Anna Logon - Des Couleuvres dans la Tête 

Des Couleuvres dans la Tête 

 

Il me racontait des histoires

 

 

      Samedi midi, je retrouvais mon meilleur pote chez lui. Un bail qu’on s’était pas vu, ça remontait bien avant mon admission à l’hosto. Ça m’a fait bizarre de revoir mon ancienne cité « U ». En repensant à mon appart minuscule, j’étouffais encore. Quand j’ai frappé à la porte, surprise ! C’est une nana qui m’a ouvert. « Salut »... Derrière elle, la voix de Pierre s’échappait de la kitchenette, braillant pour couvrir un couinement de porte de frigo que l’on referme : « Bah, entre ! On t’attendait ». Il apparut presque aussitôt avec un pack de bières sous le coude et des verres dans les mains. Il me présenta Jade. Puis il m’est tombé dans les bras, tout content de me revoir.
    -  « Alors, mon vieux... Content d’te voir, t’as l’air en forme...
    -  J’fais aller...
    -  Une bière ? »

    Avec Pierre, on se connait depuis l’école primaire. P’tre même avant, j’sais plus trop. À l’époque, tout ce qu’on aimait faire, c’était des trucs que les autres ne faisaient pas. Peut-être parce qu’ils avaient la trouille, ou pour pas se faire engueuler... Genre se retrouver en pleine nuit au cimetière pour piquer les crucifix, à se faire un p’tit bédo chouravé à son frère, ou bêtement à lancer des paris idiots, comme celui qui sautera du plus haut d’un mur. D’ailleurs ce jour-là, mon père m’avait passé un sacré savon, je m’étais foulé la cheville. Faut dire que Pierre avait toujours dans la tête de nouvelles expériences à la con à tenter. Et ça me faisait bien marrer.
    -  « Tu causes toujours autant à ce que j’vois !... Allez à table, Jade nous a préparé des pâtes à la sauce tomate... »

    Jade, c’était sa nouvelle copine depuis plusieurs mois. Février je crois. La peau dorée, de longs cheveux et des yeux noirs... Plutôt jolie. Pendant le déjeuner, elle a un peu discuté. Je l’ai trouvée légèrement nunuche. Non, carrément niaise. Ouf, elle n’est pas restée. Après la vaisselle, elle s’est barrée. Je me suis demandé s’ils vivaient ensemble. En allant me laver les mains dans la salle de bain, je n’ai rien vu attestant une présence féminine à demeure. Le contraire m’aurait étonné. Pierre m’a habitué à changer de copine presque aussi souvent que de caleçon, pour dire ! Là... presque un an ? Pffiou, ça relevait de l’exploit ! Pierre disait qu’il commençait à être accro, et qu’elle parlait déjà épousailles. Ouh la... Tous les deux, on pensait que le mariage, c’était comme rester amarré dans le même port durant un long, très long moment... Même trop long... Comment pouvait-il avoir changé à ce point pour se faire passer la bague au doigt et se mettre en cale sèche ? Moi, le mariage, je ne comprenais même pas que l’on puisse en avoir ne serait ce que l’idée. Et puis de toute façon, moi, les filles...

