdu dans une malle pourtant poussiéreuse, dans un coin sombre du grenier de la demeure familiale de Saint-Sulpice. J’y suis venu vider ce qu’il reste de la maison après la mort de ma mère, survenue il y a une semaine à peine.

 

Ce magnifique objet a sans doute appartenu à mon arrière-grand-père, poète parmi les poètes, voyageur et citoyen du monde d’après ce qu’en racontaient mes parents quand je n’étais encore qu’un môme. Aujourd’hui après des études de lettres moi aussi, j’essaie vainement de suivre la voie qu’il a tracée dans ce monde littéraire mais je n’ai sans doute pas son talent de conteur pour y parvenir.

 

J’aimerai tant que la prophétie de Woland se perpétue à nouveau avec le retour au grand jour du stylo et que je puisse à mon tour bénéficier de ses prodiges comme mon ancêtre à son époque mais sera-ce suffisant pour que finalement je sois lu un jour ?

 

Ma défunte mère m’aurait alors dit « Mais mon fils, si tu ne te lances pas, tu ne le sauras jamais, si tu n’oses pas, rien ne sera fait… » et c’est en leur souvenir à eux deux, ma mère et mon arrière-grand-père, que je vous livre une histoire qui débute comme ceci :

 

Il était déjà bien tard, le bruit sourd commençait imperceptiblement à s’estomper. Certains de mes coreligionnaires dormaient déjà, épuisés par les interminables leçons de philosophie ou par l’absconse histoire de la linguistique. D’autres continuaient de réviser leurs cours à la lueur blafarde des bougies. Le dortoir était immense, une longue pièce sous les combles, aux fenêtres grillagées, juste meublé de lits métalliques et de quelques tabourets dépareillés...

 

Pour moi, écrire est un acte pénible, douloureux même et aujourd’hui, par je ne sais quel mystère, tout me parait fluide, aucun mot ne me résiste, tout coule de source sans aucun effort et le résultat, même s’il y a beaucoup à en dire, me plait. C’est véritablement le premier travail abouti que je réussis à produire.

 

Et en arrivant au mot fin, je ne peux m’empêcher de sourire tout en renfermant dans son écrin d’ébène le stylographe de 1925 joliment orné de ce mystérieux « W ».

 

 

 

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