Anna Logon -  Les Crayons Rouges

 Les Crayons Rouges

 

Alpes abandonn es

 

 

.../...

 

Une dernière fois assise sur le banc adossé à l’appentis à bois, Léonie regarde l’aube se lever. Ses yeux d’un bleu topaze presque cristallin n’y voient plus guère, mais ne se lassent pas de cet enchantement. Les premières brumes diaphanes de l’automne se déchirent lascivement dans les derniers rayons déjà blancs. Le voile doucereux dénude les pâtis dans une odeur d’herbe humide et d’agarics champêtres, caresse les gris bardeaux des quelques toits encore debout. La lumière accouche enfin les premiers contreforts au-dessus des verts alpages. La montagne se démasque pierre après pierre, plastronnant de son fronton de roche. « Tu n’as pas bougé toi ma belle, tu seras toujours là... Différente oui, mais toujours là. Moi, j’arrive au bout du temps... » murmure Léonie.

 

La vieille se cramponne au bâton et se lève dans ses habituelles douleurs. Elle ferme lentement sa masure aux volets déjà clos. Comme à l’ordinaire accroche la clé au clou au-dessus de la grosse pierre. À pas mesurés, elle se met en route s’appuyant sur son fidèle compagnon torsadé par son Augustin dans la branche d’un solide châtaignier. Plus d’âme dans ce village qui fut le sien... elle est la dernière à partir. Pourtant, Léonie les entend toutes, ces âmes qui insufflaient hier la vie dans ces ruelles. Léonie s’arrête un instant devant la façade défraîchie de l’épicerie en déconfiture. Ah ma bonne Marguerite... que sont devenues les commères confessant à voix basse quelques secrets d’alcôve ou les vipères débagoulant leur fiel entre les miches de pain et les tranches de jambon sec ? Léonie dodeline de la tête, pensive... puis poursuit son chemin d’une lenteur contrainte. Plus loin reprend son souffle, s’assied sur une grosse pierre et pose les deux mains chiffonnées sur le brigadier. Devant elle, à côté de la Mairie désertée, une bâtisse en ruine, feu l’école communale. Ah mon Augustin... mon affectueux, te souviens-tu des rires pétillants emplissant la cour et les marelles ? J’entends encore les plumes accrocher les fibres des cahiers, la craie crisser sur la noire ardoise du tableau. Je sens l’encre bleue de leurs doigts, l’odeur du foin enveloppant leurs tabliers aux fenaisons. Je revois leurs têtes studieuses, langues affleurant, sur les déliés d’une dictée et celles rêveuses vers les cimes quand revenaient les beaux jours... Un sourire s’esquisse entre ses joues froissées. Ces sacripants me chipaient toujours mon crayon de couleur rouge pour que je ne puisse corriger leurs fautes. Te souviens-tu ? Combien ai-je dû en racheter chez Marguerite... Pourtant, je les aimais bien... Léonie dodeline du chef, rêveuse... Que sont-ils devenus mes petits ?... Et la vieille se remet en marche... Le clocher de la chapelle Saint-Jean ne résonne plus dans la vallée depuis longtemps. Il en a annoncé des messes, des mariages et des baptêmes... « Oui, et le glas des enterrements, oui pour les morts aussi... » marmonne Léonie, tête baissée sans s’arrêter, repensant à tous ceux qu’elle avait vus partir avant elle.

 

Le chemin s’échappe entre les orties, les herbes folles, les églantiers et les mûriers sauvages qui ont empourpré plus d’une bouche gourmande. Léonie peine dans la côte, s’équilibrant sur le bâton, écartant les ronciers. Le sentier sillonne les derniers champs pierreux abandonnés des socs et des faux depuis trop longtemps. Déjà âpre, la pente se durcit encore ralentissant le pas de Léonie, torturant ses articulations, alarmant son cœur. Mais la vieille ne cède pas, la montagne se laissera gravir une dernière fois. Enfant avec les chiens des transhumances, combien de fois a-t’elle foulé ses rochers escarpés, bondissant de roches en pierrailles tel un chamois prenant la fuite ? « Ah ma bonne Léonie, tes jambes n’ont plus quinze depuis belle lurette, seules les potions d’apothicairerie te tiennent désormais en vie et te sombrent le sang. La montagne te survivra... »

 

S’asseyant à la lisière de la forêt, le souffle court, Léonie apprécie sans bruit ce qu’il lui reste à parcourir. Le jour finit d’estomper le voile discret de l’aube, doucement les premiers rayons raccourcissent les ombres. Comme pour entretenir le mystère, la montagne se révèle en blanches facettes, peu à peu, une à une. La vieille contemple cette monstrueuse beauté se farder silencieusement les joues de particules dorées. Le massif s’impose enfin en gigantesques protubérances posées les unes sur les autres, et se plante devant elle. Le regard suspendu à ces courbes, Léonie retient le peu de souffle qui lui reste. Le plus court chemin vers le dernier azur...

 

Hautaine, la montagne l’observe.

 

Majestueuse, elle l’avertit.

 

Impériale, encore elle la défie.

 

Léonie se demanda si elle ferait de même à l’arrivée prochaine des monstres jaunes.

 

 

Là-haut, dans le creux des vallées, la roche se fend en fraîche cascade à l’ombre des mélèzes. Léonie se hisse à grand-peine, soufflant et fourbue. C’est là, dans cette clairière réinventée que son aimé lui a déclaré le flamboiement de son cœur, et là qu’elle a choisi de le retrouver, elle sent son heure la ronger de l’intérieur. Cet insidieux qui lui dévore l’âme et le corps plus fort que toutes médications. S’asseyant adossée au tronc d’un arbre, son regard topaze embrasse l’horizon en une dernière passion. Au crépuscule, quand le soleil s’éparpille en sanguine, deux agates jaunes sortent à pas lents de la sombre futaie et s’approchent silencieusement. Un grand loup brun se campe à ses côtés, s’assied et regarde comme elle vers le lointain. Léonie est prête, éteint ses yeux et s’endort sereine.

 

L’eau rieuse s’abandonna mélancolique en une pluie de mille pétales de rose... rouges...

 

 

 

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Tous droits réservés

Anna Logon

14 janvier 2014

 

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Commentaires (1)

1. Anna Logon (site web) 25/03/2014

Bonjour à tous,

Merci à Patricia de mettre ce texte en avant sur ses Variations.
NB. : les "monstres jaunes" ... se réfèrent aux pelleteuses et autres engins de terrassement qui, dans la première partie du texte, doivent raser prochainement le village...

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