    Bref, Jade était partie. On était seul pour tout le week-end. Connaissant Pierre, on allait se faire deux jours et au moins une nuit blanche de ouf en jouant aux jeux vidéo, déconner en buvant des coups, ou un trip dans le genre. Bah non ! On est allé chez TRUCKéA. Pierre cherchait un meuble pour ranger ses bouquins. On avait ça en commun... les livres. Avec la fac, il ne lisait plus autant que moi. On aimait un peu tous les genres. Des polars, des essais, des romans contemporains... Même des classiques comme Zola ou Hugo. Ouais, enfin tout, sauf Proust. Avec ses trente pages pour décrire une feuille morte qui tombe d’un arbre, ouais là, ça devenait chiant... La poésie romantique me barbait, j’y comprenais rien. Trop d’images abstraites. Des états d’âme inconnus... Pierre préférait la science-fiction, moi le théâtre. Surtout Shakespeare. La première fois, c’était avec Hamlet. Génial, la mort, le mec qui trucide son frangin pour épouser la belle-sœur, le fils qui simule la folie et qui finit par tomber dedans... La trahison, la mort ou plutôt, ouais c’était ça, l’inutilité de la vie... Pierre trouvait le style trop ampoulé, moi... j’adorais ce Hamlet !
    Alors, on a passé le reste de l’après-midi à monter sa fichue bibliothèque à l’aide d’une notice à la noix. Enfin... moi, je me suis contenté de descendre les cartons à la benne. Et Pierre s’est mis à me poser une foule de questions.
    -  « Alors l’hosto ? Pas trop hard ?
    -  Toubibs, médocs...
    -  Ouais, pas terrible...
    -  Com’ d’hab’ ...
    -  Et pas une p’tite malade plus sympa que les autres ?
    -  Putain, arrête... T’es qu’un obsédé.
    -  Qui te parle de cul ? T’as pas discuté avec les autres ?
    -  Pas le moment. Trop de couleuvres.
    -  Tu leur as pas raconté une de tes histoires ?
    -  Non, j’ai écrit. Enfin, des bouts. C’qui me passait par la tête.
    -  Toujours tes cahiers ?
    -  Ouais...
    -  Tu devrais en faire quelque chose de tout ça...
    -  Comme quoi ?
    -  Je sais pas... Un livre ?
    -  Pff... C’est trop nul ce que j’écris.
    -  Déconne pas, depuis que je te connais, t’as toujours su inventer des histoires. Tellement de personnages différents, leurs côtés sombres, des loufoques, des trash... Moi, j’me poilais bien !
    -  Tu vois bien, des bouffonneries...
    -  OK, ça fera pas l’Goncourt, et alors ? Quand on voit les nullités qui réussissent à se faire publier... T’as pas de souci à t’faire... »

    Il me rasait à rêver encore pour moi d’édition. Mes p’tites anecdotes ne valaient pas un pet de lapin, juste bonnes à faire marrer les mecs les soirs d’internat. Ce qui me plait moi, c’est les dérisions, les foutages de gueules, les accidents d’parcours. C’est de faire vivre des personnages qui n’ont rien à foutre ensemble. Et j’regarde c’qui s’passe. C’est pas d’ma faute s’ils s’bouffent la truffe, s’ils meurent et si y a de la cervelle partout. Parce que les trucs vraiment noirs... Mes couleuvres... j’me les garde. Ça ne se raconte pas. Suis même pas sûr de trouver les mots pour le dire, même à moi-même. Pierre me connaissait bien, fallait pas insister.

    -  « Le principal, c’est que t’écrives toujours... Hein ?... Au fait ! Je t’ai dit que Jade va s’installer ici le mois prochain ? Enfin, dès qu’elle aura libéré sa piaule.
    -  Ça va te changer la vie, ça.
    -  Ouais, je sais. L’appart’ est petit en plus. On va en demander un plus grand, du coup.
    -  Bin ouais... Du coup.
    -  Tu pourrais te trouver une p’tite copine, toi aussi !
       ...
    -  Ça te ferait sortir de ta glace...
    -  Tu sais bien... c’est compliqué... »

    C’est vrai ! Pour la déconne, j’ai Pierre. Pourquoi j’aurais une « petite » amie en plus ? J’arrive très bien à faire la vaisselle et passer l’aspirateur tout seul. Besoin de personne. J’ai déjà embrassé des filles. Plusieurs fois. C’était très doux, j’avais bien aimé. J’avais fermé les yeux sans réfléchir. Après quand je les revoyais, elles me faisaient toujours des câlins en mettant leurs bras autour du cou. Fallait se balader main dans la main, sinon ça n’allait pas. Ce qu’elles supportent le moins... c’est mon silence. Les filles elles, elles ont toujours des millions de choses à raconter. Moi, j’ai des blancs... De grands silences au fond de moi. Et puis elles voulaient que l’on se voie tout le temps. Quand je disais non, c’était toujours la même histoire, elles pensaient que je les aimais plus. Je ne sais même pas ce que c’est... être amoureux... Elles commencent à pleurnicher, et ça m’angoisse encore plus... Alors une fille dans mon appart’ ?... Ça voudra dire qu’elle fera librement ce qu’elle veut chez moi, qu’elle fera de la place pour mettre ses petites affaires ? Perte de repères... Elle me collera sur le canapé en regardant la télé... Elle voudra avoir des rapports sexuels, même quand j’en aurai pas envie... Elle me verra tout le temps, quand je vais bien et surtout, quand tout va mal... Trop stressant... Rien que d’y penser... Elle fera des projets pour elle, et aussi pour moi... Des projets qui commencent par « Ensemble, nous... »... Pas facile à gérer. Je ne sais vivre qu’une heure à la fois. Je sais qu’la vie à deux demande des efforts dans les deux camps. « Des petites attentions » comme dit Pierre. Ouais, c’est ça... des attentions. Comme « Tu ne fais plus attention à moi », je l’ai déjà entendu... Juste parce que je n’avais pas fait, pas dit, ou parce que le ton n’était pas convaincant... parce que j’avais oublié... une date, un détail... Pierre avait lancé un jour l’idée de tenir un petit carnet, où je pourrai noter les trucs importants pour la fille. Histoire de m’en souvenir... Le problème, c’est que je ne savais pas quoi noter. Je ne voyais jamais l’importance que cela pouvait avoir. Avec moi, les filles finissent par pleurer et me faire des listes entières de reproches. Ce que les autres appellent faire des efforts, pour moi ce sont des sacrifices... Et là, c’est dur, j’y arrive pas, pas toujours... ou pas du tout. Des fois c’est pas que j’veux pas. C’est juste que j’peux pas. Je sais bien qu’c’est le bordel dans ma tête, des jours ça déborde de partout... Parfois, faut que je me mette à l’abri, et que je range un peu tout ça. Ça prend du temps... Peut-être trop, et les filles restent pas. Moi, je les laisse partir. Comme un collectionneur de début d’histoires... Pierre disait que c’était ça, vivre. Tenter des expériences même si on les rate. Qu’on pourra toujours réessayer un jour ou l’autre. Qu’un jour, ça marcherait... Je ne savais jamais quoi lui répondre quand il me disait ça. Parce que, quand ça foire à chaque coup... on n’a même plus envie d’essayer.

    -  « Je sais bien que c’est compliqué pour toi. Un jour, tu rencontreras une nana pas trop conne... Si elle te plait... Si tu as envie de rester, dis-lui simplement ce que t’as... Si elle tient vraiment à toi, elle comprendra...
    -  Ça fait beaucoup de si...
    -  J’sais plus où j’ai lu : “ tu seras aimé le jour où tu pourras montrer ta faiblesse, sans que l’autre s’en serve pour affirmer sa force “...
    -  Mouais, c’est beau... sur le papier...
    -  C’est pas possible, tu crois ?
    -  Tout dire ? J’pourrai jamais.
    -  Non, pas tout !
    -  Ça sera assez pour qu’elle me juge...
    -  Pas si la fille tient à toi, vraiment.
    -  Pourquoi tenir à un mec comme moi ?
    -  Parce que t’es pas si tordu que ça !
    -  Ou au contraire, par pitié... ou désespoir... hein ?
    -  N’importe quoi ! T’es un mec génial, plein d’humour, cultivé... !
       ... Humm...
    -  Faut juste dire ce qu’il faut pour comprendre comment tu fonctionnes. Un mot peut suffire. T’es pas obligé de dire le pourquoi c’est comme ça.
    -  Et toi ?... Tu crois que Jade tient à toi ?
    -  Je sais pas... je crois qu’oui. L’avenir le dira.
    -  Toujours tes expériences, hein ?
    -  Appelles ça comme ça si tu veux.
    -  Un jour, ça sera le moment des reproches.
    -  Peut-être... P’tre pas cette fois-ci...
    -  Bin moi, pour me supporter, faudrait que la fille soit super intelligente alors !
    -  Y en a ! Fille et QI, c’est pas toujours incompatible ! qu’il me dit en rigolant... Et puisqu’on a toujours fait des expériences ensemble... Tu devrais essayer...
       ... Humm...
    -  Bah, quand tu s’ras prêt... »

    Je l’avais déjà entendu aussi ça... Du style « Si tu veux rester dans ton coin, c’est ton choix, personne viendra te déranger »... Pourquoi aujourd’hui faudrait avoir une petite copine ou se faire absolument des amis. Quand on voit sur Tronche de Biques, même les potes sont virtuels ! La société formate tout... Faire comme tout le monde, c’est épuisant. Je leur parais bizarre ? Bah et alors ?... Pour savoir ce que j’ai dans la tête et les tripes, ils attendront l’autopsie.

    Je transpirais, ça devenait intrusif. Pierre comprit d’un regard. Alors, il m’a demandé ce que je voulais faire. Sortir, changer d’air, se bouger, boire un pot quelque part ou se faire un jeu sur l’ordi. Il venait de télécharger un jeu style médiéval fantastique... « League of Legend », ou un nom comme ça... J’sais, les jeux vidéo, c’est enfantin mais c’est comme cela qu’j’arrive à interagir avec les autres. Mais, les parties en 5 contre 5, ça fait trop de monde... Ce soir, pas envie. Je préférais faire un « Hearthstone » à deux. Pierre a pris Anduin, plutôt chiant à battre comme personnage, il se soigne tout le temps... J’ai choisi Guldan le démoniste. C’était plus marrant de lui balancer plein de petits démons... Les jeux vidéo, c’est comme une soupape. J’aime bien être un avatar, j’oublie mon enfer. Ça m’apaise pendant un temps... On s’évade. C’est comme un spliff ou de l’alcool fort... Mais d’ce côté-là, j’ai levé le pied, le retour à ma réalité était plus hard parfois.

    Alors avec Pierre, on s’est fait une nuit blanche sur les écrans. On s’est bien marré ! Le dimanche matin, on n’a fait que roupiller... Puis on a passé le reste de la journée sans se prendre la tête... On s’est fait un DVD... On a glandé, c’était cool. À l’occase, on se refera un week déconne... Je sais pas quand... Même avec Pierre, je sais jamais quand... Bientôt...

    Puis je suis rentré, y faisait nuit.
    Sur le chemin du retour, je repensais à ce que Pierre m’avait dit... « Avoir une p’tite copine quand je serais prêt », tout ça... ça m’avait un peu remué à l’intérieur, peut-être fait réfléchir... Sais pas trop. Arrivé chez moi, plutôt que me plonger comme d’habitude dans un bouquin, j’ai eu envie d’ouvrir un de mes « petits cahiers », et je me suis mis à écrire. Jusqu’au petit matin... J’ai raconté une histoire que sûr la moitié des gens trouverait loufdingue... Pas grave, si le compte est bon, il resterait l’autre moitié pour écouter mon imaginaire débordant... Et à en croire Pierre, peut-être même l’apprécier... Ça m’a fait du bien. Car c’est ça aussi l’écriture... Non ? Une échappatoire...


 

 

 

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© Anna Logon

30 mai 2014

 

 

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Commentaires (2)

1. java (site web) 12/11/2015

"T'as toujours su raconter des histoires" Un dialogue avec ses "blancs" et cela disent beaucoup. Peut etre pour faire une nouvelle aurait il fallu continuer le "autour d'eux". Mais non cela aurait nuit à ce qui n'est pas dit et pourtant si flagrant. Cette sensation de malaise, de solitude, s'installe ponctuée par deux personnes qui ne se disent rien d'eux memes. Transparait le desir d'etre "comme les autres" le couple, changer pour plus grand "On demandera plus grand". Et là je vois le manteau "du" pere accroché au porte manteau de l'entree. Mais non c'est moi qui fabule. Le desir est où? J'aimerai bien qu'un jour nos lignes et nos mots se croisent de nouveau

2. Anna Logon (site web) 02/04/2015

Merci Patricia d'accueillir ces deux compères. Belle journée !

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